CINQUIÈME PENSÉE
Dans l’article précédent, nous avons mis en évidence l'erreur commise par Bacon ; dans celuici nous allonsen dévoiler la cause. Les hommes, même les plus forts, sont les produits des circonstances ; ainsi, un bon exposé des circonstances dans lesquelles Bacon s’est trouvé, nous fera connaître l'influence qu’elles ont exercée sur la philosophie.
La religion chrétienne, qui avait civilisé les peuples du Nord, mis un frein à la débauche dans laquelle l'Italie était plongée, ‘fait défricher le territoire européen, dessécher les marais dont son sol était couvert, assainir son climat; qui avait fait percer des routes, construire des ponts, établir des hôpitaux; qui avait répandu parmi le peuple l’importante science de la lecture et de l'écriture ; qui avait partout ouvert des registres pour les actes civils ; qui avait commencé à rassembler des matériaux pour l’histoire ; qui avait diminué et presque anéanlti l'esclavage; enfin, qui avait organisé la société politique la plus nombreuse qui ait jamais existé; la religion chrétienne, disons nous, après avoir rendu tous ces importans services, élait une institution qui avait rempli son temps, fourni toute la partie utile de sa carrière; elle avait vieilli; et cette institution, sous le rapport des lois qu'elle avait données à la société, comme sous celui des juges auxquels elle l'avait soumise, sous le rapport de la morale qu’elle enseignait, comme sous celui des prédicateurs qu'elle mettait en activité, était devenue à charge à la société.
La religion n'était et ne pouvait être, aux yeux d'une tête aussi forte que celle de Bacon, que la
MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE L'HOMME 237 théorie scientifique générale. Or, une théorie n’a pour objet que de lier des faits. IL y avait déjà 1500 ans que cette théorie était organisée ; il n’était pas étonnant qu'elle se trouvât insuffisante pour disposer dans le meilleur ordre les connaissances que l'esprit humain possédait 1500 ans après, et 1l était impossible qu'elle püt lier les faits qui n'avaient été découverts que postérieurement à son établissement.
Les Arabes avaient retravaillé la science dans ses éléments, puisqu'ils avaient fondé en même temps une nouvelle école astronomique et une nouvelle doctrine de médecine. Beaucoup de découvertes avaient déjà été faites dans la nouvelle direction qu’ils avaient donnée, mais il s’en fallait encore beaucoup que le nombre de matériaux nécessaires pour procéder à la construction du nouvel édifice scientifique fussent rassemblés. Bacon a senti vivement le besoin que l'esprit humain avait de continuer ses recherches, et il s’est attaché, par cette raison, à déconsidérer l’ancienne théorie qui avait acquis une force immense, en s’élant revêtue du caractère religieux ; tandis que, d'une autre part, il a indiqué une. multiplicité de moyens pour diriger les forces intellectuelles de manière à faire des dé-
couvertes dans toutes les directions scientifiques.
Aïnsi, Bacon, en faisant ce qu'il y avait de mieux à faire, en disant ce qu'il y avait de mieux à dire, en écrivant ce qu'il y avait de mieux à écrire, pour l’époque à laquelle il a paru, a déconsidéré autant qu'il la pu la philosophie à priori et a favorisé de tout son pouvoir celle à posteriori.
Croyez-vous, Messieurs, que si Bacon sortait aujourd’hui du tombeau, il tiendrait le même langage? Figurez-vous que ce grand homme, rendu à la vie, assiste à une séance de l'Institut; quel serait son étonnement en voyant que la philosophie n’est l’attribution d'aucune section de la première classe ; qu’elle n’est l'attribution d'aucune classe de ce corps scientifique général ; de manière que si lui, Bacon, qui lui sert de guide dans ses travaux de tous les genres, voulait y entrer, 1l ne pourrait être admis sous aucun prétexte, dans la première classe; que la deuxième ne pourrait le recevoir que comme bel esprit, et la troisième, que comme érudit!
Figurez-vous que ce philosophe, sortant de l'Institut, entre à l'Université : quel serait son étonnement, en voyant que ce corps scientifique
MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE L'HOMME 239 enseignant ne se rattache par aucun lien organique au corps scientifique perfectionnant !
Figurez-vous qu'en sortant de l’Université, il parcoure tous les cabinets politiques de l'Europe; quel serait son étonnement en voyant que dans tous on sente clairement el vivement qu'on se trouve dans la position la plus fâcheuse et la plus embarrassante, et que dans tous on ne présente que de petits moyens pour remédier à un grand mal? Quel serait son étonnement de voir qu'on n'y sente point la nécessité du rétablissement d’une institution politique commune à tous les peuples européens, pour les lier politiquement et mettre un frein à l'ambition nationale de chacun d’eux !
Nons voici farrivés épisodiquement si loin, qu'il ne nous reste plus qu’un pas à franchir pour nous trouver au point de vue général. Ce serait une lächeté, dans cette houzarderie scienlifique, de revenir au corps de nos pensées, après avoir été si près du pic de l'intelligence, sans y avoir monté. Exaltez-vous, messieurs, nous nous sen{ons inspirés, Bacon va parler par notre bouche..... C'est Bacon qui parle d’abord à l'Institut :
« Messieurs vous êtes cent soixante, tous
gens de beaucoup de mérite, sous le rapport du talent comme sous celui de l'érudition ; vous avez des assemblées régulières; vous êtes partagés en classes et en sections ayant des attributs scientifiques distincts ; vous avez des présidents, des secrétaires, et cependant vous ne formez point une corporation scientifique : vous n'êtes que des savants rassemblés, et vos travaux n’ont point d'ensemble; ils ne sont que des séries d'idées accolées, parce que vos idées ne se rattachent à aucune conception générale, parce que votre société n'est pas systématiquement organisée. G est votre défaut d'organisation qui a été cause que vous n'avez fait que des réponses partielles, et par conséquent médiocres et insuffisantes, à la superbe question que l'Empereur vous a adressée, en vous demandant : Quels élaient les moyens à employer pour accélérer les progrès des sciences ?
« Voulez-vous, Messieurs, vous organiser ?
Rien n’est plus facile : faites choix d’une idée à laquelle vous rapportiez toutes les autres, et de laquelle vous déduisiez tous les principes comme conséquences ; alors vous aurezune philosophie; cette philosophie sera certainement basée sur l'idée de Ta GRAVITATION UNIVERSELLE, et {ous vos
travaux prendront dès ce moment un caractère systématique. Quant au moyen d'organiser votre corporation, il est également simple; il est le même. Donnez à une de vos classes la philosophie pour attribution ; chargez les membres que vous y admettrez de DÉDUIRE ou de RATTACHER, suivant qu'ils procéderont à priori où à posteriori, DE Ou A l'idée de la gravitation universelle, tous les phénomènes connus ; et vous vous trouverez systématiquement organisés sous le rapport actif et sous le rapport passif, c'est-à-dire sous le rapport des idées et sous celui de la corporalion ; et votre force, sous l’un et l’autre de ces rapports, deviendra incalculable. »
Ensuite à l’Université :
« Votre corporation n'a qu'une existence bàtarde et précaire ; elle sera nécessairement de très-courte durée, si vous ne prenez pas promptement des moyens pour la consolider. Les seuls moyens qui puissent atteindre ce but sont :
« 4° De vous rapprocher le plus possible de l'Inslitut, de vous lier intimement avec lui; de vous lier si intimement que vous ne formiez ensemble qu'une corporation, la grande corpora-
ion scientifique française. Ce corps alors se
trouvera divisé en deux parties ayant des attributions bien distinctes, savoir : l'Institut celle de PERFECTIONNER la science, ct vous celle de L’EN- SEIGNER ;
« 2° De ne jamais perdre de vue que dans l'enseignement on doit presque toujours donner la préférence à la marche à priori sur celle à posteriori ;
« 3° De vous occuper le plus promptement possible d'organiser dans l'instruction publique (qui est confiée à vos soins) un cours de philosophie, basé sur l'idée de la gravitation, et qui ait pour objet de déduire de ce principe, le plus directement possible, l'explication des phénomènes de toutes les classes. » |
Enfin, au cabinet des Tuileries, en adressant la parole à l'Empereur : :
« SIRE
« Vos armées ont parcouru tout le continent, depuis Cadix jusqu'à Moscou, depuis Hambourg jusqu'aux extrémités de l'Italie; ainsi, votre gloire militaire est à son comble, et les efforts que vous feriez pour l’augmenter ne pourraient que la diminuer. V otre jeunesse impériale a été la plus brillante dont l’histoire fasse mention.
MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE L'HOMME 243 Vous êtes parvenu à la maturité de l’âge, et votré règne doit prendre le caractère de calme et. de solidité qui est l’attribut honorable de cette période de la vie.
« Sire, vous avez pris Charlemagne pour modèle ; sous le rapport militaire, vous l’avez de beaucoup dépassé ; mais Charlemagne n’a pas seulement été militaire, il s’est aussi distingué dans la politique ; il est le plus grand politique que, l’Europe ait produit; votre grande âme peut-elle supporter l’idée de lui être inférieur sous ce rapport?
« Charlemagne a été le véritable organisateur de la Société européenne ; il a systématiquement uni les peuples qui la composent par un lien politique qui est resté” intact, qui a parfaitement rempli sa destination, depuis le vin siècle jusqu’au xv°; qui, depuis le xv° jusqu'à présent, s’est rompu brin par brin, et que Votre Majesté a fini de détruire en retirant au pape la souveraineté de Rome.
« Charlemagne a senti que l'immense population de toute une partie du monde et des iles adjacentes, composée de plusieurs nations, ayant des mœurs bien tranchées, des langues radicalement distinctes, qui étaient séparées
par des obstacles naturels, qui habitaient des climats différents et ne se nourrissaient pas des mêmes aliments, ne pouvaient pas vivre sous le même gouvernement. Il a également senti que ces peuples divers, et dont les territoires étaient contigus, seraient nécessairement dans un état de guerre continue, s'ils n'étaient pas liés par des idées générales communes, el si une corporalion composée des hommes les plus savants n’était pas chargée de faire application des principes généraux aux objets qui seraient pour eux d'un intérêt commun, et ne formait pas un tribunal du droit des gens. Il a senti que la religion était un code de morale qui devait être commun à tous les peuples européens, et que le corps administratif, composé des ministres de cette religion, devait également avoir le caracière d'institution générale. Enfin, il a senti qu’il fallait rendre la religion et les chefs du clergé indépendants, et, par conséquent, les soustraire à l'action directe de tout gouvernement national. Telles sont les raisons qui l'ont déterminé à donner au Pape la souveraineté de Rome et'de son territoire. |
« Sire, je diviserai en lrois parties. ce qui me reste à vous dire. Dans la première, J'examine-
rai rapidement ce qui s’est passé depuis Charlemagne jusqu'au xv' siècle; dans la deuxième, je vous ferai remarquer, d’une part, la manière dont le lien politique, au moyen duquel Charlemagne avait uni les peuples européens, a été successivement rompu par l’action du progrès des lumières, et, d’une autre part, comment les sciences, par leurs progrès, ont donné les moyens de réorganiser la Société européenne et d'améliorer son système politique ; dans la troisième partie, je dirai franchement à Votre Majesté la manière dont elle peut employer sa toute-puissante force d'intelligence et son immense pouvoir politique pourle bonheur de l'Europe, pour la gloire de la nation française et pour sa satisfaction personnelle ; travaux que la postérité exigera que
vous ayez menés de front, pour vous accorder la prééminence sur Charlemagne, que vous avez
pris pour modèle.