‹ Œuvres de Saint-Simon & d'EnfantinChapitre 78 sur 94 · SOCRATE A SES ÉLÈVES · texte numérisé non relu

SOCRATE A SES ÉLÈVES

« La croyance à plusieurs causes animées, continuellement en guerre les unes avec les autres, agissant à l'insu de Jupiter, leur chef suprême, en lui faisant des niches, est absurde ; si le monde était ainsi gouverné, il serait dans le chaos. Pour que le bel ordre que nous voyons établi existe dans l’univers, il faut qu'il soit régi par une seule cause.

« Les Grecs sontfiers des connaissances qu’ils possèdent ; ils ont droit de l’être, en se bornant à la comparaison de ce qu'ils savent avec ce que savaient les peuples qui les ont précédés ; mais ils seraient bien peu satisfaits de leurs lumières, s'ils comparaientce qu'ils savent avec ce qui leur reste à apprendre. [ls se laissent dominer par leur imagination, leur attention est presque entièrement absorbée par les beaux-arts. Ils sont dans ce genre tellement forts, que Je doute que leurs successeurs puissent les égaler, Mais ce genre est-il le premier? Je ne le pense pas, je ne le regarde que comme un amusement. La philosophie me parait la plus importante de toutes les sciences.

« Le philosophe se place au sommet de la pensée; de là il envisage ce qu’a été le monde et ce qu’il doit devenir. Il n'est pas seulement observateur, il est acteur ; il est acteur du premier senre dans le monde moral, car cé sont ses opinions sur ce que le monde doit devenir qui règlent la société humaine. Avant de vous entretenir de ce que le monde doit devenir, avant de vous engager à réunir vos efforts aux miens pour organiser la Société humaine de la manière la plus avantageuse pour son bonheur, je vais récapituler le passé, car c’est toujours sur le passé qu'il faut baser les raisonnements sur l’avenir. Je rendrai cette récapitulation la plus rapide possible, parce que les idées qu’elle contient vous sont familières. |

« Les premiers hommes n'ont eu sur les animaux les plus élevés après eux sur l'échelle d’organisalion, que la supériorité d'intelligence qui résultait directement de leur supériorité d'organisation ; etcette supériorité était sifaible, qu’elle n'élait qu'une nuance presque imperceptible. IL s’est écoulé bien du temps avant qu'ils soient parvenus à former une langue. Ce n’est que depuis la formation complète de la langue (époque qui a été signalée par la formation des signes

MÉMOIRE SUR LA SCIENCE DE L'HOMME 255 abstractifs et par la division des idées générales, causes, effets), que l'intelligence humaine s’est trouvée décidément d'un rang supérieur à celle des autres animaux, c'est-à-dire qu’une forte ligne de démarcation a séparé l'intelligence humaine de l'instinct des animaux inférieurs. Je ne considère tous ces travaux que comme des travaux préliminaires préparatoires, que comme des travaux avant la confection desquels il n’était pas possible à l'esprit humain de concevoir un bon plan de travail, et d’établir la méthode d'après laquelle il devait diriger ses recherches et ses combisons.

« Je vais fixer les idées générales sur lesquelles le système scientifique sera à touf jamais basé.

« L'univers se compose pour chacun de nous de deux parties : l’une constitue le moi de chacun, l'autre se compose de ce qui lui est extérieur. J'appellerai la grande partie, le grand monde, et la petite, le petit monde. Il y a action et réaction continue du grandsur le petit et du petit sur le grand mônde. |

« Le petit et le grand monde sont deux phénomènes absolument semblables, ils ne diffèrent que par la dimension et la durée.

« Nous avons. donc deux manières d'étudier l'univers ; nous pouvons l'étudier dans le grand ou dans le petit monde. Ces deux manières diffèrent essentiellement. Nous connaissons principalement le grand monde par son action de la circonférence au centre, et le petit monde par son action du centre à la circenférence, ce qui constitue l'étude de l'univers dans le grand monde, étude à posteriori, et dans le petit monde, étude à priori.

« Tous les petits mondes se ressemblent sous les rapports les plus importants ; ainsi, en m'étudiant moi-même, j'étudie à la fois tous les hommes, el en vous communiquant mes observations sur les actions que j'ai trouvées utiles et sur celles que j’ai trouvées nuisibles à mon bonheur, je tends à mettre tous les hommes en harmonie ; ce qui est le principal objet que doit se proposer la philosophie. |

« Je dis que le philosophe doit étudier l’univers de prélérence dans Île petit monde ; mais je ne prétends pas qu'il doive négliger l'observation du grand monde, car ces deux études s’entr'aident et s’enlacent tellement, qu'on perdrait complétement Je fil de l’une si l’on abandonnait entièrement le fil de l’autre.

« PLATON, la supériorité d'intelligence que je vous reconnais sur vos condisciples, me prouve que c'est vous quime succéderez, c'est-à-dire qui dirigerez après moi l'École que j'ai fondée. Ainsi, c’est à vous de préférence que je m'adresse pour vous parler de ce qui arrivera à l'École après moi, c’est à vous directement que je vais dévoiler l'avenir le plus éloigné de l'Espèce humaine. | « Votre genre d'esprit, mon cher PrATon, vous appelle à étudier l'univers (aussi exclusivement que possible) dans le petit monde. Votre imagination vous domine, elle s’exaltera quand vous vous trouverez en chef dans l'École: elle vous influencera au point que vouscroirez sentir distinctement la relation qui existe, au moyen d’une multitude d’intermédiaires, entre le centre du grand monde et celui qui constitue votre âme ; au point que vous vous figurerez vous être dégagé de la dépendance dans laquelle vous vous trouverez de tout ce qui vous coexiste ; que vous vous placerez idéalement en dehors de l'univers ; que vous croirez voir la manière dont il fonctionne et causer fimilièrement avec un être chargé du soin de le régir.

« Cette direction qui sera celle dans laquelle

vous professerez, aura ses avantages et ses inconvénients ; vous produirez par ce moyen des idées du degré de généralité nécessaire pour servir de base à un grand système politique, et pour donner les moyens d'organiser une Société nombreuse. Notre Société politique actuelle ne se compose que de quelques centaines de milliers d'hommes, sur lesquels iln’y en a que quelques milliers qui soient libres. La Société qui se basera sur les principes que vous établirez, se composera de plusieurs centaines de millions d'hommes, Les principes que vous produirez seront des guides que les hommes adopteront sans répugnance, parce que vous les leur présenterez comme étant donnés par le grand ordre de choses qui gouverne à la fois le grand monde et les petits. Ils prendront confiance dans votre doctrine, parce qu'elle leur parlera un langage clair et impératif. Enfin l’'amour-propre de vos prosélytes sera flatté de voir en tête de vos discours l'idée que, dans l'univers, ce sont les petits mondes qui jouent le rôle le plus important, et que le grand monde n'a été établi par le grand

ordre de choses que pour leur satisfaction. |

4. La société curopéenne se compose aujourd’hui de plusieurs centaines de millions d'hommes.

« Vous ferez, moncher PLaron, de très-bonne métaphysique, mais votre physique sera détestable. Vous coordonnerez très-bien les principes généraux, mais vous expliquerez très-mal les faits particuliers. |

« Le plus intelligent de vos élèves, frappé des inconvénients de la méthode que vous suivrez, adoptera la méthode diamétralement opposée, il la professera, il fondera une École émule et rivale de la votre: le principe de cette École sera : loutes n0S Connaissances nous viennent de nos sens, Ce qui conslituera clairement la manière de procéder à posteriori ; ce qui fondera son éternelle opposition avec la vôtre, dans laquelle on suivra, d’après votre exemple, la méthode à priori *.

« Avant de vous dire ce qui arrivera aux deux Ecoles qui s’établiront après moi et qui se diviseront les travaux qui sont concentrés dans la mienne, lesquelles seront, d'une part, celle que vous fonderez qui examinera les choses à priori

4. Cette prédiction de Socrate s’est vérifiée : Aristote est devenu émule et rival de Platon. Les Académiciens et les Péripatétieiens, qui n’ont pas cessé d'exister depuis et qui subsistent encore aujourd’hui, les premiers représentés par les philosophes allemands, et les seconds par l'Ecole anglaise et française, sont émules et rivaux.

et qui étudiera l'univers {aussi exclusivement que possible) dans le petit monde ; d'autre part, celle qui sera fondée par le plus capable de vos élèves, qui étudiera l'univers principalement dans le grand monde, et qui examinera Îles choses en partant de la circonférence pour aller au centre, je vais vous entretenir un instant des avantages et des inconvénients qui résulteront de cette division.

« Les avantages de la concentration des travaux scientifiques en une seuie École, sont que les considérations à priori et à posteriori étant nenées de front, ainsi que l'étude de l’univers dans le grand et le petit monde, les opérations d'un genre servent de preuve et de complément à celles de l’autre ; mais par la division en deux Ecoles, il sera établi des séries de faits infiniment plus étendues, et elles seront soumises à un examen infiniment plus approfondi, chacune des Écoles poursuivant par sa constilulion ses études, autant que possible, dans le même mode de considérations.

« Je vais vous parler maintenant du sort qui attend l’Ecole que vous fonderez et celle qu'établira le plus éminemment intelligent de vos élèves. Pendant toute la durée de l'Espèce humaine,

elles existeront l’une et l’autre, et la supériorité qu'elles obtiendront l'une sur l’autre sera alternative et jamais complète. Jamais l'une ne subalternisera complétement l’autre. La vôtre sera plus suivie que celle de votre élève pendant mille ou douze cents ans, et celle de votre élève sera préférée à la vôtre pendant un temps égal, c’està-dire pendant dix à douze siècles (1).

« Vous désirez sûrement connaitre les principaux événements qui rempliront les dix ou douze siècles de succès que je prédis à l'École que vous fonderez. Je vais vous en instruire. -

1. La prédiction de Socrate s’est complétement vérifiée, car c'est le platonicisme qui a servi de base à l’organisation de la religion; car les pères de l'Eglise, qui ont été les seuls savants pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, étaient platoniciens; car le platonicisme a été préféré à la doctrine d’Aristote, depuis sa fondation, qui remonte à quatre cents ans avant Jésus-Christ, jusqu'au vie siècle, époque à laquelle les Arabes ont traduit les œuvres d’Aristote et les ont prises pour guide, ce qui fait bien 1,100 ans de prééminence, formant le terme moyen entre mille ou douze cents ans de succès que Socrate avait promis à son disciple ou à l'Ecole qu'il constituerait.

L'Ecole d'Aristote, qui a été remise en vigueur, en honneur, en position de prééminence par les Arabes, et dont l'esprit qui constitue /e Jaconisme domine encore le plato nisme auquel les Allemands ont fait jusqu à présent d’inutiles efforts pour faire obtenir la préférence, a joué le premier rôle depuis le vin jusqu'au xixe siècle, ce qui lui a composé onze siècles de succès, conformément à la prédiction de Socrate.

« Les idées philosophiques que je vous enseigne sont certainement utiles à l'espèce humaine; mais il n'y a pas de grands biens qui ne soient accompagnés de maux importants. Ges idées amèneront le renversement de la Société grecque. Cette Société a pour lien général le respect que les peuples dont elle est composée ont pour le temple de Delphes et pour les oracles que rendent les prêtres de ce temple. Je renverse la considération dont vos divinités jouissent, ainsi que celle que les, prêtres de ces divinités ont obtenue. Je brise donc le lien qui unit les pleuples grecs. Leur force consiste dans leur union; une fois désunis, ils seront facilement vaincus et soumis. Ce sont les Romains qui les subjugueront. Les Romains, après avoir soumis toute la terre, seront à leur tour vaincus par les peuples barbares qui sortiront des déserts et des forêts, limites auxquelles leurs armes seront arrèlées. L’Espèce humaine sentira alors le besoin de baser l’organisation sociale sur desidées plus larges et plus philanthropiques que celles qui sont admises aujourd'hui; et les principes que vous enseignerez, PLaron, qui pendant les cinq ou six premiers siècles ne seront étudiés que par un petit nombre d'hommes,

deviendront à cette époque des principes réputés religieux, C'est-à-dire révélés, ce sont eux qui civiliseront la masse entière de la Société euro péenne; ils seront alors professés par toutes les classes de la Société. Mais comme il est de la nature des choses que toute institution se vicie avec le temps, les prêtres qui auront eu une conduite énergique et pure, pendant qu'ils auront joué un rôle d'opposition, abuseront du pouvoir suprême, quand ils s’en seront emparés; c’est alors que l'Ecole descendra du premier au second rang, et que celle qui sera fondée par votre élève, et qui aura pour objet l'étude du grand monde, fixera l'attention des têtes fortes qui chercheront le remède aux abus que vos arrièrepetits disciples auront introduits pour accroître leurs moyens de se procurer des jouissances très-peu philosophiques.

« Me voilà enfin arrivé, mes chers élèves, au moment le plus intéressant et le plus important pour l’esprit humain, qui puisse exister pendant: toute la durée de l’'Espèce, puisque c’est celui où, après avoir fourni en totalité sa carrière ascendante, elle restera quelque temps stationnaire avant de descendre sa vie: c'est sur ce moment que je désire principalement fixer votre atten-

tion, et c’est pour ne point la fatiguer par un emploi préliminaire de vos forces, que j'ai franchi rapidement l'espace immense qui sépare ce jour de l’époque dont je vais vous parler, et qui aura lieu dans deux mille cinq cents ans.

« Les travaux de nos devanciers n'ont été, n’ont pu être, comme je vous l'ai dit, que des travaux préliminaires, préparatoires; tous les instruments d'intelligence qu'ils ont fabriqués, toutes les idées qu’ils ont trouvées étaient nécessaires pour mettre l'esprit humain en état de commencer l'esquisse du sysième scientifique. Jusqu à celte époque, il n'a pas été possible de donner l’ensemble aux connaissances acquises, de les coordonner, en un mot, de les systématiser. Placé sur un amas de matériaux moins volumineux, moins élevé, il n’était pas possible d’embrasser d’un seul coup d’œil tout l'horizon du domaine de la science. |

« Les moyens de l'esprit humain sont si bornés, qu'il lui faut beaucoup de temps pour terminer une opération quand elle est de quelque importance. Je commence l’esquisse du système scientifique, el celte esquisse ne sera pas terminée avant deux mille à deux mille cinq cents ans. Oui, mes amis, des milliards d'hommes el des

milliers d'années sont nécessaires pour construire l'édifice dont je pose la première pierre. Cela cessera de vous élonner, quand vous aurez réfléchi à la multitude d'opérations que ce travail exige ; ce sont toutes les opérations inlellectuelles possibles qu'il faudra faire ; il s'en trouvera donc de tous les degrés de généralité et de tous ceux de particularité possible, et cela est innombrable. | |

« Ainsi voilà trois grandes époques : je donne à la première le nom d'époque des travaux pré- Jliminaires, elle renferme tout ce qui s’est passé, tout ce qui a été fait avant nous; à la seconde, qui est celle que nous commençons, je donne celui d'époque de l'organisation du système conjectural. La troisième, qui commencera dans vingt à vingt-cinq siècles, portera celui de l'époque de l'organisation du système posrtif.

L'époque actuelle et celle qui commencera dans vingt à ving-cinq siècles se ressembleront, sous le rapport que c'est moi qui commence cette époque et que ce sera un seul individu qui commencera l’autre. Oui, ce sera un seul individu et cela ne peut pas être autrement, car la combinaison des pensées de plusieurs personnes ne pourrait pas former une conception dont le caractère fût uni-

taire; or, unitaire et systématique étant une seule et même chose, dire qu'il existera une époque dans laquelle l'esprit humain organisera un système scientifique positif, c'est dire que la coordination des principales parties de ce système sera faite par un même individu.

« C’est moi qui reparaîtrai à celte époque. Vous imaginez sûrement, d'après cette prédiction, que j'ajoute foi aux idées de Pythagore sur la métempsyCose; vous vous trompez; mes idées à cet égard sont très-différentes des siennes. Je vais, à cette oëcasion, vous faire connaître mon opinion tout entière sur la doctrine générale de l'illustre philosophe de Samos. de le ferai avec d'autant plus de plaisir, que ce retour sur le passé reposera notre esprit, lui donnera de l'aplomb, et lui rendra [a vigueur nécessaire pour continuer et terminer l'examen de l'avenir général de l’Espèce humaine.

« Pythagore disait : Je me souviens très-bien de m'être trouvé au siége de Troie : j étais alors Euphorbe, Ménélas m'a blessé: j'ai ensuite été Hermotine, puis un pêcheur, et dans ce moment je suis Pythagore.

« Cela nous prouve jusqu'à quel point un ‘homme de génie peut être égaré par son imagi-

nation, et prendre les idées les plus fantastiques pour des choses certaines. Cela nous prouve que ce philosophe envisageait les âmes comme des êtres dont l'existence était indépendante de celle des corps et dont la durée correspondait à celle de plusieurs enveloppes. Ma manière de considérer l'âme est très-différente ; c’est pour moi une conception métaphysique, c’est le point géométrique où toutes nos sensations convergent et d’où elles divergent. Quand je vous dis, je reparaitrai dans 2,000 ans, j'entends que les circonstances morales devant se trouver, à cette époque, à peu près les mêmes qu'aujourd'hui, il se trouvera alors un homme dans lequel les sensations à peu près semblables à celles que j’éprouve conver- . geront, et duquel divergeront des idées de la même nature que celles dont je parlerai dans la deuxième partie de ce discours.

« Voilà la différence qui existe entre. la manière dont Pythagorè a conçu la métempsycose, et celle dont je l’envisage. Je vais maintenant vous parler de la doctrine de ce philosophe ou plutôt des conceptions qui ont servi de base à sa doctrine. Il l’a fondée, d'une part, sur son idée.de la métempsycose, telle que je viens de lexposer; de l’autre, sur cette considération :

La science des nombres est l'unique science.

L’accolement de ces deux idées est monstrueux, car l’une appartient au système conjectural et l'autre au système positif. Je dirai plus : la première est en arrière du système conjectural, et la deuxième en avant du système positif.

« Toutes les opérations de notre esprit sont des comparaisons; ainsi une idée générale ne peut être, d'une part, que le résultat des comparaisons que l'esprit a faites, de l’aulre, que l’aperçu de celles qu'il doit faire. L'idée générale : l'univers est régi par une cause unique, Mais: animée, est celle qui servira de base au. système conjectural dont je commence l'organisation.

« Cette idée se divise en deux parties qui constituent les termes de la comparaison la plus capitale que ce système renferme : {1° la cause qui met le grand monde en action; 2° les causes qui dirigent les actions des petits mondes. On ne peut établir de comparaison qu'entre deux choses de même nature. Aïnsi, 1l faut indispensablement concevoir le grand et le petit monde comme régis par des causes semblables. Le crand monde étant supposé régi par une Cause unique, mais animée, le petit monde doit être

envisagé comme gouverné par une cause semblable. La qualité d’éternité étant donnée à la cause qui régit le grand monde, doit l'être également à celle qui régit les petits. On peut seulement dire que la première n’a point eu de commencement et que l’autre a été créée, parce qu'il n'est pas nécessaire, pour le raisonnement, que le second membre de la comparaison ait existé avant le moment où commence cette opération logique. Pythagore considérait la durée de l’âme comme limitée, comme correspondant seulement à la durée de quelques enveloppes; ses idées sont donc, sous ce rapport, en arrière du système dont je commence l’organisation.

« Je vais maintenanf£ vous prouver que la conceplion : La science des nombres est la science unique, est très en avant du système positif auquel l'esprit humain ne sera en état de travailler que dans 2,000 à 2,500 ans.

« Établissons d'abord clairement la différence qui existera dans le système conjectural et dans le système posilif.

« Dans le système conjectural, l'univers sera supposé régi par une cause unique, Mais animée: Dans cet ordre de conception, on se dispen sera d'établir les idées intermédiaires; on pren-

dra l'organisation de l'être moral comme une chose connue, el on se bornera à présenter les deux extrêmes, c’est-à-dire la volonté de l’action de l'être général pour le grand monde, et des êtres particuliers pour les petits mondes. Dans le système positif, l'univers sera supposé régi par une loi, et les savants se trouveront alors forcés d'établir des idées intermédiaires entre la cause et l'effet.

« Je sens fréquemment le besoin de rebaser mes idées. Je vais récapituler la série des pas généraux dé l'intelligence humaine jusqu'à ce jour :

« 1° Les hommes, à leur origine commune avec les autres animaux, ne jouissent que de la supériorité d'intelligence qui résulte directement de leur supériorité d'organisation, et cette supériorité est presque imperceptible.

« 20 Les hommes inventent des signes, ces signes leur donnent un ordre de moyens d’intelligence absolument supérieur À celui des autres animaux, dès le moment qu'ils arrivent à la division générale des idées en deux classes : causes, effets.

« 3° Les hommes considérant le soleil, la lune, les étoiles, la mer, les fleuves, les montagnes et

les [orêts, ainsi que toutes les autres grandes masses, el tous les êtres qui ont sur eux une influence bien prononcée, utile ou nuisible, comme les causes premières de tout ce qui arrive, il s'établit à cetle époque une division dans

la Société humaine. D'une part, quelques hommes travaillent à établir l'explication des effets par la connaissances des causes; de l'autre, la masse de l'Espèce humaine devient dévote : elle adresse aux causes qu'elle imagine être les premières, des prières pour obtenir d'elles les effets qu’elle désire.

« 4° Les hommes s'élèvent à l'idée des causes invisibles; ils divinisent chacune de leurs passions, chacune de leurs facultés ; ils constituent idéalement un olympe, etchargent ce conseil des dieux du soin de régir l’univers.

« Voilà ce qu'ont fait nos devanciers, voilà Fétat dans lequel j'ai trouvé les choses quand j'ai entrepris de systémaliser les connaissances humaines, c’est-à-dire de considérer tout ce qui existe comme étant les elfets d'une même cause. $

« Dans le système positif, l'univers sera soumis à la loi : {oute molécule à constitutivement tendance à se mouvoir dans la direction

qai lui offre le moins de résistance. La comparaison générale sera établie, d'une part, entre l’action des molécules adhérentes entre elles; et, d'autre part, entre celle des molécules en élat de fluidité. La physique se partagera en deux parties, savoir : la physique des corps bruts et celle des corps organisés. On constatera que dans les corps bruts, l’action des so/ides domine celle des fluides, et que dans les corps organisés, l’action des /uides est plus forte que celle des so/ides. On cessera d'envisager l'univers comme un composé de deux natures distinctes, savoir, la nature morale et la nature physique. On considérera comme des effets de l’action des fluides impondérables les phénomènes qu'on envisage aujourd'hui comme ayant des causes surnaturelles ou divines. Ce sera en astronomie seulement que la physique et la métaphysique ne formeront qu'une seule et même science.

« Ainsi, vous voyez que l'idée, /a science des nombres est la science unique, esttrès en avant de ce que sera le système positif. Gette idée serait celle qui servira de base au système Exacr, si l'esprit humain pouvait s'élever jusqu'à cette hauteur; mais la dépendance dans laquelle l’Espèce humaine se trouve de la planète qu'elle

habite, planète dont la durée est nécessairement limitée, mettra un terme au progrès de son intelligence.

« Ainsi Pythagore a donné, comme je vous l'ai dit, pour la base de sa doctrine, deux idées dont l’accolement est monstrueux, puisqu'elles ont été placées, par le grand ordre de choses, dans la série de nos progrès, à des distances immenses. C’est à ce défaut de méthode qu'il faut attribuer le peu de succès des travaux philosophiques de ce sublime génie, inventeur à jamais célèbre du carré de l’hypoténuse. Déjà une partie de sa doctrine est oubliée, et le souvenir de l'ensemble de ses idées s’effacera complétement.

« Mes chers Élèves, pour éviter la faute que Pythagore a commise; pour ne pas forcer votre esprit à franchir de trop grands intervalles ; pour motiver suffisamment le langage que je tiendrai dans 2,000 ans; pour vous mettre en état de juger les raisonnements que j’emploierai quand je travaillerai à l’organisation du système positif, je vais établir quelques idées intermédiaires, je vais vous parler de la marche que l'esprit humain suivra pendant qu'il s’occupera du système

conjectural; je vais vous faire connaitre ce qui

arriverà de plus marquant pendant vingt à vingtcinq siècles, et vous dévoiler les causes déterminantes des principaux faits.

« La doctrine que je vous énseigne n'aura, pendant les cinq à sik premiers siècles, que le caractère scientifique; dans les cinq à six siecles suivants, elle acquerra le Caractère religieux; pendant un laps de ternps égal, elle endossera le caractère politique ; elle tombera enfin dans l’avilissement, successivement sous lés rapports scientifiqué, religieux ét politique, et sà chute durera, sous ces trois rapports, cinq à six cents années, après lesqueéllés je réparaitrai pour fonder le système positif (4). »

Nous donnerons la suite dé ce discours dâns le trolsième mémoiré.

1. La prédiction de Socrate s’est complétement vérifée, car il S’est écoulé cinq à six cents ans depuis sa mort jusqu'au moment où la religion chrétieñné a commencé à s’établir en Europe, et pendant ce laps de temps sa doctrine n’a eu qué le caractère scientifique ; il s’én est écoulé cinq à six cents depuis le moment où là religio chrétienne s'établit en Europe jusqu'à Chariemagne, et pendant ce laps de temps, la doctrine de Socrate, qui était le théisme et qui a servi de base à la religion chrétienne, s’est évidemment revêtue du caractère religieux. Il s’en est écoulé cinq à six cents depuis Charlémagné, qui a imprimé au système d'idées de

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