‹ Œuvres de SainteBeuve Pensées d'aoûtChapitre 12 sur 15 · REPONSE · texte numérisé non relu

REPONSE

Il n'est pas mort , Ami , ce poëte en mon âme ;

Il n’est pas mort, Ami , tu le dis , je le crois.

11 ne dort pas , il veille, étincelle sans flamme ;

La flamme , je l’étouffe , et je retiens ma voix.

Que dire et que chanter quand la plage est déserte , Quand les flots des jours pleins sont déjà retirés , Quand l’écume flétrie et partout l’algue verte Couvrent au loin ces bords, au malin si sacrés?

Que dire des soupirs que la jeunesse enfuie Renfonce à tous instants à ce cœur non soumis ? Que dire des banquets où s'égaya la vie ,

Et des premiers plaisirs , et des premiers amis ?

L'Amour vint , sérieux pour moi dans son ivresse. Sous les fleurs lu chantais, raillant ses dons jaloux. Enfin, un jour, tu crus! moi , j’y croyais sans cesse ; Sept ans se sont passés !... Alfred , y croyons-nous ?

L'une , ardente , vous prend dans sa soif, et vous jette Comme un fruit qu’un méprise après l'avoir séché. L’autre, tendre et croyante , un jour devient muette ,

Et pleure, et dit que l’astre , en son ciel, s’est couché.

Le mal qu’on savait moins se révèle à toute heure , Inhérent à la terre , irréparable et lent.

On croyait tout changer, il faut que tout demeure. Railler, maudire alors , amer et violent ,

A quoi bon ? — Trop sentir, c’est bieu souvent se taire , C’est refuser du chant l'aimable guérison ,

C’est vouloir dans son cœur tout son deuil volontaire , C’est enchaîner sa lampe aux murs de sa prison !

Mais cependant, Ami , si ton luth qui me tente, Si ta voix d'autrefois se remet à briller,

Si ton frais souvenir dans ta course bruyante , Ton cor de gai chasseur me revient appeler,

Si de toi quelque accent léger, pourtant sensible, Comme aujourd’hui, m'apporte un écho du passé, S’il revient éveiller à ce cœur accessible Ce qu’il cache dans l’ombre et qu'il n’a pas laissé,

Soudain ma vois renaît, mon soupir chante encore,

Mon pleur, comme au matin, s’échappe harmonieux,

Et tout parlant d’ennuis qu’il vaut mieux qu’on dévor e, Le désir me reprend do les conter aux cieux.

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EN VOYAGE SUR CNE IMPÉRIALE DK VOITURE PENDANT QUE JE TRAVERSAIS LE PAYS.

Nous ne passons qu'un instant sur la terre, Et tout n’y passe avec nous qu’un seul jour, Tâchons du moins , du fond de ce mystère, Par œuvre vive et franche et salutaire,

De laisser trace en cet humain séjour !

Que la vie en nos chants éclate ou se reflète,

La vie en sa grandeur ou sa naïveté !

Que ce vieillard assis, dont la part est complète , Qui vit d’un souvenir sans cesse raconté;

Que la mère et l’enfant qu’elle allaite ou qui joue, Etcelui, déjà grand, échappé de sa main, Imprudent qui (bon Dieu !) sort de dessous la roue. Comme un lièvre qui lève'au milieu du chemin ;

Que ces femmes au seuil, coquettes du village ,

Et celles de la ville au cœur plus enfermé,

Tous ces ôtresd’un jour nous livrent quelque gage De ce qu’ils ont souffert, de ce qu’ils ont aimé!

Que cet âne au poil fin, qui de son herbe douce Se détourne pour voir nos tourbillons troublés; Ce petit mur vêtu de tuiles et de mousse;

Ce grand noyer faisant oasis dans les blés ;

Que tous ces accidents de vie et de lumière,

Par quelque coin du moins, passent dans le tableau! Que (tant il y verra la ressemblance entière)

L’oiseau pique au raisin, ou veuille boire à l’eau !

Mais que l’homme surtout, que les hommes, nos frères , Et ceux de ce temps-ci, malgré les soins contraires ,

Et ceux plus tard venant, tous d’un même limon,

Qu’ils se sentent en nous aux heures non frivoles ,

Qu’ils trouvent , un seul jour , leurs pleurs dans nos Et qu’ils y mêlent notre nom! [paroles,

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