A MADAME M
Quoi ! vous voulez , par bonté , quelquefois , Pour épargner ma paupière un peu tendre , Un peu lassée, au soir, me faire entendre, Lu par vous-mëme , un livre de mon choix !
Vous liriez tout , Fauriel et Gaulois (1) ;
Et le sujet, à fond , me viendrait prendre ,
(1) 1. 'excellente Hietoire de la Gaule méridionale, par H, Fauriel, avait paru vers co temps, mais un peu impartante et «trieuse pour être lue à deux eu celte façon.
Dans le fauteuil où j'oserais m’étendre Indifférent à l’accent de la vois !
Mais votre vois , c'est la couleuvre vjve , Insinuante et limpide , et furtive ,
Col gracieux et de gris nuancé !
La voir courir est chose trop peu sûre ;
Elle est sans dard , et je crains sa piqûre ; Ou , tout au moins , je crains d’être enlace.
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a la ÎBame bes. sonnets
DK
JOSEPH DELOHME ,
Pour qui ou me demandait de» ver», iprô* des 1000».
Pourquoi, quand tout a fui, quand la fleur éphémère A séché dès longtemps sur cette ronce amère , Pourquoi la remuer, chaste souffle des bois ? Pourquoi, quand tout le cœur a sa fatigue obscure, Pourquoi redemander, onde joyeuse et pure,
Qu’on se mire encore une fois?
Ah! s’il repasse un soir à ces rives de Seiue ,
Celui dont l’œil cherchait quelque étoilo incertaine,
Il se dit qu’autre part , aux bords qu’on souhaitait , L’astre luit, que la brise est fi-aiche , l'onde heureuse , Comme au mois des lilas la famille amoureuse... ,
Il le sait , et se tait !
& E2a TOS&Sb&SB&SS?»
4i ut» Tinnamjiao,
Cui pauca relict
Jugera ruris «rant
Yuans.
Oh ! que je puisse un jour, tout un été paisible , Libre de long projet et de peine sensible ,
Aux champs, sous votre toit, ô bienveillant railleur , Dans la maison d’un Pline au goût sûr et meilleur, Causer et vous entendre , et de la fleur antique Respirer le parfum où votre doigt l’indique ,
Et dans ce voisinage et ce commerce aimé,
Me défaire en mes vers de ce qu’on a blâmé,
Sentir venir de vous et passer sur ma trace Cette émanation de douceur et de grâce,
Et cette lumineuse et vive qualité
Par où l’effort s'enfuie et toute obscurité !
Et puissé-je, en retour de ce bienfait de maître , Tout pénétré de vous, vous pénétrer peut-être, Vous convaincre une fois (car on a ses raisons) , Et vous les embellir , comme Horace aux Pisons !
En attendant, je veux sur mon petit poëme,
Sur ce bon Nagister un peu chétif et blême,
Vous dire mon regret de son sort, mon souci Chaque fois que chez vous je n’ai pas réussi.
Si votre grâce aimable élude quelque chose ,
Quand je vous parle vers, si vous louez ma prose, Si, quand j’insiste hélas ! sur le poëme entier. Votre fuite en jouant se jette en un sentier,
J'ai compris, j’ai senti que quelque point m'abuse Qu’il manque en plus d’un lieu le léger de la muse Et bien que tout poète , en ce siècle, ait sa foi ,
Son château-fort à lui , dont il est le seul roi , J’hésite, et des raisons tant de fois parcourues Je crie à moi l’élite et toutes les recrues.
La poésie en France allait dans la fadeur ,
Dans la description sans vie et sans grandeur , Comme un ruisseau chargé dont les ondes avares Expirent en cristaux sous des grottes bizarres , Quand soudain se rouvrit avec limpidité Le rocher dans sa veine. André ressuscité
Parut : Iiybla rendait à ce fils des abeilles Le miel frais , dont la cire éclaira tant de veille».
Aux pieds du vieil Homère ilj chantait à plaisir, Montrant l’autre horizon , l'Atlantide à saisir.
Des rivaux, sans l’entendre, y couraient pleins de flamme Lamartine ignorant, qui ne sait que son âme ,
Hugo puissant et fort , Vigny soigneux et fin ,
D'un destin inégal , mais aucun d’eux en vain , Tentaient le grand succès et disputaient l’empire. Lamartine régna ; chantre ailé qui soupire ,
11 planait sans effort. Hugo , dur partisan ,
Comme chez Dante on voit , Florentin ou Pisan ,
Un baron féodal, combattit sous l’armure,
Et tint haut sa bannière au milieu du murmure :
Il la maintient encore; et Vigny, plus secret ,
Comme en sa tour d’ivoire , avant midi , rentrait.
Yenu bien tard , déjà quand chacun avait place , Que faire ? où mettre pied ? en quel étroit espace ? Les vétérans tenaient tout ce champ des esprits. Avant qu’il fût à moi , l’héritage était pris.
Les sentiments du cœur dans leur domaine immense Et la sphère étoilée où descend la clémence ,
Tout ce vaste de l’âme et ce vaste des cieux , Appartenaient à l'un , au plus harmonieux.
L’autre à de beaux élans vers la sphère sereine Mêlait le goût du cirque et de l’humaine arène ;
Et pour témoins , au fond , les lutins familiers ,
Le moyen-âge en chœur , heurtant scs chevaliers ,
Émerveillaient l'écho ! Sous ma triste muraille , Loin des nobles objets dont le mal me travaille , Je ne vis qu'une fleur , un puits demi-creusé , Et je partis de là pour le peu que j'osai.
On raconte qu’au sein d'une des Pyramides ,
Aussi haut que la cime atteint aux cieux splendides , Aussi profond s’enfonce et plonge dans les flancs , Sous le roc de la base et les sables brûlants ,
Un puits mystérieux , dont la pointe qui sonde ,
A défaut de soleil , s’en va ressaisir l’onde.
En ce puits , s’il n’avait pour couvercle d’airain , Pour sépulcre éternel , son granit souverain ,
On verrait en plein jour, malgré l’heure étonnée ,
La nuit dans sa fraîcheur se mirer couronnée.
Si les cieux défendus manquent à notre essor , Perçons , perçons ta terre , on les retrouve encor !
Mon jardin , comme ceux du vieillard d'OEbalie, N’avait pas en beauté le cadre d’Italie ,
Les festons de l’acanthe et le myrte au rivage.
A peine j’y greffai quelque mûre sauvage ,
J’y semai quelques fleurs dont je sais mal les noms. Mais les chers souvenirs , auxquels nous revenons , Eurent place ; on entend l’heure de la prière ;
Mais , sans cacher le mur du voisin cimetière ,
Ma haie en fait l'abord plus riant et plus frais ,
Et mon banc dans l’allée est au pied d’un cyprès.
A l’autre bout, au coin de ce champ qui confine , L’horizon est borné par la triste chaumine ,
Demeure d'artisan dont s'entend le marteau.
La forge , avec le toit qui s’adosse au coteau ,
Dès l’aurore , à travers la pensée embaumée ,
Ne m’épargne son bruit , ni sa pauvre fumée.
Ainsi vont les tableaux dont je romps les couleurs , Rachetant l’idéal par le vrai des douleurs.
Plus est simple le vers et côtoyant la prose ,
Plus pauvre de belle ombre et d’haleine de rose ,
Et plus la forme étroite a lieu de le garder.
Si le sentier commun , où chacun peut rôder , Longe par un long tour votre haie assez basse Pour qu'on voie et bouvier et génisse qui passe ,
Il faut doubler l’épine et le houx acéré Et joindre exprès d’un jonc chaque pied du fourré. Si le fleuve ou le lac , si l’onde avec la vase Menace incessamment notre plaine trop rase ,
Il faut sans avoir l’air , faute d’altier rocher , Revêtir un fossé qui semble se cacher T Et qui pourtant suffit , et bien souvent arrête.
La Hollande autrement ne rompt pas la tempête ,
Et ne défend qu’ainsi ses pâturages verts Et ses brillants hameaux , que j'envie en mes vers. Ce rebord du fossé , simple et qui fait merveille , C’est la rime avant tout ; de grammaire et d’oreille C’est maint secret encore , une coupe , un seul mot Qui raffermit à temps le ton qui baissait trop ,
Un son inattendu , quelque lettre pressée Par où le vers poussé porte mieux la pensée.
A ce jeu délicat qui veut être senti Rien aisément se heurte un pas inaverti.
Cet air de prose , au loin , sans que rien la rehausse , Peut faire voir nos prés comme on verrait la Beauce ; Mais soudain le pied manque, et l'on dit : Faute d'art ! Qui donc irait courir dans Venise au hasard ?
Virgile l'enchanteur , ce plus divin des maîtres , Quand jeune il essayait ses églogues champêtres , Quand , dans ce grand effort pour le laurier romain ,
Se croyant tard venu , par un nouveau chemin Il tâchait d’être simple en des vers pleins d'étude ,
Dont l'art, souvent hardi, s'oublie en habitude , Parut-il dès l’abord avoir tout remporté ,
Et son Cujum pecus ne fut-il pas noté ?
Despréaux l’éternel , que toujours on oppose ,
Quand de son vers sensé , si voisin de la prose ,
Il relevait pourtant la limite et le tour ,
N’eut-il pas maint secret, tout neuf au premier jour , Que Chapelain blâmait et que Brossetle épèle,
Qu’au lieu de répéter , il faut qu’on renouvelle ?
D’Huet ou de Segrais le vieux goût alarmé Resta blessé d’un vers, aujourd'hui désarmé ;
Car, en y trop touchant, on usa la mémoire De tant de traits heureux brisés dans leur victoire.
Je dis. — Mais la raison, et vous, d’un air flatteur. Tout bas me ramenez pourtant de ma hauteur,
Et de ces noms si beaux et vers qui je m’égare,
Au moment d'aujourd’hui, moins propice et moins rare. Se peut-il en effet ( sans nier les talents)
Que dans la même langue, en deux âges brillants.
Se forme tel ensemble et telle conjoncture,
Où l’art et le poli, naissant de la nature,
S'en souvenant toujours, et voulant déjà mieux, Éclatent tout à point au fruit aimé des cieux ? Est-il vrai que deux fois l’enveloppe entr’ouverte Nous montre le bouton dans sa fleur la plus verte, Sitôt épanouie? et dans un an, deux fois,
La grappe brunit-elle au coteau de son choix ?
Des vers naissant trop tard, quand la science mémo Unie au sentiment, leur ferait un baptême,
Des vers à force d’art et do vouloir venus,
Que le ciel découvert n'aura jamais connus ;
Que n’ont pas colorés le soleil et les pluies ;
Que ne traversent pas les foules réjouies ;
Que les maîtres d’un temps dans les genres divers Ignorent volontiers ; que ni Berryer, ni Thiers,
Ni Thierry, ne liront, qu’ils sentiraient à peine,
A cause des durs mots enchâssés dans la chaiuc ;
Des vers tout inquiets et de leur sort chagrins,
Et qui n’auront pas eu de vrais contemporains; Qu’est-ce que de tels vers ? j’en souffre et m’en irrite. . Mais la Muse fuit signe et me dit Théocrite , Théocrite, qui sut dans l’arrière-saison,
Et quand Sophocle était le même à l’horizon Que Racine pour nous, en si neuve peinture Chez les Alexandrins ressaisir la nature.
Ainsi je vais, toujours reprenant au bel art , Au rebours, je le crains, de notre bon Nisard ,
Du critique Nisard, honnête et qu’on estime,
Mais qui trop harcela notre effort légitime.
Il se hâte, il prédit, il devance le soir ;
Il frappe bruyamment le rameau qui doit choir ;
Je voudrais l’étayer, et tâcher que la sève,
Demain comme aujourd’hui, sous le bourgeon qui lève Ne cessât de courir en ce rameau chéri,
Et que l'endroit eût grâce où nous avons souri.
L’Art est cher à qui l’aime, et plus qu’on n’ose dire j Il rappelle qui fuit, et, sitôt qu’il inspire,
Il console de tout : c’est la chimère enfin.
Pour les restes épars de son banquet divin,
Pour sa moindre ambroisie et l’une de ses miettes.
On verrait à la file arriver les poètes.
J’irais à Rome à pied pour un sonnet de lui,
Un sonnet comme ceux qu’en son fervent ennui Pétrarque consacrait sur l’autel â sa sainte.
Pour un seul des plus beaux, j’irais plus loin sans plainte. Plus joyeux du butin, plus chantant, au retour, Qu’abeille qui trois fois fit l’Hymette en un jour.
Mais, si croyant qu’on soit, plus on porte espérance A Part dans son choix même et dans sa transparence. Et plus de soi l’on doute à de fréquents instants.
En cette urne si pleine où les noms éclatants, Médailles de tout poids à nobles effigies,
Iliades en masse, oboles d'élégies,
Se dressent, et nous font l’antique et vrai trésor ;
Dans ce vase où ne tient que l’argent pur ou l’or ,
Il me paraît, hélas ! que, vers le tabernacle, Mon denier, chaque fois qu'il a tenté l'oracle. D’abord a sonné juste et semblait accueilli,
Et pourtant a toujours è mes pieds rejailli !
Quand même il resterait , quand je pourrais le croire, Quand tous autour de moi feraient foi de l’histoire Et diraient qu'au trésor s’est mêlé le denier ;
Quand le Cénacle saint défendrait de nier,
Tout exprès pour cela réveillé de sa cendre ;
Quand Lamartine ému, qui viendrait de m'entendre,
De sa voix la plus mâle et de son ferme accent Jurerait que c’est bien; quand Hugo pâlissant,
De son front sérieux et sombre qui balance,
Mieux qu’en superbes mots répondrait en silence ;
Que Chactas, déridant son cœur de vieux nocher,
A mon vers mieux sonnant se laisserait toucher ;
Si vous, charmant esprit et la fusion même , ,
Vous, le passé vivant et la langue qu’on aime,
La plus pure aujourd’hui , regrettable demain ,
Vous le goût nuancé glanant sur tout chemin ,
Vous le prompt mouvement et la nature encore,
Si vous restez surpris â l’écho que j’adore,
A cet art , mon orgueil , mes craintives amours ,
Si vous n’y souriez , je douterai toujours !
M. Alfred de Musset, ayant lu an de me» article) à la Htrut ries dtux Vin ut* m'écrivit ces ver» :
il ST3“Æ3i»ar3»
Ami , tu l'as bien dit : en nous, tant que nous sommes,
Il existe souvent une certaine fleur
Qui s’en vn dans la vie et s’effeuille du cœur.
Il se trouve, en un mot, chez les trois quarts des hommes, Un poêle mort jeune , à qui 1‘homme survit (1 ).
Tu l’as bien dit , Ami , mais tu l’as trop bien dit.
(1) Article sur Millevoye.
Tu ne prenais pas garde, en traçant ta pensée , Que ta plume en faisait un vers harmonieux ,
Et que tu blasphémais dans la langue des dieux. Relis-toi ; je te rends à ta Muse offensée.
Et souviens-toi qu'en nous il existe souvent Un poète endormi , toujours jeune et vivant.
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