LE SOIR BK SON MARIAGE
A d’autres , cher Pavie , en ces joyeux moments ,
Au milieu des flambeaux , des fleurs et des serments Où s’exalte un si pur délire ,
A d’autres , s'il fallait toucher le mot profond ,
Le mot vrai, qui le mieux éclairât ce qu'ils sont, Pour chant d’hymen il faudrait dire :
A ceux qui , s’égarant ou sortir du manoir ,
Ont en de faux essais gâté leur jeune espoir Et tari leur première joie ;
Que l’étoile a quittés gardienne des berceaux ; Que passion nâvrante ou vulgaires assauts Ont fatigués comme une proie ;
A ceux-là , quand l'Hymen , dans sa chaste pitié , Vient poser sa couronne à leur front essuyé Et leur conduit la jeune fille ,
Jeune fille à l’oeil vif, au bandeau radouci ,
Qui les aime plus fort que s'ils sortaient aussi Des saints baisers de la famille ;
A ceux-là , revenus par fatigue au bonheur ,
Il faudrait oser dire : Échauffez votre cœur , Animez-y toute étincelle 1 Sans vous appesantir au Licn-être , au repos , Ressaisissez la foi , rallumez les flambeaux Qui feront votre âme nouvelle !
Il faudrait replonger au matin de leurs jours Ces pèlerins lassés d'inconstantes amours ,
Les rendre aux plus fraîches baleines , Et franchissant d'un bond l'intervalle aboli , Renouer , s’il se peut , par effort , par oubli , Heures croyantes et sereines.
Mais à vous, cher Pavie , en ces jours couronnés , A vous , jeune homme intègre , aux épis non fanés Qu’un vif août échauffe et dore ,
Qui brillent au regard et sonnent sous la main ,
Tels que naguère au front du moissonneur romain Léopold (1) les fesait éclore ;
A vous fidèle en tout au devoir ancien ,
Fidèle à chaque grain du chapelet chrétien ,
Bien qu'amuut des jeunes extases ;
Qui sûtes conserver en votre chaste sein Passion , pureté , douceur , l’huile et le vin ,
Comme à l’autel dans les saints vases ;
A vous un mot suffit ; pour tous conseils , pour chants, Pour nuptial écho de tant de vœux touchants ,
Ami , c’est assez de vous dire :
Apaisez votre cœur , car vous avez trouvé Le seul objet absent , le bien longtemps rêvé , Longtemps votre vague martyre !
Apaisez votre cœur , car il n'est que trop plein :
Car , hormis vos bons pleurs sur le pieux déclin De la mère de votre père ,
Vous n’eûtes à pleurer qu’au soir , en promeneur ,
En sublime égaré qui va sous le Seigneur ,
Et qui jamais ne désespère !
Car sans relâche en vous , élancements , désirs , L’amitié , l’Art , le Beau , vos uniques soupirs ,
Mêlant des feux et des fumées ,
(1) Léopold Robert, qui venait de mourir.
Formaient comme un autel trop chargé de présents , Où , nuit et jour , veillaient sous des vapeurs d’encens Les Espérances enflammées.
Et c'était de tous points , dans l'actif univers , Retentissant en vous par salves de concerts ,
Comme un chant d’orgue qui s'essaie ,
D’un orgue mal dompté , mais sonore et puissant ,
A l'Océan ému pareil , et mugissant,
Et dont le timbre humain s’effraie ;
Jusqu'à ce que , rompant ces échos du Sina ,
Une note plus claire, un Salve Ret/ina.
Tout à coup repousse la brume ,
Se glisse , s’insinue aux rameaux trop épais ,
Donne au confus murmure un air divin de paix ,
Et blanchisse la belle écume !
Apaisez votre coeur , car jusqu’ici vos nuits S’en allaient sans rosée en orageux ennuis ,
Et vous fatiguaient de mystères :
l.es étoiles , sur vous , inquiétants soleils ,
Nouaient leurs mille nœuds , et de feux nompareils Brûlaient vos rêves solitaires !
Jusqu’à ce que, naissant à propos , ait marché Une étoile plus blanche ; et d’un flambeau penché Elle a mis son jour sur la scène ,
Et la molle lueur a débrouillé les cieux ,
Et les noeuds ont fait place au chœur harmonieux Que la lune paisible mène.
Et , la lune endormie à son tour se couchant.
Tout bientôt ne devient , le matin approchant ,
Qu'une même et tendre lumière ,
Comme en venant j’ai vu , vers l’aube , près de Blois , Ciel , coteaux , tout blanchir et nager à laTois En votre Loire hospitalière !
Aux Rangcardière®, pics Angers, 4 août 1835.
sjjaajsw
A MADAMK P.
Heureux , loin de Paris , d’errer er. ce doux lieu ,
Je venais de quitter le petit Bois des Dames ,
Et m’écartant de l’Oise , où lavaient quelques femmes J’allais , gai villageois , léger , en sarrau bleu ,
Chapeau de paille au front , du côté de Sain-Leu , Quand soudain, me tournant vers le couchant en flammes Je vis par tout le pré des millions de trames ,
Blancs fils de bonne Vierge aux longs réseaux de feu.
— se-
ocs nappes du fin lin la terre était couverte .
Et les chaumes restants et les brins d’herbe verte Semblaient un champ de Us subitement levé ;
— Des brebis, tout au loin, bondissaient, blonde écume; Et , moi dont l'œil se mouille et dont le front s'allume Tête nue. adorant, je récitai l 'Ave
P rie J , 9 octobre.
ovaaav SAiava-îeziJtnûtxa!
A JÉSUS-CRDC1FIK.
Ce qui m'excite à t’aimer, ô mon Dieu ,
Ce n’est pas l’heureux ciel que mon espoir devance , Ce qui m’excite à t'épargner l’offense ,
Ce n’est pas l’enfer sombre et l’horreur de son feu !
C’est toi, mon Dieu, toi par ton libre vœu Cloué sur cette croix où t’atteint l’insolence ;
C’est ton saint corps sous l’épine et la lance ,
Où tous les aiguillons de la mort sont enjeu.
Voilà ce qui m’éprend , et d’amour si suprême ,
O mon Dieu , que , sans ciel même , je t’aimerais ;
Que même sans enfer , encore je te craindrais !
Tu n’as rien à donner , mon Dieu , pour que je t’aime ; Car, si profond que soit mon espoir , en l’ôtant ,
Mon amour irait seul , et t'aimerait autant !
Tu te révoltes , tu t’irrites r 0 mon Ame , de ce que tel Ne comprend pas tous tes mérites Et met ton talent sous l’autel ;
Tu t’en aigris ! mais , Ame vaine , Pourquoi , d’un soin aussi profond , N’es-tu pas prompte à tirer peine De ce que d’autres te surfont ;
De ce que tout lecteur sincère , Te prenant au mot de devoir , Te tient en son estime chère Bien plus que tu sais ne valoir ?
Oh ! plus sage , mieux attristée,
Tu souffrirais amèrement De la faveur imméritée Plus que l’injure , de estimant
Que dans cette humaine monnaie Ton prix encor est tout flatteur ,
Et que bien pauvre est la part vraie Aux yeux du seul Estimateur !
. Nam cur
Qu, T Izdunt ocuto» feitinai drmere ; li <juid K<l animnm, diffpracurandi tempos in annum / Htmici. Ép. II, lie. I.
Dans ce cabriolet de place, j’examine
L’homme qui me conduit, qui n’est plus que machine,
Hideux, à barbe épaisse, à longs cheveux collés :
Vice et vin et sommeil chargent ses yeux soûlés. Comment l’homme peut-il ainsi tomber? pensais-je,
Et je me reculais à l’autre coin du siège.
— Mais Toi, qui vois si bien le mal à son dehors ,
La crapule poussée à l’abandon du corps,
Comment liens-tu ton âme au-detlans? Souvent pleine Et chargée, es-tu prompt à la mettre en haleine?
Le matin, plus soigneux que l'homme d’à-côté,
La laves-tu du songe épais ? et dégoûté,
Le soir, la laves-tu du jour gros de poussière ?
Ne la laisse-tu pas sans baptême et prière S’engourdir et croupir , comme ce conducteur Dont l’immonde sourcil ne sent pas sa moiteur ?
Jii VWÜaaa
Les vieille* tmtlic*, si elle* ne sont pas pour nous, demeurent contre noue, et c’est «mer.
Lattrtê.
Choi lui, che» vous surtout, une aigreur s’est glissée j Elle dure et s'augmente, et corrompt la pensée.
Vous lui pardonnes bien , mais en Dieu seulement ,
Et sans entendre à rien d’humain et de clément.
Et cette amitié morte au fond de vous remue ;
Et si dans mon discours sou ombre est revenue,
Si le nom, par mégarde, irrite un souvenir,
«turire blessé ne se peut retenir ,
Et vous rejetez loin l'affection trompée,
Comme on fait sous le pied la couleuvre coupée.
Et pourtant, dès l'enfance, en vos prés les plus verts Par vos jeux, par vos goûts ressemblants et divers,
Aux plus beaux des vallons de votre Normandie,
Vous, effeuillant déjà les fleurs qu’il étudie ;
Vous, plus brillant, plus gai de folie , et plus vain A dissiper, poète, un trésor plus divin ;
Lui plus grave, et pourtant aimable entre les sages , S'éprenant des douceurs comme vous des orages ;
Et puis avec les ans tous les deux divisés
(Non de cœur) et menant vos sentiers moins croisés *
Lui dans la raison saine et l’étude suivie ,
Et la possession plénière de. la vie,
Et l’obligeance heureuse, et tout ce qui s'accroît En estime, en savoir, sous un antique toit,
Et chaque jour enfin , dans sa route certaine ,
Tournent au docte Huet, — mais Vous au La Fontaine; Vous, pauvre Ami sensible, avec vos tendres vers,
Avec tous vos débris délicieux et chers ,
Vos inquiets tourments de choses si sacrée»,
Vos combats de désirs et vos fautes pleurées ;
Tous deux liés toujours, Vous d’erreurs assailli, Jusqu’en Dieu rejetant ce cœur trop défailli Qu’un bruit de blâme humain y va troubler encore Lui (ne l’enviez pas!) jouissant qu’on l'honore;
Tous les deux, vous avez vieilli!
Oh ! quand , après le charme et les belles années , L’amitié , déjà vieille , en nos âmes tournées S’ulcère et veut mourir, oh! c’est un mal affreux !
Le passé tout entier hoit un fiel douloureux.
L'ami qui de nous-même, hélas ! faisait partie,
Qu’en nous tenait vivant le nœud de sympathie ,
Cet ami qu’on portait , frappé d’un coup mortel ,
(J’en parle ayant souffert quelque chose de tel) ,
Est comme un enfant mort dans nos flancs avont l’heure, Qui remonte et s’égare et corrompt sa demeure ;
Car il ne peut sortir ? Et ce fardeau si doux ,
Qui réchauffait la vie ainsi doublée en nous ,
N’est plus qu'un ennemi, le fléau des entrailles.
Pour te guérir alors, à cœur saignant qui railles,
Ce n’est pas l’ironie et le sourire amer Qu’il faut, triste lueur de tout secret enfer !
Mais c’est un vrai pardon, et non, comme on le nomme, Un pardon en Dieu seul, mais aussi devant l'homme , Devant l’ami blessé, s’il se peut; ne laissant En lui non plus qu’en nous nul poison renaissant.
C’est en priant qu’Elie , ou le Dieu de Lazare,
Réveille dans nos flancs cet enfant qui s’égare ,
Le rende à notre chair sans plus l’aliéner ,
Ou l’aide doucement de nous à s’éloigner.
J’ai souvent , dit Jean-Paul, le funèbre prophète ,
Cette fois plus touchant, — j’ai souhaité pour fête D’être témoin sur terre, attentif et caché ,
De tout cœur qu'un pardon aurait soudain touché ,
Et des embrassements où le reproche expire ,
Quand l'âme que l'Amour ranime à son empire ,
Comme un osier en fleur qu’un vent avait courbé, Violent, du côté du marais embourbé ,
Se redresse au soleil et brille sur la haie Par le plus gai duvet de toute l’oseraic.
Mais quand l’aigreur mauvaise a duré trop longtemps, Quand le pardon se tait, c'cst en vain qu’au printemps Vous marchez, seul et roi, dans vos plaines brillantes , I/Âme ouverte aux parfums des forêts et des plantes, Admirant l'Océan où s'achèvent les cieux;
Car ce nuage prompt, cette ride eu vos yeux , Qu’est-ce? sinon en vous un souvenir qui passe.
Réveillé par le lieu peut-être, par la trace Qu’y laissa votre Ami , discourant autrefois Avec vous de ces fleurs et du uom de ces bois .
Et du dôme sans fond qui s’appuie a l’abîme... ,
Ou des molles erreurs qui furent votre crime?
vmits svnamuv
IMITÉS DK W0RSW0RTB.
Reposez-vous et remerciez.
(Au sommet du Gleuroe) (1).
Ayant monté longtemps d'un pas lourd et pesant Les rampes, au sommet désiré du voyage,
Près du chemin gravi , bordé de fin herbage ,
Oh ! qui n'aime à tomber d’un cœur reconnaissant ?
Qui ne s’y coucherait , délassé , se berçant Aux propos entre amis, ou seul , au cri sauvage
(1) En Écosse.
Ou faucon, près de là perdu dans le nuage — Nuage du matin, et qui bientôt descend?
Mais, le corps étendu, n'oublions pas que l’âine ,
De même que l’oiseau monte sans agiter
Son aile, ou qu’au torrent, sans fatiguer sa rame,
Le poisson sait tout droit en flèche remonter ,
— L’âme (la foi l’aidant et les grâces propices) Peut monter son air pur, ses torrents, ses délices !
La cabane du Bighlander.
Elle est bâtie en terre, et la sauvage fleur Orne un faîte croulant ; toiture mal fermée,
Il en sort, le matin, une lente fumée,
(Voyez) belle au soleil , blanche et torse en vapeur!
Le clair ruisseau des monts coule auprès; n’ayez peur D’approcher comme lui ; quand l’âme est bien formée, On est humble, on so sait, pauvre race, semée Aux rocs, aux durs sentiers , partout où vit un cœur !
Sous ce toit affaissé de terre et de verdure ,
Par ce chemin rampant jusqu’à la porte obscure, Venez ; plus naturel, le pauvre a ses trésors :
Un cœur doux, patient, bénissant sur sa route.
Qui, s'il supportait moins, bénirait moins sans doute... Ne reste* plus ainsi, ne restez pas dehors !
Le château de Bothweil.
Dans les tours de Bothweil , prisonnier autrefois ,
Plus d’un brave oubliait (tant cette Clyde est belle)
De pleurer son malheur et sa cause fidèle.
Moi-même , en d’autres temps , je vins là ; — je vous voi
Dans ma pensée encor, flots courants , sous vos bois ! Mais, quoique revenu près des bords que j’appelle ,
Je ne puis rendre aux lieux de visite nouvelle.
— Regret ! — Passé léger , m’allez-vous être un poids ?...
Mieux vaut remercier une ancienne journée ,
Pour la joie au soleil librement couronnée,
Que d’aigrir son désir contre un présent jaloux.
Le Sommeil t’a donné son pouvoir sur les songes , Mémoire ; tu les fais vivants et les prolonges;
Ce que tu sais aimer est-il donc loin de nous ?
La voilà, pauvre mère, à Paris arrivée Avec ses deux enfants , sa fidèle couvée !
Veuve, et chaste, et sévère, et toute au deuil pieux , Elle les a , seize ans , élevés sous ses yeux En province, en sa ville immense et solitaire , Déserte à voir, muette autant qu'un monastère Où croit l’herbe au pavé, la triste fleur au mur ,
Au cœur le souvenir long, sérieux et sûr.
Mais aujourd’hui qu’il faut que son fils se'décide A quelque état, jeune homme et docile et timide,
Elle n’a pas osé le laisser seul venir;
Elle le veut encor sous son aile tenir ;
Elle veut le garder de toute impure atteinte ,
Veiller en lui toujours l'image qu’elle a peinte (Sainte image d’un père !) , et les devoirs écrits Et la pudeur puisée à des foyers chéris ;
Elle est venue. En vain chez sa fille innocente ,
L'ennui s’émeut parfois d’une compagne absente ,
Et l’habitude aimée agite son lien :
‘ La mère, elle, est sans plainte et ne regrette rien.
Mais si son fils, dehors qu’appelle quelque étude,
Est sorti trop longtemps pour son inquiétude,
Si le soir, auprès d’elle , il rentre un peu plus,tard , Sous sa question simple observez son regard !
Pauvre mère ! elle est sure , et pourtant sa voix tremble. O trésor de douleurs, — de bonheurs tout ensemble! Car, passé ce moment, et le calme remis,
Comme aux soirs de province , avec quelques amis , Retrouvés ici même , elle jouit d’entendre ( Cachant du doigt ses pleurs) sa fille , voix si tendre , Légère, qui s’anime en éclat argenté,
Au piano , — le seul meuble avec eux apporté.
Les vers qui sui venl auraient pu être imprimés à la fin dulivre Volupté, auquel ils se rapportent; mais je les crois mieux à part et ici. Il convient toutefois , pour le bien comprendre , de ne les lire qu’après s’être rappelé les dernières pages de cette longue confidence. L’ami prêtre adressait d’Amérique son histoire et ses conseils à son ami plus jeune. C’est celui-ci , qui , ayant reçu , à la mort de l’autre , l’écrit, probablement légué , y répond en ces vers :
J'ai reçu , j’ai reçu les émouvantes pages ,
Aveux , confessions , échos des ans moins sages , Souvenirs presque miens, retrouvés et relus !
Mais , quand je les lisais , Ami , vous n'étiez plus !
Vous me les écriviez , songeant à ma jeunesse,
A mon âge d’alors , à mon ciel enflammé ,
Quand le nuage errant , sous un air de promesse , Cache et porte bientôt notre avenir formé ,
Quand tout jeune mortel, montant son mont Albane , Ou sa bruyère en fleurs , le regard plein d’essor,
A ses pieds l’Océan ou les- lacs de Diane ,
Pleure à voir chaque soir coucher les soleils d’or !
Vous vouliez avertir la fleur avant l’orage ,
Dire au fruit l’heure et l’ombre , et le midi peu sûr ;
Vos rayons me cherchaient sous mon plus vert ombrage ] Mais, quand ils sont venus, voilà que j'étais mûr.
Hélas ! je ne suis plus celui du mont Albane ,
Celui des premiers pleurs et des premiers désirs ; Quelques printemps de trop ont usé les plaisirs.
Dieu n’est pas tout pour moi ; mais l’âme encor profane * Sans plus les égarer, étouffe ses soupirs !
J’ai n’ai que mieux senti l’intention profonde ,
Ami ; vos saints accents me venant du vrai monde Où mort vous habitez,
M’ont ravi sur vos pas en tristesse infinie.
Eh ! qui n’a pas vécu de vos nuits d’insomnie ?
Qui n’eut vos lents matins, vos soirs précipités ?
Qui n’eut pas sa Lucy quelque jour sur la terre?
Qui ne l’a pas perdue absente ou par la mort?
Au cœur d’une Amélie éveillant le mystère ,
Qui n’a pas gardé le remord?
Et plus tard , quand la faute en nous s’est enhardie y Tout froissé des liens de quelque madame R. ,
Oh ! qui n’a souhaité l'instant qui congédie ,
La paix loin des erreurs , et le toit vaste et clair.
Et l’entretien si doux , tout proche de la mer,
Chez un ami de Normandie ?
Guérissons , guérissons ! et plus de faux lien !
C’est assez dans nos jours d’une amante pleuréc. Ménageons , vers le soir, quelque pente éclairée ,
Où votre astre , Amaury, serait voisin du mien.
Mais puis-je. à mon souhait, suivre en tout même trace? Si le Christ m’attendrit , Rome au moins m’embarrasse.
0 Prêtre ! je le sais et l’ai bien éprouvé ,
Par son sol triomphal , de sépulcres pavé ,
Par son bandeau d’azur, par ses monts , par ses rues , Par scs places en deuil des foules disparues ,
Par ses marbres encor, son chant ou ses couleurs ,
Ta Rome est souveraine à calmer les douleurs.
Mais son pouvoir d'en haut me trouble et me rejette;
En vain j’y veux ranger mon âme peu sujette;
Je me dis de ne pas , tout d’abord , me heurter.
De croire et de m’asseoir, de me laisser porter ;
Qu’au sommet aplani luit le divin salaire;
Je dis , et malgré tout , cœur libre et populaire ,
Chaque fois que j'aspire J l’antique rocher.
Maint aspect tortueux m’interdit d’approcher !
Et cependant l’on gouffre et l'on doute avec transe ; N’est-il plus en nos jours besoin de délivrance,
D’asile au toit béni , d'arche au-dessus des eaux ,
De rameau séculaire entre tant de roseaux ?
Souvent l’hiver dernier, en douce compagnie Où les noms plus obscurs et des noms de génie ,
Et d’autres couronnés de bonté , de beauté ,
S’unissaient dans un nœud de libre intimité ,
Comme aux chapeaux de Mai , sous la main qui se joue , La pâle ou sombre fleur au bouton d’or se noue; Souvent donc , réunis par qui savait choisir,
Tous chrétiens de croyance ou du moins de désir,
Ces soirs-lâ, nous causions du grand mal où nous sommes, De l’avenir du monde et des rêves des hommes ,
De l’orgueil emporté qui déplace les cieux ,
De l’esprit toutefois meilleur, religieux ,
Jeune esprit de retour, souffle errant qui s’ignore ,
Qu’il faut fixer en œuvre avant qu’il s’évapore.
Puis par degrés venait le projet accueilli Défaire refleurir Port-Royal à Juilly,
Ou plus près , quelque part ici , dons Paris même v Et dans quelque faubourg d’avoir notre Solesmc.
Et c’étaient des détails de la grave maison ,
Combien de liberté , d’étude ou d’oraison ,
La règle , le quartier, tout... hormis la demeure ,
Et le plus vif sortait pour la chercher sur l’heure.
Oui, — mais le lendemain de ces soirs si fervents , Les beaux vœux dispersés s'en allaient â tous vents ,
Vrais propos do festin dont nul ne tient mémoire. Et la vie au dehors avait repris sou cours ;
A chacun ses oublis ! un rayon de la gloire ,
Un rayon des folles amours,
Ou le monde et ses soins, cent menus alentours,
Et le doute en travers qui chemine et nous presse. — Tout ce projet d'hier, n’était-ce donc qu’ivresse ?
Que faire ? — Au moins sauver le projet dans son sein , Eu garder le désir et l’idéal dessin ;
A chaque illusion dont l’âme devient veuve,
A chaque flot de plus dont le monde l’abreuve,
Tout indigne qu’on est, plein du deuil de son cœur, Regagner en pleurant le cloître intérieur;
Et rapporter dé là, de la haute vallée,
Au plus bas de la vie inquiète et mélée,
Même dans les erreurs, même dans les combats,
Même au sein du grand doute où s’empêchent nos pas, Un esprit de pardon, d’indulgence et de larmes,
Une facilité de prier sous les armes,
Le souvenir d’un bien qui n’a pu nous tromper,
Un parfum que tout l’air ne pourra dissiper,
Et dont secrètement l’influence reçue
Nous suit par nos chemins et bénit chaque issue ;
Quelque chose de bon, de confiant au ciel,
De tolérant à tous, écoutant, laissant dire,
N’ignorant rien du mal et corrigeant le fiel,
Religion clémente à tout ce qui soupire,
Christianisme universel I
Bien volontiers je crois avec ceux de notre âge,
Un peu plus qu’Amaury n’y penche en son ouvrage;
Je crois avec nos chefs en ce douteux instant,
Nos guides enchanteurs, (un peu moinsqu'eux pourtant), A quelque vrai progrès dans l’alliance humaine,
Au peuple par degrés vivant mieux de sa peine,
Au foyer, chez beaucoup, suffisant et frugal,
S’honorant, chaque jour, d’un accord plus égal,
A l’enfance de tous d'enseignoment munie,
A plus de paix enfin, d’aisance et d’harmonie.
J’y crois, et, tout marchant, la flamme est à mon front y J’y crois, mais tant de maux au bien se mêleront,
Mais tant d'âpre intérêt, de passion rebelle,
Sous des contours plus doux, d’injustice éternelle,
Tant de poussière, à flots, si prompte à s'élever, Obscurciront l’Eden impossible à trouver,
Que je veux concevoir des âmes détachées.
Muet témoin, lessuivre aux retraites cachées.
En être quelquefois, le6 comprendre toujours,
Embrasser leur exil ici-bas, leurs amours,
Plaintes, fuites, aveux, tout... jusqu’à leurs chimères. L’essor va loin souvent dans leurs pages légères.
Oh ! oui, qu’on laisse encore à nos rares loisirs Ces choix d’objets aimés et de touchants plaisirs, Quelque couvert d’ombrage où l’on se réfugie !
Pleurez tout bas pour nous, idéale Élégie!
Souvent à cette voix trop tendre en commençant,
La prière éveillée ajoute son accent.
Racine, enfant pieux, relisait Chariclée.
Clémentine, ou Clarisse, à propos rappelée,
Nonchalants entretiens venus d’un air rêveur.
Des purs amours en nous ravivent la saveur.
Huet louait Zaïde, et tout m'embellit Clève ;
Et mon être à souhait s'attendrit ou s’élève. Selon que plus avant en un monde chéri,
Bien après le bosquet où la place est encore Du bon évêque Héliodore,
L’abbé Prévost m’entraîne , et d’un tour favori Par la main me ramène à l’évêque Amaury..
Proc y, ectobre.
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