II. Pour la fête de saint Blaise
a donné pour l'aymer et pour aspirer à la jouissance de la Divinité en la gloire éternelle. Mais nous avons un autre nous mesme, et c'est celuy auquel il faut renoncer; ce sont nos passions, nos mauvaises inclinations, nos affections dépravées, et pour dire en un mot, cet amour propre duquel nous avons desja parlé.
Il ne se faut point tromper, pensant pouvoir aller après Nostre Seigneur sans renoncer tout à fait et sans reserve à ce nous mesme, car non seulement Nostre Dame nous a baillé exemple de le faire, mais le Sauveur mesme nous Ta enseigné en sa Mort et Passion, renonçant à l'inclination qu'il avoit de vivre, pour s'assujettir à la volonté de son Père, en se rendant obéissant jusques à la mort et à la mort de la croix*; et c'est ainsy * Philip., n, 8. qu'il faut que nous fassions. Je veux dire qu'il faut renoncer à ce mauvais nous mesme pour l'assujettir à l'autre, qui est la rayson et partie supérieure de l'ame, qui tend tousjours au vray bien par l'instinct que Dieu luy a donné ; car il ne serviroit de rien de renoncer à soy mesme pour en demeurer là ; les philosophes d'autrefois l'ont fait admirablement, mais cela ne leur a de rien servi*. Il faut renoncer à V homme terrestre * Cf. s. Hieron., in pour fortifier le céleste *, et c'est une chose asseurée *videpag.,prœced. qu'à mesure que l'un s'affoiblira, l'autre sera renforcé*. *Cf. HCor.,iv,i6.
C'est assez parler sur ce premier point, puisque nous sommes enseignés que renoncer à soy mesme n'est autre chose que se purifier et se purger de tout ce qui se fait par l'instinct de nostre amour propre, lequel, nous le sçavons, produira tousjours, tandis que nous serons en cette vie, des rejetons qu'il faudra couper et retrancher, tout ainsy qu'il faut faire à la vigne ; car il ne se faut pas contenter d'y mettre une fois la main, mais il faut la couper en un temps, puis après la despouiller de ses feuilles, et ainsy plusieurs fois l'année il faut avoir la main à la serpe pour retrancher les superfluités. Il ne reste rien à adjouster sur ce sujet sinon qu'il faut avoir bon courage pour ne se laisser jamais abattre ni estonner de nos imperfections, puisque tout le temps de nostre vie nous est donné pour nous en desfaire et purger.
Seum. III 2
18 Sermons recueillis
Passons au second point, qui est qu'il faut prendre sa croix après que l'on a renoncé à soy mesme. Nostre Seigneur dit que Ton prenne sa croix. Voulez-vous sçavoir en un mot que cela signifie ? C'est autant à dire que : Prenez et recevez de bon cœur toutes les peines, contradictions, afflictions et mortifications qui vous arriveront en cette vie. Au renoncement de nous mesme nous faisons encor quelque chose qui nous contente, parce que c'est nous mesmes qui agissons, mais icy il faut prendre la croix telle qu'on nous l'impose ; et en cecy il y a desja moins de nostre choix, c'est pourquoy c'est un point de perfection de beaucoup plus grand que le précèdent. Nostre Seigneur et très cher Maistre nous a très bien monstre comme il ne faut pas que nous choisissions la croix, ains qu'il faut que nous la prenions et portions telle qu'elle nous est présentée. Lors qu'il voulut mourir pour nous racheter et pour satisfaire à la volonté de son Père, il ne choisit point sa croix, ains receut humblement celle que les Juifs luy avoyent préparée.
Escoutons un peu son grand Apostre saint Paul, lequel
* Rom., vm, ult. nous asseure que rien ne le séparera de son Maistre*
* Galat., ult., 17. parce qu'il est marqué de sa marque *, et qu'en quelle
part qu'il aille il sera tousjours reconneu pour estre des siens. Mais quelle est cette marque, sinon la souffrance ? Il dit de luy mesme qu'il estoit comme un homme à qui l'on donne l'estrapade, car il souffroit en son intérieur une peine insupportable, le véhément amour qu'il portoit à son Maistre le tirant puissamment du costé du
* il Cor., v, 2-8 ; Ciel par le désir de jouir de luy *. D'autre part, il estoit Philip., 1, 23. cruellement travaillé et tourmenté en son corps, car il
nous asseure qu'il fut fouetté par trois fois, de sorte que les traces en paroissoyent sur ses espaules ; après, qu'il fut lapidé et que l'on remarquoit encores les coups ; puis, qu'il fut submergé, et ainsy des autres
* 11 Cor., xi, 23-27. tourmens qu'il endura*. Tout cela estoit la marque de
Nostre Seigneur, par laquelle on le reconnoissoit pour estre des siens.
Mais disons un peu, je vous supplie, un abus qui est en l'esprit de plusieurs, à sçavoir, qu'ils n'estiment et