II. Pour la fête de saint Blaise
ne veulent porter les croix qu'on leur présente si elles ne sont grosses et pesantes. Par exemple, un Religieux se sousmettroit volontiers à faire des grandes austérités, comme de jeusner, porter la haire, faire des rudes disciplines, et tesmoigneroit de la répugnance à obéir lors qu'on luy commande de ne pas jeusner, ou bien de prendre du repos, et telles choses auxquelles il semble y avoir plus de récréation que de peine. Vous vous trompez si vous croyez qu'il y ait moins de vertu à vous sousmettre en cela, car le mérite de la croix n'est pas en sa pesanteur, ains en la façon avec laquelle on la porte. Je diray bien davantage : il y a quelquefois plus de vertu à porter une croix de paille que non pas une croix bien pesante, parce qu'il faut plus appliquer son attention, de crainte de la perdre. Je veux dire qu'il peut y avoir plus de vertu à retenir une parolle qui nous a esté défendue par nos Supérieurs, ou bien à ne pas lever la veùe pour regarder quelque chose que l'on a bien envie de voir, que non pas de porter la haire, parce que dès qu'on l'a sur le dos il n'est plus besoin d'y penser ; mais en ces menues obéissances il faut avoir une grande attention pour n'y pas faillir.
(0 Nous voyons donques assez que cette parolle de Nostre Seigneur qui ordonne qu'on prenne sa croix, se doit entendre de recevoir de bon cœur les contradictions et mortifications qui nous sont faites à tous rencontres, bien qu'elles soyent légères et de peu d'importance. Je m'en vay vous donner un exemple admirable pour vous faire comprendre la valeur de ces petites croix, c'est à dire d'obéissance, condescendance et souplesse à suivre la volonté d'un chacun, mais spécialement des Supérieures. Sainte Gertrude fut faite Religieuse en un monastère où il y avoit une Abbesse ou Supérieure laquelle reconnoissoit fort bien que la bienheureuse
( 1 ) Cet alinéa ayant été inséré dans l'Entretien De la Volonté de Dieu, aucun des précédents éditeurs ne Ta réintégré dans le Sermon pour la fête de saint Biaise dont il a été extrait, ce que, suivant en cela les Manuscrits primitifs, nous nous croyons en devoir de faire. (Voir ci-devant, p. 13, note ( 1 ), et au tome VI de cette Edition, la p. 273, et la Table de correspondance.)
20 Sermons recueillis
Sainte estoit d'une complexion foible et fort délicate; c'est pourquoy elle la faisoit traitter plus délicatement que non pas les autres Religieuses, tant pour le vestir que pour la nourriture, et ne luy laissoit pas faire les austérités qu'on avoit accoustumé de faire en cette Religion. Que pensez-vous que faisoit la pauvre fille pour devenir sainte ? Non certes autre chose que de se sousmettre bien simplement à la volonté de la Mère. Et, quoy que peut estre sa ferveur l'eust bien fait désirer de faire ce que les autres faisoyent, elle pourtant n'en tesmoignoit rien ; car quand on luy commandoit de s'aller coucher, elle y alloit simplement, sans réplique, estant asseurée qu'elle jouiroit aussi bien de la présence de son Espoux dans son lit par obéissance, que si elle eust esté au chœur avec les Sœurs ses compagnes. Et pour tesmoignage de la grande paix et tranquillité d'esprit qu'elle acquit en cette pratique, Nostre Seigneur révéla à sainte Mechtilde sa compagne, que si on le vouloit trouver en cette vie, on le cherchast premièrement au saint Sacrement de l'autel, et puis après dans
* Liber de Gratia le cœur de sainte Gertrude*. Il ne s'en faut pas estonner, specia , , pU|Sque l'Espoux, au Cantique des Cantiques *, dit que
* Cap. i, 6. je yieu ou ji se repose est au midy. Il ne dit pas qu'il
se repose au matin ou au soir, ains au midy ; et cela parce qu'au midy il n'y a point d'ombre. Or, le cœur de la grande sainte Gertrude estoit un vray midy, où il n'y avoit point d'ombre de scrupule ni de propre volonté, et partant son ame jouissoit tousjours pleinement de son Bien-Aymé, lequel prenoit ses délices en elle.
O Seigneur Dieu, me direz-vous, il faut estre grandement sur ses gardes pour ne la point suivre, cette propre volonté, et n'escouter point ce que nostre amour propre désire, car ils font des artifices pour attirer nostre attention. Il est vray, mais voicy le remède. Ceux qui navigent sur la mer, approchant du lieu où sont les sirènes, courent tousjours grande fortune de se perdre à cause qu'elles chantent si délicieusement qu'elles endorment ceux qui rament ; mais il y en a qui ont usé de cet expédient, de se faire attacher à l'arbre qui est planté