XXVII. Pour la fête de saint Ambroise
à la viande ; et la troisiesme, qu'il préserve de corruption et putréfaction la chair, le poisson et autres choses qui ne peuvent estre bonnement gardées sans estre salées. Cela estant donques ains}^, je ne m'arresteray pas à la première propriété, car l'expérience s'en fait journellement. Que le sel soit composé de feu, et qu'il esteigne néanmoins le feu, faites-en l'espreuve. Si vous en mettez un grain sur vostre langue, tout incontinent vous sentirez qu'il brusle, comme le poivre ou autres espiceries fortes; au contraire, jettez-en quelques grains dans le feu et vous verrez l'effect : s'il y a du feu à la cheminée vous le verrez tomber et s'esteindre. De mesme, si le feu du Saint Esprit,, l'amour de Dieu, touche une ame et la choisit pour y faire sa demeure, vous appercevrez tout aussi tost que l'amour terrestre, caduc et périssable commencera à s'esteindre, à mourir et périr, en fin à luy quitter la place.
Remarquez donques, je vous prie, combien il est vray que les Religieux et Religieuses sont le sel de la terre (s'entend pourveu qu'ils soyent bons Religieux), puisqu'ils ont cette première condition du sel. Car qui ne voit que non seulement ils ont esté touchés, mais esclairés et enflammés du feu du Saint Esprit, en sorte qu'ils n'ont autre attention que d'exterminer et anéantir l'amour charnel et périssable*? Qu'est-ce, je vous supplie, qui *Cf. Rom.,vm, 13. auroit peu esteindre le feu de la convoitise des richesses ou des honneurs, que les Religieux et Religieuses renoncent pour jamais en faisant le vœu de pauvreté, s'ils n'eussent esté touchés de cette flamme sacrée et très aymable de l'amour de Dieu, qui les a tirés d'entre le peuple pour les mettre es lieux où plus à souhait ils peussent monstrer les effects de son infinie miséricorde exercée en leur endroit? O Dieu, qu'ils sont heureux d'avoir donné entrée à ce feu céleste ! car tout ainsy que le feu du ciel esteint celuy de la terre, de mesme le feu sacré exterminera et consommera celuy de la concupiscence qui règne et domine en nostre chair. Ils seront à bonne enseigne nommés successeurs du grand Apostre, puisqu'ils pourront véritablement dire : f ay réputé
Serm. III 16
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toutes choses de ce monde comme ordure, puanteur et en fin comme fumier, pour mieux guigner Jésus Christ
* Philip., m, 8. et sa bonne grâce *. C'est de ce feu dont Nostre Seigneur
* Lucœ, xii, 49. parloit lors qu'il dit * : J'ay apporté le feu du Ciel en
terre, et que veux-je sinon qu'il brusle ? O Dieu, quelle grâce d'estre touché de ce feu très béni, car jamais plus on ne se plaist es ardeurs qui luy sont contraires. La seconde propriété du sel c'est qu'il donne goust et saveur aux viandes lesquelles sans iceluy ne sont pas propres à nostre manger, ains méritent plustost d'estre abhorrées et rejettées ; car elles sont insipides, sans goust et bonnes plustost à mortifier qu'à consoler et contenter le goust de celuy qui les mange. Or, ce sel qui assaisonne tout ce que nous faisons, c'est la sagesse et discrétion. Quelle plus grande sagesse, je vous supplie, que celle des Religieux qui connoissans leur foiblesse pour demeurer dans le monde, emmi les continuelles occasions de se perdre, s'en retirent pour plus à souhait servir Dieu fidellement ? Ils ont esté touchés de ce feu du Saint Esprit lequel leur a fait connoistre, par un petit rayon de sa lumière, qu'ils ont plusieurs maladies spirituelles auxquelles il faut remédier pour ne point tomber au péril de la mort éternelle.
Les Religieux ont esté appelles d'un nom grec qui a deux significations, dont l'une vaut autant à dire que
Videsupra,p.5o. remediateur, "médecin, remède et médecine*. L'Eglise n'est autre chose qu'un hospital où il y a plusieurs sortes d'infirmeries pleines de malades ; car les pécheurs ne
Cf. supra, p. 217. sont-ce pas des malades*? Mais comme aux hospitaux il y a tousjours quelque infirmerie ou chambre pour les convalescens, de mesme les Religions sont destinées aux âmes relevées qui désirent grandement de se rendre quittes des maladies qu'elles ont apportées du monde et que Nostre Seigneur par sa grâce leur a fait connoistre. Ces bigearreries, ces propres volontés qui ne se veulent point sousmettre, ces jugemens particuliers, ces intentions impures qui ruinent et gastent toutes nos meilleures actions, ces laschetés et cette négligence d'esprit qui n'a point de cœur pour la prétention de la perfection ,