XXVII. Pour la fête de saint Ambroise
qu'est-ce autre chose que des maladies contractées par nostre ame en la communication que nous avons eue avec le péché ?
Or, les Religieux et Religieuses recherchent la guerison de ces maladies, car si bien ils ne sont pas tenus d'estre parfaits, ils sont néanmoins obligés de tendre à la perfection, puisque en faisant des vœux, nous autres tant ecclésiastiques que Religieux, nous nous obligeons quant et quant de tascher de tout nostre pouvoir d'acquérir la perfection et de vivre selon icelle. C'est en cette façon que tous peuvent estre appelles et estre par conséquent dignes successeurs des Apostres ; car si bien tous ne preschent pas et n'administrent pas les Sacremens, qui sont les remèdes dont se sert la sainte Eglise pour la guerison de ses malades, tous néanmoins peuvent et doivent prescher d'exemple ; et cette prédication ne sera peut estre pas moins utile que l'autre. Et comme les médecins jugent que le repos et la tranquillité aydent beaucoup à recouvrer plus promptement la santé, de mesme les Religieux se retirent au port de la tranquillité qui est la Religion, pour plus aysement acquérir la santé de leurs âmes qui est la sainteté.
L'autre explication ou signification du nom qu'on leur a donné est cultivateur, qui est autant à dire que laboureur *. Certes, c'est à bon droit qu'on leur a donné *Euseb.,Hist.,l.II, ce nom, car il est fort conforme à leur office. (») Qu'est %™}t SM°££m
ce que l'office du Religieux sinon de bien cultiver son prœced. huj.Edit.,
esprit, pour en desracmer toutes les mauvaises productions que nostre nature dépravée fait bourgeonner tous les jours, si qu'il semble qu'il soit tousjours à refaire? Et comme il ne faut pas que les laboureurs se faschent, puisqu'ils ne méritent pas d'estre blasmés, pour n'avoir recueilli une bonne prise, pourveu néanmoins qu'ils ayent eu soin de bien cultiver la terre et de bien ensemencer, de mesme le Religieux ne doit point se fascher s'il ne recueille pas si tost les fruits de la perfection et des
( 1 ) La suite de cet alinéa est insérée dans l'Entretien De la Prétention religieuse. (Voir ci-devant, p. 13, note ( 1 ), et au tome VI de cette Edition, la page 375.)
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vertus, pourveu qu'il aye une grande fidélité pour bien cultiver la terre de son cœur en retranchant ce qu'il apperçoit estre contraire à la perfection à laquelle il est obligé de prétendre, et faisant ce qu'il voit devoir estre fait pour l'acquisition des vertus.
Mais, je vous supplie, considérez un peu la folie des mondains lesquels estans fort malades n'estiment pourtant pas l'estre, ains ils se louent de la meilleure santé du monde, bien que leurs maladies soyent telles qu'ils sont prests à tomber dans la fosse de la mort éternelle. La convoitise de l'honneur brusle les uns, celle de l'avarice les autres, et d'autres le sont par la convoitise des playsirs vilains, brutaux et deshonnestes ; cependant ils ne sont point malades ! ou du moins ils se vantent de ne l'estre pas. Voyons, je vous prie, en quoy ils constituent leur sagesse. Ils estiment estre sages de conserver ou d'acquérir leur liberté, d 'estre maistres de leur volonté ; et qui a plus de cette misérable liberté est considéré comme le plus sage et le plus heureux. De là vient qu'ils tiennent pour malheureux les serviteurs parce qu'ils sont sujets à leurs maistres, et plus encores les esclaves, d'autant qu'ils ne sont pas maistres de leur liberté.
Mais, o Dieu, que leur folie est grande de se vouloir
* Ubi supra, p. 95. gouverner eux mesmes ! Escoutez le grand saint Bernard* qui demande à l'un de ceux cy : Dis-moy, je te prie, qui est ton maistre ? Je le suis moy mesme. O pauvre misérable, respond-il, tu es « gouverné par un grand fol ; » puisque tu es maistre de toy mesme, tu es par conséquent disciple d'un sot. Les Religieux ne veulent pas estre si insensés que ceux cy, lesquels le sont d'autant plus qu'ils
* Cf. Rom., 1, 22. ne le pensent pas estre, ains s'estiment si sages * qu'ils ne tiennent nul compte des autres hommes, ne les croyant pas mesme capables de leur servir de planche, eu esgard à leur grande sagesse et preudhommie. Les Religieux ayans esté esclairés par le Saint Esprit constituent toute leur sagesse en la très sainte sousmission, sujétion, humilité et mespris d'eux mesmes, car ils ont fort bien considéré que c'est l'abus de leur liberté qui a fait