‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 146 sur 273 · XXIX. Pour le Vendredi-Saint · texte numérisé non relu

XXIX. Pour le Vendredi-Saint

Sœurs, ayant à vous entretenir icy quelque peu de temps, j'ay jette les yeux de ma considération sur le tiltre que j'ay veu non au dessus de l'autel des Athéniens, mais au dessus de cet autel incomparable sur lequel nostre Sauveur et Maistre s'est offert pour nous à Dieu son Père en sacrifice très aggreable et d'une suavité nompareille, autel qui n'est autre que la Croix, laquelle despuis a tousjours esté honnorée comme très pretieuse et adorable. Or, ayant considéré le tiltre placé sur icelle, j'ay pensé qu'à l'imitation du prédicateur de la Croix, je ne devois pas rechercher autre sujet pour fondement de ce que je vous devois dire. Non pas que je vous veuille parler d'un Dieu inconneu, car grâce à sa bonté nous le connoissons ; mais certes, je pourrois bien parler d'un Dieu mesconneu. Nous ne vous ferons donc pas connoistre, mais nous vous ferons reconnoistre ce Dieu tant aymable qui est mort pour nous.

Oh que c'est une chose utile que cette reconnoissance ! Car véritablement, au dire de plusieurs, Abraham, Isaac et Jacob eussent eu quelque excuse s'ils n'eussent pas reconneu la divine Majesté, d'autant qu'ils ne Favoyent pas conneùe si clairement que nous, qui sommes hors d'excuse, ayans appris de Dieu mesme ce qu'il est, par la divine bouche de Nostre Seigneur qui est, comme nous avons dit, un mesme Dieu avec son Père. Les Chrestiens seront inexcusables * de ne l'avoir pas aymé * Rom., 1, 20. et servi de tout leur coeur, puisqu'ils ont esté si bien enseignés combien il est aymable et comme chèrement il les a aymés en donnant sa vie pour eux*. *Cf. Galat.>n, 20;

Or je n'entens pas vous parler, mes chères Sœurs, p es'' v' 2 avec combien d'ignominies, de douleurs, d'amertumes, d'angoisses, de vitupères, d'affronts, de mespris nostre divin Maistre souffrit la mort , ni moins vous faire un narré de la cruauté envenimée avec laquelle les Juifs l'attachèrent à la croix ; car vous sçavez que je vous ay tousjours fait entendre que c'est la moindre considération en la Passion de nostre Sauveur que celle cy, et celle sur laquelle vous vous devez moins arrester, puisque l'affection de compassion sur ses souffrances est la moins utile.

268 Sermons recueillis

Luy mesme a semblé nous le vouloir inculquer lors qu'il dit aux femmes qui le suivoyent de ne point pleurer sur

* Luc», xxm, 27,28. luy, ains sur elles mesmes *. Si nous avons des larmes, pleurons tout simplement, car nous ne les sçaurions jetter pour un plus digne sujet ; mais ne nous arrestons pas là, passons à des considérations plus utiles selon que le requiert le patir de nostre Sauveur.

Je reprens donques mon propos et considère le tiltre qui est posé sur le haut de la croix. O qu'il est admirable ! Je suis presque ravi en le considérant. Jésus

*joan.,xix, 19. Na^arenus, Rex Judœorum *. Qui eust jamais pensé que des paroles si saintes eussent esté prononcées par la misérable bouche d'un si meschant homme qu'estoit Pilate ? Pourtant elles furent très véritables, et Nostre Seigneur les confirma pour telles en sa Passion, ainsy que nous verrons en la suite de nostre discours. C'est chose remarquable combien les Juifs dirent de belles paroles en la mort de nostre Sauveur, quoy qu'ils ne les entendissent pas et les dissent malicieusement et à mauvaise intention. Quelle sentence plus belle et plus vraye peut estre prononcée, que celle du plus meschant d'entre tous les hommes, ce misérable Caïphe : Il est requis qu'un homme meure (c'est à dire, un homme le plus excellent d'entre tous les hommes), de peur que tous les autres ne périssent, que toutes les gens ne

*ibid., xi, 49, 50. périssent *. Et les Juifs : Que son sang soit respandu

*Matt., xxvii, 25. sur nous et sur nos en/ans *. Ce qui arriva tant en la personne de plusieurs d'entre eux, comme en la conversion des Apostres et des autres disciples qui estoyent leurs enfans. Pilate ayant escrit le tiltre de la croix : Ce que fay escrit est escrit, dit-il ; il est ainsy, reconfirmant

* Joan., xix, 22. cette vérité *.

Mais que veulent donc signifier ces divines paroles ? Premièrement, Jésus est autant à dire que Sauveur ; deuxiesmement, de Nazareth, ville fleurissante, fleurie ; en troisiesme lieu, il est dit que Nostre Seigneur estoit Roy : trois qualités qui luy sont extrêmement bien deuës. Et d'abord, il est Sauveur. O combien cecy est véritable ! Il est Sauveur non seulement des hommes mais

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