FRAGMENT D'UN SERMON POUR LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME
16 février 16 14 (1)
( Inédit )
Ductus est Jésus in desertum a Spi-
ritu, ut tentaretur a diabolo.
Jésus fut conduit par l'Esprit dans le
désert, pour y estre tenté par le
diable.
Matt., iv, 1.
Nostre Seigneur a voulu estre tenté à fin de nous monstrer comme il nous faut comporter en toutes sortes de tentations et comme nous y devons résister. Nous en verrons la prattique dans les tentations qui luy furent faittes par le diable estant au désert, où, après avoir jeusné quarante jours, les Evangelistes * rapportent * Matt., iv, i-n qu'il eut faim. Le diable, qui le tenoit de près pour sçavoir de quel costé il le pourroit attaquer, s'en apperceut par quelque signe extérieur que Nostre Seigneur fit. Il luy commença à dire : Si tu es Fils de Dieu, convertis ces pierres en pain et en mange. Et Nostre Seigneur luy respondit : Je ne le feray pas, car il
( 1 ) La brièveté des quatre sermons suivants, le ton simple et familier qui les caractérise prouvent qu'ils ont été adressés à un auditoire peu nombreux, et que par conséquent ils remontent à Tune des premières années de la Visitation. Diverses raisons fournies par les Annales de l'Institut, raisons qu'il serait trop long d'exposer ici, ne nous permettent pas néanmoins de leur attribuer une date antérieure au Carême de 1614.
24 Sermons recueillis
* Deut., vin, 3. est escrit * que l'homme ne vit pas seulement du
pain, mais de toute parole qui part de la bouche de Dieu.
Il faut que nous sçachions que le diable donne souvent cette tentation aux âmes les plus pieuses, plus retirées et plus adonnées au service de Dieu ; aussi est-ce celleslà particulièrement qu'il cherche, car il sçait bien qu'il aura plus d'honneur, c'est à dire d'honneur infernal, pour l'acquisition d'une de ces âmes, que non pas de beaucoup d'autres moins pieuses; et il fait cela aussi pour la haine perpétuelle qu'il porte à Dieu. Les âmes donques qui prétendent rendre quelque grand service à Dieu se doivent armer pour supporter les attaques de l'ennemy, car il vient premièrement leur dire : Si tu es enfant de Dieu, convertis ces pierres en pain. Hé, tu dis qu'il y a tant de peine à obéir et que tu y sens tant de répugnance ; ne te fasche pas, fais de cette pierre du pain. Il faut vrayement faire ce qui t'est commandé , mais fais le tant plus laschement, et quand l'on ne te verra pas, hé, ne le fais pas. Tu as de l'ennuy à faire maintenant l'oraison ; va, prens un livre et cherches y de la consolation, tu la feras bien une autre fois que tu y seras attirée ; promene-toy un peu, cela te recréera.
O Dieu, que faites-vous, chères âmes ? Ne changez pas la pierre en pain, convertissez-la plustost en eau, car vostre Père, qui est Dieu, l'a bien fait pour désaltérer
* Exod., xvn, 6; les enfans d'Israël* ; mais il n'en a jamais tiré du pain, *Exod.Xxv/i'3-i5' a^ns a plustost fait descendre la manne du ciel*. Aussi Sap., xvi, 20. Nostre Seigneur n'a-t-il pas voulu opérer ce miracle
parce que son Père ne l'avoit pas fait. Le vray enfant de Dieu mangeroit plustost la pierre que de la convertir en pain. Il faut regarder l'intention de la divine Majesté au temps de la tentation ; non pas que nous puissions penser ni dire que c'est Dieu qui nous tente ; oh non,
* jacobi, 1, 13. car il ne le peut *, ains il permet que nous soyons tentés
et exercés. Et pourquoy, sinon pour nous gendarmer, fortifier et rendre vaillans et courageux en son service pour la conqueste des vrayes et solides vertus ? C'est un abus de croire de les pouvoir acquérir et parvenir à la