XXIX. Pour le Vendredi-Saint
qui appartenoit au mérite de cette tant admirable prière qu'il fit à son Père céleste en l'acte mesme des injures et meschancetés que ses ennemis luy faisoyent souffrir.
Chose estrange certes, en mesme temps que les hommes pervers et malheureux vomissoyent contre sa divine Majesté et contre celle de son Père ces blasphèmes insupportables : S'il est tout puissant comme il dit, et se confie en son Père qui l'a envoyé, qu'il l'appelle maintenant et qu'il le sauve; s'il veut que nous croyions en luy y qu'il se sauve maintenant soy mesme ; il dit qu'il restablira le Temple en trois jours, et semblables paroles vrayement diaboliques *, Nostre Seigneur, dis-je, *Matt.,xxvn, 39-43; à mesme temps eslançoit vers Dieu des souspirs de Lucae/xxni, 35^37! compassion et des parolles plus douces que le miel * et * Ps. cxvm, 103. le sucre à fin qu'il leur pardonnast leurs forfaits et leur donnast sa grâce. Voyez donques comme Nostre Seigneur est très justement appelle Sauveur.
Mais outre la grâce qu'il octroyé aux pécheurs, il la demande pour eux à son Père céleste avec une charité si artificieuse qu'il ne l'appelle point son Dieu ni Seigneur, comme nous verrons qu'il fera cy après en parlant pour soy, ains il l'appelle mon Père, sçachant bien que ce mot si tendre estant prononcé par l'amour cordial, est plus respectueux que celuy de mon Seigneur, et que partant il seroit plus tost exaucé. Et semble qu'il commence par là sa prière pour charmer ce cœur paternel, à fin qu'il pardonne aux pauvres pécheurs pour lesquels il se rendoit pleige et caution devant la justice divine ; comme s'il eust voulu dire : Mon Père, pardonne^ à ces pauvres pécheurs et à ceux mesme qui me crucifient, car je suis icy pour payer pour eux. Je ne demande pas que vous me pardonniez à moy, car je suis monté sur le comptoir de la croix à fin de satisfaire à toutes leurs dettes ; et pour que vous ne leur demandiez rien et que vostre bonté leur pardonne je respandray jusques à la dernière goutte de mon sang, bien qu'une seule fust suffisante. Je me sousmets de très bon cœur à supporter les effects de vostre justice, prenez sur moy la vengeance de leurs péchés ; mais quant aux pécheurs, pardonne^
Serm. III 18
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leur, car telle est ma volonté. O Dieu, quelle bonté et quelle douceur du cœur de nostre très doux Sauveur !
Le premier légat qu'il fit en son testament fut de donner aux pécheurs sa grâce, par le moyen de laquelle ils peussent par après parvenir à sa gloire, où nul ne peut entrer sans sa grâce et sans les mérites de sa Passion. Ayant donques desja monstre qu'en donnant sa grâce aux pécheurs il estoit très véritablement appelle Sauveur, il promet la gloire au bon larron qui estoit * Lucas, xxui, 39-43. pénitent*. Mais il faut remarquer en passant que l'un des larrons se convertit et l'autre non. Nous autres, dit le bon larron, sommes très justement punis de nos mes faits, car nous avons tousjours esté meschans et malheureux, ayans commis des grandes voleries : il confessa ainsy ses péchés. Nous en pourrions bien faire autant toutes fois et quantes que nous recevons quelque affliction. Nous sommes très justement punis, devrions nous dire, faisant ainsy de nécessité vertu, et confessant nos péchés ; mais helas, nous nous comportons comme l'autre larron qui demeura en son endurcissement, et blasphemoit encores en mourant.
Soudain après avoir fait sa confession, le bon larron demanda l'absolution : Hé, Seigneur, adjousta-t-il, souviens toy de moy quand tu seras en ton Royaume. A quoy nostre cher Sauveur respondit gracieusement : Aujourd'huy tu seras avec moy en Paradis. Et ce fut la première fois qu'il le promit, à ce que l'on sçache. O quelle douce et aymable parolle : Aujourd'huy tu seras avec moy. Grand a tousjours esté l'amour de Nostre Seigneur envers les penitens. Peu auparavant il demandoit que la grâce fust donnée aux pécheurs ; maintenant il donne la gloire aux penitens. La grâce rend les pécheurs penitens, et ceux-ci sont seuls rendus dignes de la gloire. Le Ciel n'est presque rempli que de penitens. Il n'y a que Nostre Dame, saint Jean Baptiste, saint Joseph et quelques autres qui ayent esté exempts de péché et prévenus de la grâce qui les a empeschés d'y tomber. La très sainte Vierge l'a esté d'une façon toute particulière au dessus de tous autres, car elle ne fut pas