‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 168 sur 273 · XXX. Pour le mardi de Pâques · texte numérisé non relu

XXX. Pour le mardi de Pâques

dit-il, je me vois au bout de mon terme. Ce n'est pas tout, repartit le bon Père, il faut entreprendre encores un autre exercice pour autres trois ans si vous voulez estre parfait. Vous avez bien et fidellement fait ce que je vous ay commandé ces trois années, il est vray, mais il ne faut pas s'arrester là. O Dieu, dit le pauvre garçon, quoy, n'est-il pas encores fait ? faut-il encores recommencer ? est-il requis de faire si souvent des noviciats ? trois ans ne suffiront-ils pas? Helas, je pensois estre parfait en le voulant, et cependant il y a encores tant à faire ! Apres qu'il eut bien fait ses plaintes , le bon maistre ne s'en estonnant pas beaucoup, commença à l'encourager disant que puisqu'il avoit desja tant fait il failloit poursuivre, que la perfection estoit un si grand bien qu'il ne failloit pas regretter la peine ni le temps que l'on employé à l'acquérir.

En fin le pauvre novice fut si bien persuadé qu'il promit de faire encores ces trois ans ce qu'il luy diroit. La prattique que le Père luy recommanda fut de recevoir si bien les mortifications, mespris, corrections et humiliations que jamais il ne manquast de faire quelque service ou quelque présent à ceux qui les luy procureroyent, et cela tout promptement ; et s'il n'avoit rien autre chose à donner, qu'il fist des bouquets pour leur présenter, ou des stolles, ou telles et semblables choses. Ce qu'il promit d'accomplir, et le fit fort fidellement, bien qu'il ne manquast pas d'exercice ; car le bon Père donna le mot du guet aux Religieux pour l'esprouver comme il failloit, si qu'à tous propos il estoit en peine de faire des presens, d'autant que les mespris, mortifications et humiliations ne luy manquoyent point.

Or, le second noviciat estant parachevé il vint rendre compte à son maistre, plein du désir de sçavoir s'il estoit parfait. Mais le Père luy dit : Mon fils, il n'appartient qu'à Dieu de juger si vous Testes ou non ; mais si vous voulez, nous en ferons bien une petite espreuve. Le Père donques le fit tout barbouiller et le mena dans une ville qui estoit proche de là, à la porte de laquelle il y avoit des soldats qui n'avoyent pas autre chose à faire qu'à

Serm. III ori

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regarder les passans et prendre d'eux sujet de rire, de manière que si tost qu'ils virent ce pauvre jeune homme ils commencèrent à se mettre après luy : qui le brocardoit de parolles, qui venoit jusques aux coups, d'autres l'injurioyent ; bref, ils s'en jouoyent tout ainsy que s'il eust esté fol. Et ce qui leur faisoit prendre opinion qu'il l'estoit, fut que tandis que ces soldats le traittoyent comme j'ay dit, il avoit une joye telle dans le cœur qu'elle paroissoit sur sa face, et à mesure qu'on luy disoit plus d'injures il sembloit estre plus joyeux et content. Ce qui surprenoit fort les assistans et contentoit grandement le bon Père qui le regardoit pendant cette espreuve.

L'un des soldats retournant en lin son esprit sur la contenance de ce pauvre novice, plein d'estonnement, se print à l'interroger, luy demandant comment il pouvoit rire (il ne rioit pas d'un grand ris, ains se sousrioit seulement), ne comprenant pas qu'un homme peust demeurer aussi insensible aux injures comme il le sembloit estre. Voyez- vous, Nostre Seigneur permet tousjours que les vertus de ses vrays amis et serviteurs so}rent reconneues par quelques-uns. Lors le bon novice respondit : Certes, il me semble que j'ay bien rayson de rire et d'estre content, car je possède la paix en mon ame parmi toutes les attaques et risées que vous me faites; mais de plus, j'ay un grand sujet de contentement, car en vérité vous m'estes bien plus doux et gracieux que n'a pas esté mon maistre que vous voyez là, lequel m'a icy amené ; car il m'a tenu trois ans en telle sujétion, qu'il failloit que je fisse quelque présent à tous ceux qui me maltraittoyent pour recompense de l'offence qu'ils m'avoyent faitte. Et cependant, vous taschez de me tourmenter et affliger, et vous ne m'obligez point à vous en recompenser.

Grande estoit la paix que ce jeune homme possedoit en son ame, puisque les injures, les moqueries et les risées d'une trouppe desbauchée ne l'avoyent nullement esbranlé. C'est la vraye paix, mes chères âmes, que je vous désire, qui se conserve, ains qui s'accroist emmi la guerre et les tourbillons des vents des persécutions,

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