XXX. Pour le mardi de Pâques
ceux qui ne vivent pas seulement selon les commandemens, ains en l'observance des conseils et selon la règle de la vertu, car la vraye paix se trouve en la parfaite mortification*. Les enfans de la paix** font une conti- * Cf. Tr.de VAm.de nuelle guerre à la chair qui leur cause des attaques très **Lucae,'x, 6. violentes, laquelle n'a pourtant pas le pouvoir de troubler leur repos, non plus que le diable et le monde, ainsy que nous avons desja dit.
Mais il faut qu'un chacun de nous sçache qu'on ne doit pas demeurer en une paix accompagnée de fainéantise, car il faut toujours combattre. Nous pouvons bien affoiblir la chair, nostre principal ennemy, qui nous poursuit de si près que jamais il ne nous abandonne ; mais pourtant nous ne le pouvons abattre ni terrasser tout à fait, parce que c'est l'un de ces goujats et coquins que Dieu a laissés en vie pour nous exercer, bien qu'ils ne nous puissent nuire. La chair fait sa demeure dans nostre sein*, c'est pourquoy elle nous inquiète quelque- * Cf. Mich., ult., 5. fois le cœur. Elle a des ruses estranges pour dresser des embusches à nostre esprit ; mais si nous nous tenons fermes dans le donjon, accompagnés des trois soldats dont nous avons parlé, nous serons tousjours les plus forts et posséderons la vraye paix qui nous tient contens emmi les injures, les mespris, les afflictions, les contradictions et en fin emmi tout ce qui nous arrive de contraire à la nature.
Il faut que je vous raconte sur ce sujet un bel exemple que je lisois l'autre jour dans les Vies des Pères nouvellement recueillies*. (C'est un livre qui n'a pas encor *Liv.lll, §8i,i.vi, esté traduit en françois.) Je finiray par cet exemple. Un Rosweydf^iôi^fi jeune homme, touché de l'esprit de Dieu pour se retirer sed paulo aliter. en Religion, s'en alla dans un monastère de la Thebaïde trouver un bon Père auquel il raconta son dessein, le suppliant de le recevoir pour son disciple. Il luy fit une harangue remarquable, selon sa ferveur, disant : Mon Père, je viens à vous à fin qu'il vous plaise m'enseigner comme je pourray faire pour estre bien tost parfait ; car voyez-vous, il le vouloit estre, mais bien tost. Le bon Père loua son dessein et luy respondit ; Mon fils, quant
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à vous enseigner la voye de vous perfectionner je le feray de bon cœur, mais que vous soyez parfait si tost que vous voudriez, je ne le puis pas promettre ; car en cette mayson nous n'avons pas de perfection toute faite, ains il faut que chacun fasse la sienne.
Ce pauvret pensoit que la perfection luy seroit donnée comme l'on donne l'habit de Religion, mais il fut bien trompé, car le bon Père poursuivant son discours luy dit : Mon fils, la perfection ne s'acquiert pas tout d'un coup comme vous pensez; l'on n'y sçauroit parvenir si promptement. Il faut passer par tous les degrés, commençant par les plus bas et montant l'un après l'autre jusqu'au plus haut. Ne voyez-vous pas qu'en l'eschelle de Jacob il y avoit des eschellons par lesquels il failloit monter de l'un à l'autre jusques à tant que l'on fust au haut *Gen.,xxvm,i2,i3. bout auquel on rencontroit la poitrine du Père céleste *?
Cf. Tr. de VAm. de
Dieu, i. xi, c. xv. Et avant que d'aller succer ses divines mammelles il faut monter de degré en degré, car la perfection que vous desirez ne se trouve pas toute faite. Si vous la voulez avoir un jour, je vous enseigneray bien comme elle s'acquiert, pourveu, mon fils, que vous ayez bon courage et que vous fassiez fidellement ce que je vous diray. Ce que le jeune homme ayant entendu, il promit qu'il le feroit. Lors le bon Père adjousta : Mon fils, il faut que trois ans durant, outre la générale prattique de toutes les vertus, vous entrepreniez de soulager tous les frères ; de sorte que, par exemple, si vous rencontrez le cuisinier qui va puiser de l'eau ou qui va quérir ou fendre du bois, vous y alliez pour luy. Puis si vous en rencontrez d'autres qui sont chargés, vous preniez leur charge et les soulagiez en la portant pour eux ; bref, que vous vous rendiez le valet de tous en les servant en toute chose, sans reserve. Aurez-vous bien le courage de le faire? A quoy le jeune apprentif désireux de la perfection se sousmit. Mais au bout de ces trois ans, seray-je pas parfait ? De cela, respondit le Père, je ne le puis sçavoir ; nous verrons ce qui en sera.
Les trois ans expirés, le bon novice revient trouver son maistre pour sçavoir s'il estoit parfait. Mon Père,