SERMON POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE DE CAREME
23 février 16 14
L'Eglise au premier Dimanche de Caresme nous fait voir la tentation de Jésus Christ *, au second, sa Transfiguration et la gloire de la Hierusalem céleste *, et au troisiesme, la providence de Dieu envers ceux qui, ayans appris de Nostre Seigneur à vaillamment combattre, l'ont fait si fidellement qu'ils ont mérité la recompense qu'il leur monstre après la bataille*. Nous ferons aujourd'huy quelques petites considérations par lesquelles nous monstrerons qu'il y a quatre degrés en l'oraison ; mais avant tout cela, disons trois paroles.
L'ame de Nostre Seigneur fut bienheureuse dès l'instant de sa conception ; elle ressembloit à Veschelle de Jacob, laquelle de l'un des bouts touchoit le ciel et de l'autre la terre *. Il en estoit tout de mesme de la sainte ame de nostre Maistre, car sa partie supérieure estoit appuyée dans le sein de son Père, et sa partie inférieure touchoit la terre par le choix qu'il avoit fait de nos misères, peines et langueurs. Or cela estant, nous voyons clairement que le mystère de la Transfiguration ne fut point un miracle, ains une cessation de miracle, puisque les dots de gloire qui enrichissoyent la partie supérieure de cette bénite ame estoyent aussi deùes à la partie inférieure qui n'en jouissoit toutefois aucunement, ains estoit abandonnée et délaissée à la merci de toutes nos misère et calamités ; tout ainsy qu'une grande source
Matt., iv, i-n.
Ibid., xvii, 1-9.
Lucas, xi, 14-28.
Gen., xxviii, 12.
28 Sermons recueillis
rejaillissant au sommet d'une haute montagne, retiendroit ses. eaux sans s'escouler par les vallons. A l'heure de la Transfiguration, ce miracle cessa pour ce temps là, Nostre Seigneur laissant jouir sa partie inférieure de la gloire et consolation de sa partie supérieure.
Plusieurs âmes dévotes demanderont peut estre comment est-ce que nous connoistrons que nous nous avançons à l'oraison, et par le moyen de l'oraison, à la perfection. C'est vrayement par le moyen de l'oraison que l'on *Epist.caadBaid., parvient à la perfection, et saint Bernard*, après en *' avoir marqué d'autres, dit que celuy ci les surpasse tous.
Les quatre considérations que je m'en vay déduire vous monstreront assez si vous faites de l'avancement, puisque ce sont des excellens degrés de perfection.
La première considération est celle cy : Jésus estant monté sur la montagne se mit à prier, et estant en prière il fut transfiguré, et sa face devint plus reluisante que le soleil et ses vestemens blancs comme la
* Matt., xvn, i, 2 ; neige *. Or, nous connoissons que nostre oraison est
bonne et que nous nous avançons en icelle, si, lors que nous en sortons, nous avons, à l'imitation de Nostre Seigneur, la face reluisante comme le soleil et nos habits blancs comme la neige ; je veux dire, si nostre face reluit de charité et nostre corps de chasteté. La charité est la pureté de l'ame, car elle ne peut supporter en nos cœurs aucune affection impure ou qui soit contraire à Celuy qu'elle ayme (la charité et l'amour n'est qu'une mesme chose) ; et la chasteté est la charité du corps, d'autant qu'elle rejette toutes sortes d'impuretés. Si, au sortir de l'oraison, vous avez un visage renfrogné et chagrin, l'on voit assez que vous n'avez pas fait l'oraison comme vous deviez.
La seconde considération est sur ce que les Apostres virent Moyse et Elie qui parloyent à Nostre Seigneur
* Luc», ix, 30, 31. de Vexces qu'il devoit faire en Hier usaient *. Voyez -
vous, emmy la Transfiguration l'on parle de la Passion ; car cet excès n'estoit autre que la Passion. Nostre divin Maistre faisoit ses excès bien d'autre façon que non pas nous autres ; car nous, nous jettons de bas en haut.