XXXI. Pour le Dimanche de Quasimodo
tellement attacher à nostre propre jugement, que nous soyons opiniastres à ne le point sousmettre à celuy d'autruy, pour authorité qu'il puisse avoir sur nous. Cette vanité de faire estime de son propre jugement produit l'incrédulité et la mésestime des jugemens des autres, et fait que l'on raysonne en cette sorte : Pourquoy m'assujettiray-je à croire que ce que l'on me dit est vray ? Ne l'aurois-je pas aussi bien compris ou sceu comme les autres? O que les âmes qui faisans estime d'elles mesmes se laissent ainsy gouverner par leur propre jugement sont en grand danger ! Nous le voyons en l'exemple du pauvre saint Thomas qui faillit se perdre.
Or, de ces deux sources de son péché procéda le desespoir ; car, poussé du chagrin et de l'orgueil , il perdit l'espérance que Nostre Seigneur accompliroit la promesse qu'il leur avoit faitte de ressusciter après trois jours *, d'autant qu'il ne l'avoit pas veu. Son chagrin * Matt., xvi, si, faisoit qu'il ne vouloit pas croire ce qu'on luy asseuroit ; l'orgueil luy faisoit dire que si son Maistre ne se monstroit à luy comme il vouloit, avec les conditions qu'il luy marquoit, il ne croiroit pas, et le desespoir survenant le rendit opiniastre en son obstination.
C'est une chose toute ordinaire entre les jeunes apprentifs de la perfection d'estre attaqués de cette sorte de tentation ; car dès qu'ils rencontrent de la difficulté en leur chemin, voyla quant et quant le chagrin qui les pousse à faire tant de plaintes qu'il semble qu'il y ayt grand pitié en eux. L'orgueil ou la vanité ne leur peut permettre un petit défaut que tout incontinent ils n'entrent en de grans troubles qui les portent par après au desespoir : O Dieu, il ne faut plus rien attendre de moy, je ne feray jamais rien qui vaille ! C'est bien dit ; hé, pensiez-vous estre si brave que de ne point faillir ? En toutes sortes d'arts il faut estre apprentif, premier que d'estre maistre.
Nostre Seigneur tout bon et tout miséricordieux, ne pouvant plus souffrir que cette chère brebis de son troupeau demeurast errante et vacillante en la foy, vient tout doux et débonnaire trouver saint Thomas en présence des autres Apostres, et après les avoir salués selon son
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accoustumée, disant : Paix vous soit, il s'addresse au plus malade de tous. Voyez, je vous supplie, comme amiablement il contrecarre de point en point son incrédulité; car premièrement il l'appelle par son nom et luy dit : Thomas, mets ton doigt dans les ouvertures de mes mains, et fourre si tu veux toute ta main dans la playe de mon costé, et prens si tu veux mon cœur (car, bien qu'il ne die pas : Prens mon cœur, il semble qu'il le vouloit signifier, luy donnant liberté de le toucher) ; considère que l'esprit n'a ni chair ni os, et
* Lucae, ult., 39. reconnois que je suis moy mesme*. Je suis Celuy qui *Exod., m. 14. est*, partant ne sois plus incrédule, mais fi délie.
O Dieu, quelle confusion pour le saint Apostre, lequel a}^ant ouy son Maistre, se print à dire ces parolles de fidélité : Mon Seigneur et mon Dieu ! Et à l'instant ses yeux furent ouverts, il vit le péril eminent dont son cher Maistre l'avoit tiré. Péril très grand, certes, auquel il avoit esté réduit par le défaut de la paix de l'entendement, de la mémoire et de la volonté, paix de laquelle estans privés, l'ame et l'esprit courent grande risque de *Vide pag. 296 et se perdre, ainsy que nous disions l'autre jour*.
not. (1), p. 286. X ^ ,. . , . * 1
Or, Thomas perdit cette paix pour s estre sépare de la communauté ; car les Apostres estoyent dans le cénacle comme dans une Religion, où les Religieux qui veulent se conduire selon leur sens et leur volonté, se retirans du train de l'observance commune, ne peuvent conserver la paix, ains vivent en de continuels troubles. C'est donc pour la conserver ou acquérir que ces âmes viennent maintenant se dédier au service de la divine Majesté, résolues qu'elles sont de luy consacrer si entièrement leurs cœurs, leurs corps et de plus leurs volontés, qu'elles ne s'en puissent jamais plus servir que pour suivre en toutes choses la volonté de Dieu qui leur sera signifiée par la direction des Règles et Constitutions de la Religion, direction qui les conduira à l'entière mortification d'elles mesmes, « pour le service de la dilection » de leur
* Constit. XLIV. céleste Espoux*. Ainsy soit-il.
SERMON POUR LA FÊTE DE LA PENTECÔTE 7 juin 1620 (1)
Et apparuerunt illis dispertitœ linguœ tanqnam ignis, seditque supra singuïos eorum, et repleti sunt omnes Spiritu Sancto.
Des langues comme de feu leur apparurent, et s'estans départies elles se posèrent sur chacun d'eux , et ils furent tous remplis du Saint Esprit.
Act., 11, 3, 4.
Nous célébrons aujourd'huy la feste des presens et du don des dons qui est le Saint Esprit, lequel fut envoyé du Père et du Fils sur les Apostres, sous la forme et figure de langues de feu. Mais en ce don sept autres sont enclos, lesquels nous nommons dons du Saint Esprit. Certes, ce fut un très grand don que le Père céleste fit au monde lors qu'il luy donna son propre Fils, comme il a dit luy mesme, et après luy son grand Apostre saint Paul : Si le Père éternel a bien tant aymé le monde que de luy avoir donné son propre Fils, pourquoy ne luy donnera-t-il pas tout autre don avec
Celuy là*? *Joan., 111,16; Rom.,
Vous resouvenez-vous de cette belle histoire du grand vm' 32' Joseph* qui a desja tant de fois esté ditte, mais qui ne * Gen., xlh, seqq. peut assez estre considérée? Pendant qu'il estoit vice roy -suPia> P-
( 1 ) La date de ce sermon ne saurait être prouvée d'une manière certaine. Ce que Ton peut affirmer c'est qu'on y reconnaît le style de la Mère Claude-Agnès de La Roche et que par conséquent, il n'est pas postérieur à 1620. Diverses raisons trop longues à énumérer ne permettent pas d'autre part de lui attribuer une date antérieure.
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de l'Egypte, ses frères le vindrent voir par plusieurs fois pour estre secourus de luy en l'extrême nécessité où leur père Jacob et eux se trouvoyent réduits à cause de la famine qui estoit en leur pays. Il les renvoya tousjours chargés de blé et de viandes ; mais lors qu'on luy amena le petit Benjamin, il les renvoya non pas comme auparavant, chargés de grains et de vivres donnés par mesure, ains accompagnés de riches dons, avec des chariots remplis de tout ce qu'ils pouvoyent désirer. De mesme voyons-nous que le Père éternel a fait en ce jour. Bien qu'en l'ancienne Loy il octroyast de très grans presens à son peuple, toutefois ce n'estoit que par mesure ; mais en la nouvelle, dès qu'il revit son cher Benjamin, c'est à dire, dès que Nostre Seigneur fut entré en sa
* Lucae, ult., 26; gloire *, il ouvrit sa main pour respandre ses dons
Joan., vu, 39. r , /»'i 11 * ■ »m
*Pss.lxvh,i9,cxliv, et ses faveurs sur tous les fidelles *, ainsy qu il estoit Ep'hi°aiiv S!' 34î escrit qu'il deverseroit son Esprit sur toute chair*, à •Joël, h, 28. sçavoir sur tous les hommes, et non point seulement
sur les Apostres.
* Is., xi, 2, 3. Ne sçavez-vous pas qu'il est dit* que le Sauveur receut
des grâces infinies et que les dons du Saint Esprit reposèrent sur son chef ? Et pourquoy cela , puisque estant la grâce mesme il n'en avoit ni pouvoit avoir nulle sorte de nécessité ? Ce ne fut donques sinon pour nous faire entendre que toutes les grâces et bénédictions célestes nous devoyent estre distribuées par luy, les laissant couler sur nous qui sommes membres de l'Eglise
* I Cor., xii, 12 ; de laquelle il est le Chef*. Et pour preuve de cette
Ephes., 1, 22, 25. iv. •, , , ,•■! -i • , 1 « 1 • '