‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 172 sur 273 · XXXI. Pour le Dimanche de Quasimodo · texte numérisé non relu

XXXI. Pour le Dimanche de Quasimodo

et très excellent pour nous sauver. O qu'il est bon, dit le saint Prophète*, que les frères habitent par ensemble! * Ps. cxxxn, 1. Ouy certes, d'autant qu'ils s'entreporteront les uns les autres au bien. C'est une chose des plus nécessaires pour nostre salvation que de faire de saintes conversations en cette vie, car, à dire vray, nous sommes quasi pour l'ordinaire tels que ceux que nous aymons et prattiquons. Voyez, je vous prie, le pauvre saint Thomas aujourd'huy (et j'entre par icy dans le sujet de l'Evangile *) : il * Joan., xx, 19-29. s'estoit absenté de la compagnie des Apostres pour aller se promener, promenade et séparation qui luy cousta cher. Il quitta la communauté, et partant il cuida se perdre, si la bonté de son Maistre ne l'eust secouru misericordieusement. Pendant qu'il estoit absent, Nostre Seigneur s'apparut aux autres Apostres ; et luy, ayant ouy d'eux tous la grâce qu'ils avoyent receûe, il dit qu'il ne croiroit point que son Sauveur fust ressuscité s'il ne le voyoit et ne mettoit ses doigts dans les trous de ses playes, et ne fourroit toute sa main dans l'ouverture de son costé. Incrédulité très grande ! Malheur qui ne luy arriva que pource qu'il avoit quitté la conversation très sainte des Apostres et de Nostre Dame mesme, pour aller vagabond à la promenade, sous prétexte de quelqu'affaire qui n'estoit pas sans doute si nécessaire qu'elle ne peust bien estre remise jusques après le temps que Nostre Seigneur leur avoit marqué, auquel ils le devoyent voir ressuscité. C'est grand cas des personnes libertines et qui ne veulent point avoir d'autres lois que celles que la propre volonté leur dicte. L'on en voit une grande quantité lesquelles n'ont nulle affaire tout au long de la journée, mais si ce vient l'heure de la sainte Messe ou du sermon, il n'y a rien de si affairé qu'elles sont, et pour des choses si pressantes qu'elles ne se peuvent remettre. Les Pères ont fait beaucoup de considérations sur cette incrédulité de saint Thomas pour en reconnoistre la source et la racine. Plusieurs racines de ce péché ont esté remarquées ; mais je me contenteray d'en dire trois, dont la première est le chagrin, la seconde l'orgueil et la vanité, et la troisiesme le desespoir.

312 Sermons recueillis

Quant au premier point, c'est une chose toute claire que le chagrin produit l'incrédulité, car la preuve s'en fait tous les jours. Parlez, je vous supplie, à une personne préoccupée de chagrin, elle ne croit point ce que vous luy dites. Il est bien aysé à dire, vous respondrat-elle, qu'il se faut et que l'on peut se divertir, mais nenny, c'est une chose impossible. Grande fut la tristesse et Fennuy que receut saint Thomas quand il ouS't que ses compagnons avoyent veu Nostre Seigneur, et il se laissa tellement préoccuper l'esprit et l'entendement de cette passion, qu'il commença à s'opiniastrer et croire que cela n'estoit pas ; et plus on vouloit le retirer de son incrédulité , plus aussi il s'opiniastroit à soustenir qu'il n'en croiroit rien. Saint Pierre auquel il devoit tant de créance luy disoit : Il est vray, Thomas, je l'ay veu, il m'a fait l'honneur de m'apparoistre encores en mon particulier. Tout cela n'y faisoit rien. Nostre Dame, sans doute, touchée de la perte de cet Apostre, l'en asseuroit aussi : O Thomas, mon cher fils, il est vray, vostre Maistre est ressuscité ; j'ay eu la grâce de le ba}rser et de l'embrasser. O Dieu, quelle dureté de cœur ! car pour tout cela il ne s'amollissoit pas, ains perseveroit en son obstination, disant tousjours qu'il ne croiroit point s'il ne touchoit et voyoit luy mesme les playes de son Maistre. Le chagrin offusque et trouble le jugement, de sorte que tandis qu'il est en l'ame elle est en extrême danger de commettre de grans défauts, parce qu'il fait que l'on rejette tout en ce temps là, et la correction et l'instruction, bref, tout ce qui est contraire à son opinion erronée.

La seconde source de l'incrédulité de saint Thomas fut l'orgueil et la vanité ; car s'estimant aussi capable de cette grâce que tous les autres, il pensoit : Et pourquoy seroit-il apparu à tous sinon à moy ? S'il estoit vray qu'il fust ressuscité, je l'aurois veu aussi bien que les autres ; ne suis-je pas autant qu'eux ? Vanité très grande qui le porta à commettre un tel péché. C'est le propre de l'orgueil d'entraisner nos âmes à mille sortes de maux, mais principalement à celuy de nous faire

Page 1