AVANT-PROPOS
Les Sermons de saint François de Sales, ainsi que nous l'avons dit ailleurs (0, se divisent en deux séries : les autographes et les recueillis. Cette division est basée non seulement sur le mode de transmission par lequel ces pièces nous sont parvenues, mais encore sur le caractère spécial, sur la nature même de ces Sermons. Les uns nous sont conservés tels qu'ils sont sortis de la plume de l'Orateur; les autres, tels qu'ils sont tombés de ses lèvres, ou du moins tels qu'ils ont été entendus et compris par Fauditoire. Chacune de ces deux séries a son genre de mérite, sa forme propre, sa physionomie déterminée. Dans la première on retrouve vive et lumineuse la pensée de FAuteur, on voit se dessiner la logique de ses déductions, la force de ses arguments. Dans la seconde on remarque surtout les charmes de sa parole gracieuse et imagée. De part et d'autre se révèlent son intelligence et son cœur.
Ce que nous venons de dire concerne seulement la forme ; une différence essentielle distingue l'une de l'autre les deux classes de Sermons. Les autographes, qui pour la majeure partie ont été développés devant un public nombreux, se bornent à indiquer les grandes nervures du discours ; ils sont pleins d'érudition, parsemés de textes de l'Ecriture Sainte, d'applications pratiques propres aux situations les plus variées. Tous les sujets de doctrine et de morale, voire même une foule de points de controverse, sont traités ou effleurés dans ces
( i ) Avant-Propos du tome VII, p. vin,
vi Sermons recueillis
Sermons. Il n'en est pas de même des recueillis, qui s'adressent principalement à un auditoire privilégié, astreint à des obligations spéciales, que le Prédicateur ne perd jamais de vue. Ici il s'applique toujours plus à toucher qu'à instruire. C'est le langage du père, beaucoup plus que celui du maître et du pasteur.
Sous la dénomination de Sermons recueillis il faut entendre les allocutions faites à la chapelle de la Visitation, lesquelles furent écrites et soigneusement conservées par les Religieuses qui les avaient entendues. C'était une manne précieuse que ramassaient les Filles du saint Evêque ; mais à la différence des Israélites, qui ne mettaient rien en réserve pour le lendemain, elles faisaient des provisions pour l'avenir de leur Institut, et même pour l'édification de tout le peuple chrétien. Du reste, elles avaient été précédées dans leur doux labeur ; pendant les stations quadragésimales prêchées à Dijon, plus tard à Grenoble, et dans d'autres villes encore, saint François de Sales avait vu des hommes de la première distinction se tenir assidûment au pied de sa chaire pour écrire au vol ses admirables instructions. Malheureusement ces recueils qui eussent été d'une si grande valeur pour la postérité sont introuvables aujourd'hui (0. Il faut donc se contenter de ceux que nous a conservés la Visitation.
On se souvient que le saint Fondateur avait deux manières d'instruire ses Religieuses (2). Tantôt c'était au parloir, dans des conversations familières, où chacune avait droit de poser des questions, de réclamer la solution de ses difficultés, l'éclaircissement de ses doutes.
( i ) Nous n'ignorons pas que la Bibliothèque Nationale de Paris possède deux volumes de sermons, parmi lesquels il s'en trouve plusieurs attribués à saint François de Sales. Par l'élévation des pensées et même par quelques nuances de style, ils ne seraient pas indignes du saint Evêque; mais certaines considérations historiques et littéraires pourraient être produites à l'encontre d'une telle provenance. De plus, les preuves extrinsèques que l'on aurait à invoquer en leur faveur étant insuffisantes, on ne peut donner place à ces sermons parmi les documents authentiques.
(2) Voir la Préface des Vrays Entretiens spirituels, tome VI de cette Edition, pp. xxiii et xxiv.
Avant-Propos vu
D'autres fois c'était à la chapelle du Monastère, devant un auditoire restreint. Et parmi ces dernières instructions il faut encore distinguer : les unes, prononcées pour certaines solennités où l'assistance était relativement considérable, révèlent une préparation assez soignée et laissent apercevoir des divisions claires et méthodiques. On y trouve l'exposé des plus hauts mystères de notre foi, tels que la Trinité, l'Incarnation, la Rédemption, etc. Souvent encore le saint Evêque cite les Livres inspirés, les ouvrages des Pères et des Docteurs de l'Eglise, et développe ces citations avec l'onction, la grâce et la profondeur que nous lui connaissons.
Autre est sa façon de procéder quand, sans exclure absolument un public d'élite, il s'adresse principalement à ses Religieuses. C'est surtout lorsque, dans des cérémonies de Vêture et de Profession, le saint Fondateur adopte quelque âme choisie pour la présenter au Christ comme une vierge chaste, c'est alors, disons-nous, qu'il trouve dans son cœur des accents plus tendres, plus émus. Son style devient plus simple et plus imagé, tout en conservant une teinte grave, parfois austère. Et, chose remarquable , ces allocutions où l'on pourrait redouter une certaine monotonie, revêtent des formes très variées. Il semble que toutes choses viennent offrir à l'aimable Orateur l'occasion de faire des métaphores ravissantes, de tirer des applications pratiques aussi ingénieuses qu'elles sont inattendues. Ordinairement, il emprunte quelques inspirations à l'Evangile du jour ou à la vie du Saint dont on célèbre la fête ; fréquemment aussi les usages monastiques, maintes circonstances insignifiantes en soi lui fournissent matière à des allusions où une grâce et une dignité parfaites n'excluent pas une délicate ironie, dont la pointe est tout émoussée par la douceur et la charité.
Dans ces instructions familières l'Evêque de Genève justifie éminemment le titre à?EvangeUum loquens que lui donne son ami saint Vincent de Paul (x). Sans
(i) Process. remiss, Parisiensis, ad art. 27.
vin Sermons recueillis
cesse il prêche le renoncement à soi-même, l'humilité, l'obéissance, l'abnégation de toutes les convoitises, en un mot, la mort au vieil homme, condition indispensable de l'incorporation des âmes à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le saint Instituteur ne perd pas de vue que la Visitation est « fondée spirituellement sur le Calvaire ( l ) ; » aussi s'attache-t-il de préférence à fixer les regards de ses Filles sur cette montagne rédemptrice ; et si, de fois à autre, il leur permet de contempler les cimes radieuses du Thabor, c'est pour leur rappeler que l'heure n'est pas venue d'y dresser une tente, aussi longtemps que, retenus dans les liens de la chair, nous voyageons loin du Seigneur.
On pourrait s'étonner de ce que s'adressant à des âmes contemplatives, le Saint leur parle si peu de l'oraison : à ce sujet fondamental, quatre sermons seulement sont exclusivement consacrés. Mais il ne faut pas oublier qu'il en a été souvent question dans les Entretiens spirituels, et que, de plus, le Traittè de V Amour de Dieu donne pour ce sanctifiant exercice une direction aussi complète qu'elle est élevée.
Les Sermons qui composeront ce volume et le suivant nous ont été conservés presque en totalité par les deux Religieuses auxquelles déjà nous sommes redevables des Entretiens : les Sœurs Claude-Agnès Joly de La Roche et Marie - Marguerite Michel. Douées l'une et Fautre d'une mémoire exceptionnellement heureuse, elles reproduisirent avec une fidélité remarquable les enseignements de leur bienheureux Père. Néanmoins, chacune a laissé dans sa rédaction une empreinte personnelle assez marquée pour qu'il soit facile de distinguer ce qui doit être attribué à l'une ou à l'autre. La diction de la Sœur Claude-Agnès est coulante et rapide ; cette âme d'élite se meut à l'aise dans les sujets les plus sublimes, et rend avec clarté les définitions théologiques et des argumentations parfois un peu ardues. Elle sait à propos
(i) Constitutions pour les Sœurs Religieuses de la Visitation : Constitution XXXIIIe, De la Directrice.
Avant-Propos ix
laisser de côté des détails d'un intérêt secondaire pour mettre en relief les grandes lignes de la prédication.
La rédaction de la Sœur Marie-Marguerite présente un caractère tout différent. Les applications pratiques, les anecdotes familières sont reproduites avec plus de fidélité ; mais par contre sa plume s'embarrasse facilement dans les considérations quelque peu abstraites. Ses phrases lourdes et traînantes manquent de clarté et de précision, et ne sont pas toujours d'une correction irréprochable.
La constatation de cette différence de style a été d'un grand secours aux éditeurs pour déterminer la date probable d'un certain nombre de sermons. D'après le genre de rédaction ils se divisent ainsi en deux groupes bien caractérisés : ceux qu'a recueillis la Sœur Claude- Agnès de La Roche dès les premières années de l'Institut jusqu'à son départ pour Orléans (décembre 1613-juillet 1620), et ceux que nous a conservés la Sœur Marie- Marguerite Michel (août 1620-avril 1622). Il est à remarquer que rien ne nous est parvenu des instructions que le saint Fondateur dut probablement adresser à ses Filles d'Annecy pendant l'été et l'automne de cette année, la dernière qu'il passa sur la terre. Et ce n'est pas la seule lacune que nous devions constater. Quelque riche que soit notre collection, il est certain qu'une grande partie des sermons de saint François de Sales n'ont pas été recueillis, ainsi que le prouvent les documents contemporains. Si la bonne volonté ne manquait jamais, souvent le loisir faisait défaut, et les Religieuses devaient se contenter de conserver dans leur cœur les enseignements reçus.
Outre les Sermons prêches à Annecy , nous en possédons quelques-uns de ceux qui furent prononcés par le saint Fondateur dans différents Monastères de la Visitation : un à Bourges, cinq à Lyon (*), un à Belley.
(1) Assurément les cinq sermons adressés aux Sœurs de Lyon n'ont pas été recueillis par la même plume ; car la rédaction de ceux qui remontent au mois de mars 1621 est beaucoup meilleure que celle des trois derniers prêches en décembre Tannée suivante.
x Sermons recueillis
Le ton est moins familier que clans les autres. On sent que le Prédicateur est moins à l'aise et s'adresse à un auditoire dont il est peu connu ; mais à en juger par l'étendue des recueils, cet auditoire n'a pas dû être moins attentif que ne l'était celui d'Annecy.
Après la mort de l'Evêque de Genève les Manuscrits de ses prédications circulèrent de Monastère en Monastère, et sainte Jeanne-Françoise de Chantai permettait même de les communiquer quelquefois au dehors (0. Il en alla ainsi pendant une vingtaine d'années sans qu'on projetât de leur donner une publicité plus grande, car la Fondatrice de la Visitation s'y opposait absolument. Le 28 juillet 1630, elle écrivait à la Mère Marie-Aimée de Blonay au sujet de ces Manuscrits (2) « que par des très bons conseils et capables, on s'était tout à fait résolu de ne les faire point imprimer. » Mais les instances du Commandeur de Sillery triomphèrent enfin de cette réserve, et obtinrent que trente-trois des Sermons recueillis fussent insérés dans l'édition des Œuvres de saint François de Sales qui se préparait par ses soins. Il est assez difficile de déterminer quelles raisons ont porté à éliminer les autres ; car les prédications demeurées inédites ne le cèdent assurément pas en intérêt à celles qui parurent dans cette publication. Peut-être les éditeurs avaient-ils voulu donner seulement une série d'instructions correspondant aux principales fêtes et aux diverses parties de l'année ecclésiastique ; peut-être aussi tenaient-ils à ne pas admettre dans leur collection les sermons qui traitent trop exclusivement des obligations de la vie religieuse.
( 1 ) Sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantai, sa Vie et ses Œuvres (Paris, Pion 1877), tome V, Lettre dxciii. (2) Lettre mxx.
Avant-Propos xï
Quoi qu'il en soit, cette première édition laisse beaucoup à désirer sous le rapport de l'exactitude. En comparant la leçon de 1641 avec les Manuscrits primitifs, on peut se rendre compte des retouches très arbitraires infligées au texte fourni par la Visitation. Sans scrupule aucun, l'éditeur multiplie les suppressions et les additions. S'agit-il d'une simple allusion à la Sainte Ecriture, il cite le verset en latin et en français et souvent y ajoute un long commentaire. Au besoin, il établit de son chef des divisions dans le discours ; il compose des entrées en matière et des conclusions parfois assez pompeuses pour les sermons restés inachevés dans les Manuscrits. Par contre, il retranche certains épisodes gracieux et maintes comparaisons qu'il juge trop familières. Si de loin en loin il introduit quelque amélioration dans le style, souvent aussi il le dénature, et par l'abus des pronoms relatifs il produit des phrases à perte d'haleine.
De plus, il lui arrive de réunir deux sermons en un seul ; ainsi, les quatre que nous avons sur l'oraison (n09 VII-X) n'en forment que deux dans son édition. D'autres fois, des passages assez étendus sont transposés d'un sermon dans un autre : témoin le sermon pour la fête de sainte Anne, 161 8 (n° XX), dans lequel sont intercalés de longs extraits de celui du Vendredi-Saint 16 14 (n° VI). Si l'éditeur en question rencontre certaines propositions qui lui semblent contradictoires , au lieu d'éclaircir la difficulté il juge plus facile de l'éluder tout à fait en modifiant le passage obscur. Par exemple, cette phrase de notre Sermon II : « Nous célébrons aujour- « d'huy la feste du glorieux Martyr saint Biaise, et en « cette maison l'on fait l'octave de la Purification de « Nostre Dame » est rendue par lui de la manière suivante : « Nous solemnisasmes hier la feste de la Purification de Nostre Dame, et aujourd'huy nous célébrons celle du glorieux Martyr sainct Biaise. »
L'éditeur de 1643 ajouta dix sermons aux trente-trois précédemment publiés. Dans son Epître dédicatoire Aux Religieuses de la Visitation, il leur rappelle que la seconde série des Sermons de saint François de Sales
xii Sermons recueillis
(( n'estant pas sortie immédiatement de ses mains, ains seulement recueillie conformément à ses Entretiens après qu'il les avoit prononcez, il estoit très-difficile qu'il ne fut eschappé beaucoup de belles et bonnes choses qui leur donneroient sans doute plus de perfection qu'ils n'en auront jamais. » On pourrait croire, tant ses procédés sont hardis, que l'éditeur se crut en droit de combler ces lacunes, de polir le style, en un mot de travestir à l'aise ces instructions si touchantes dans leur naïve simplicité U). Il dépasse de beaucoup sous ce rapport son devancier immédiat et enchérit sur sa témérité.
Faut-il s'étonner après cela que le public ait accueilli ces deux premières éditions avec une grande défiance ? Mgr de Maupas, Evêque du Puy, se faisait l'interprète des protestations de ses contemporains quand il écrivait en 1657(2): « Les Sermons imprimez sous le nom du B. H. François de Sales ne sont point des productions de sa plume ny les ouvrages de son esprit ; diverses personnes se sont meslées de ramasser quelques fragmens des discours que ce grand Evesque prononçoit en public, et les ayans accommodé selon leur sens, on n'y découvre
(1) Nombreux sont les exemples que nous pourrions citer; nous nous bornons aux deux suivants :
On lit dans les Manuscrits (voir ci-après, p. 447) : « C'est pour cela qu'en « ces maysons Ton enseigne le catéchisme aux novices, à ce qu'elles sçachent « ce qu'elles doivent croire et comme elles doivent entendre ce qu'elles « méditent. » Cette phrase est ainsi dénaturée dans l'édition de 1643 : " C'est pourquoy il est très-important de bien expliquer ces divins mystères aux âmes dévotes, afin qu'elles sçachent et entendent bien ce qu'elles doivent croire et méditer. »
A la page suivante de notre texte on lit : « Voyla une fille à qui Ton « donne l'habit : la Supérieure, la Directrice ou Maistresse l'habillent, luy « mettent sa robe, mais elle ne laisse pas pour cela de s'ayder. Trois personues « interviennent donc en cette action : cette fille, la Supérieure et la Directrice ; « néanmoins il n'y en a qu'une qui soit habillée, à sçavoir celle qui prend « l'habit. » L'éditeur en question modifie ce passage ainsi qu'il suit : « Voila une personne qu'on habille, et il y en a deux autres qui luy vestent sa robbe; mais elle ne laisse pas pour cela de s'ayder. Voila donc trois personnes qui interviennent à l'habiller, et neantmoins il n'y en a qu'une seule qui soit habillée. »
( 2 ) Préface de La Vie du Vénérable Serviteur de Dieu François de Sales, Evesque et Prince de Genève. Paris, Sebastien Huré et Frédéric Léonard,