XII. Pour la fête de saint Claude
aurons bien la hardiesse de laisser vivre la nostre, le choix de laquelle, pour l'ordinaire, gaste toutes nos œuvres ?
(0 Mieux vaudroit mesme estre eslevé en dignités contre nostre volonté (et il y auroit sans comparaison plus d'humilité à les accepter), que non pas de les refuser par nostre choix et eslection, nous en reconnoissant indignes. Nous en voyons l'exemple aujourd'huy en ce grand saint Claude duquel nous célébrons la feste. Apres avoir donné des rares exemples de vertu à l'ordre clérical, estant chanoine de Besançon, il fut esleu d'un commun consentement Archevesque de cette ville ; et bien que son humilité faisoit qu'il s'en croyoit indigne, il ne laissa pas de l'accepter, parce que le Supérieur commandoit, le Pape ordonnoit, et le commun consentement du peuple luy faisoit connoistre que c'estoit la volonté de Dieu. C'est orgueil de rechercher les charges, les prééminences, et au contraire ce seroit témérité de les refuser lors qu'elles nous sont présentées par ceux qui ont du pouvoir sur nous.
En fin, point de vraye vertu sans la mort de la propre volonté , et saint Bernard * nous dit tout court que * ubi supra, p. 77, rien ne brusle en enfer que la propre volonté. Mais ce n'est pas tout, car nous disons à ces filles qui veulent entrer en Religion qu'il faut mourir à tous leurs sens, à sçavoir, qu'il ne faut plus avoir d'yeux pour voir ni d'oreilles pour ouïr, et ainsy des autres ; on leur devra donques retrancher leurs fonctions. Vous aviez accoustumé de porter la veùe haute et les yeux tousjours ouverts pour regarder toutes choses ; désormais il la faudra porter basse, n'ouvrant les yeux que pour la nécessité et non point pour le service de la curiosité. Les habits que nous leur donnons font assez entendre tout cela, mais particulièrement le voile que nous leur mettons dessus la teste, lequel leur monstre qu'elles ne se doivent plus servir de leurs sens ni de leurs puissances
(1) Migne, en publiant ce sermon (tome IV, col. 1620), s'est cru permis d'omettre cet alinéa, qui par conséquent est inédit.
88 Sermons recueillis
pour aucune chose de la terre, ains que, comme des filles mortes, rien ne devra plus vivre en elles de tout ce qui y a vescu jusques à l'heure présente. Bref, il faut que vous mouriez à vostre vie civile, leur repetons-nous, car, ainsy que nous avons desja dit, vous n'aurez plus de réputation, l'on ne parlera plus de vous que comme d'une personne morte ; aussi vous revestira-t-on du sac noir qui vous en doit faire resouvenir.
Mais pourquoy ainsy mourir à toutes choses, et si particulièrement à soy mesme ? Non certes pour autre sujet sinon à fin que Jésus Christ vive en vous. Et quoy, Jésus Christ glorifié ? O non, pas encores, ce sera là haut au Ciel qu'il vivra en nous glorifié ; mais pour l'heure présente ce doit estre Jésus crucifié, car nous sommes au temps de la souffrance, non de la jouissance. Escoutez
* Galat., ii, 19, 20. saint Paul qui parle de luy mesme : Je vis, dit-il *, mais ce n'est pas moy, ains c'est mon Seigneur qui vit en moy ; non pas mon Seigneur glorifié, ains mon Seigneur crucifié. Au demeurant, je m'estonne grandement comme on a le courage de venir au service de Dieu, puisqu'on ne promet point des consolations ni des délices, ains qu'il faudra tousjours travailler et souffrir, tousjours se mortifier et humilier. O sans doute, il y a une vertu secrette qui opère en cecy; c'est la force des attraits du Saint Esprit qui le fait ainsy pour sa plus grande gloire.
Ce pendant, je considère qu'en l'Evangile d'aujour-
♦Matt., xxv, 14-23. d'huy *, qui est celuy des talens que le seigneur bailla à ses serviteurs lors qu'il alla faire son voyage, il est rapporté qu'il en donna un, puis deux, puis cinq. C'est un grand talent que celuy de vivre chrestiennement et en l'observance des commandemens de Dieu; néanmoins celuy qui en a receu deux, c'est à dire qui avec celuy c}^ a receu celuy de vouloir prétendre à la perfection de la vie chrestienne, est desja beaucoup plus favorisé ; mais, o Dieu, combien grand est le bonheur de celuy qui a receu en outre les trois talens auxquels sont encloses toutes les perfections chrestiennes ! Ce sont ces trois principaux conseils de Nostre Seigneur : l'obéissance,