XII. Pour la fête de saint Claude
Confessez donques que vous manquez de force et de
courage et que vous vous laissez surmonter par des âmes
que vous estimiez plus foibles et plus fragiles que vous.
Mais à fin que les uns et les autres ayent occasion de
s'humilier, il faut que nous reconnoissions que nostre
force et nostre courage ne vient pas de nous, car le
grand Apostre saint Paul dit * que toute nostre suffi- * u Cor., m, 5.
sance vient du Ciel. C'est au Saint Esprit à qui nous en
devons rendre la gloire, d'autant qu'il se plaist à choisir
les choses les plus foibles et viles pour manifester sa
grandeur et son incompréhensible bonté *. * I Cor., 1, 27, 2!
Chose fort admirable que la diversité des attraits du Saint Esprit! L'Espouse, au Cantique des Cantiques*, * Cap. i, a, 3. dit à son divin Espoux : Ton nom, o mon Bien-Aymé, est comme un huile et un baume respandu ; il donne une si bonne odeur par toute la terre, que les jeunes filles t'ont désiré. O que grand est le bonheur des jeunes filles qui desirans Nostre Seigneur se viennent toutes consacrer à son amour ! Je n'entens pas, par ce mot de jeunes, parler de celles qui le sont d'aagel1), bien que le bonheur de celles cy soit très grand de pouvoir dédier leurs premières et meilleures années au service de la divine Majesté ; ains je veux dire celles qui sont encores tendres et jeunes à la dévotion. Mais que pensez-vous que soyent ces odeurs qui les attirent ? O que cette divine amante, et nous aussi, avons bien rayson de nous estonner, car ces odeurs ne sont autre chose sinon les croix, les espines, les clous, la lance. O Dieu, quelle merveille est celle-cy, que Nostre Seigneur se fasse désirer et attire les âmes à sa suite par le moyen de tout ce qui est si rude et si affreux au sens humain !
Voyez-vous, nous n'avons point accoustumé de tromper les filles qui se présentent pour estre receues dans les Religions ; car nous leur disons qu'elles meurent en y entrant, et qu'il ne faudra plus qu'elles vivent à tout ce à quoy elles ont vescu au monde. Au monde vous viviez à
( 1 ) En prononçant ces paroles, le Saint avait probablement en vue la Sœur Françoise-Marguerite Favrot, âgée déjà de trente-huit ans à l'époque de sa Vêture.
86 Sermons recueillis
vostre propre volonté, et maintenant il la faudra faire mourir ; vous viviez en tous vos sens, désormais il faut qu'ils soyent morts. Vous viviez en l'espérance d'avoir des biens que les anciens philosophes ont voulu appeller de fortune, à sçavoir les richesses, les honneurs, les grandeurs, les prééminences ; désormais il faut mourir à cela. Vous ne posséderez plus rien en propre, l'on ne preschera plus vos louanges, il ne sera plus fait aucune mention de vous, non plus que si vous n'estiez plus au monde. Bref, il faut que vous mouriez à la propre volonté, à la volupté et à la vanité.
Mourir à la volonté, o que ce point est nécessaire ! l'on ne sçauroit assez peser sa nécessité. Un jour le
*Reguia;Breviores, grand saint Basile considérant cecy, se demanda* : Ne seroit-il pas possible de servir Dieu parfaitement faisant de grandes et rudes pénitences et austérités, voire de grandes œuvres pour Nostre Seigneur, conservant sa propre volonté ? Et soudain après, il s'imagina que Nostre Seigneur et très sacré Maistre luy respondoit : Je me suis vuidé de ma propre gloire, je suis descendu du Ciel, j'ay pris sur moy toutes les misères humaines,
* Philip., h, 7, 8. et en fin finale je suis mort, et de la mort de la croix *. Et pourquoy tout cela ? C'est peut estre pour patir, et par ce moyen sauver les hommes ; ou, par adventure, l'ay-je fait par mon choix? O non, pardonnez-moy, la seule cause pour laquelle j'ay fait tout ce que j'ay fait, c'a esté pour me sousmettre à la volonté de mon Père qui estoit telle. Et pour monstrer que ce n'est pas par mon choix, il faut que vous sçachiez que si la volonté de mon Père eust esté que je fusse mort d'une autre mort que celle de la croix, ou bien que j'eusse vescu en délices, je me serois trouvé tout aussi prompt que j'ay fait, parce que je n'estois pas venu en ce monde pour faire ma volonté, mais celle de mon Père qui
*joan.,v,3o,vi,38; m'a envoyé*. O Dieu, si nostre cher Sauveur, dont la
Ps. xxxix, o ; Rom., . ,, . . ,
xv, 3. volonté ne pouvoit estre que tousjours absolument par-
faitte, et partant ne pouvoit choisir aucune chose qui ne fust très aggreable à son Père, n'a point voulu vivre selon icelle , comme est-ce donques que nous autres