XIII. Pour la fête de Notre-Dame des Neiges
qui renoncent absolument à tous les délices et playsirs de la chair qui nous sont communs avec les bestes, pour jouir de ceux de l'esprit qui nous rendent semblables aux Anges.
Passons à la seconde qualité de la neige. Je dis qu'elle est obéissante. C'est le divin Psalmiste qui le déclare *, asseurant qu'elle fait la volonté de Dieu, qu'elle * Ps. cxlvih, 8. obéit à sa parole. Hé, voyez-la tomber : elle tombe si doucement ! Voyez comme elle demeure sur la terre jusques à ce qu'il plaise à Dieu d'envoyer un rayon de soleil qui la vienne dissiper et faire fondre. O qu'elle est obéissante la neige ! Telles sont les âmes qui se dédient au Seigneur, car elles sont souples et se sousmettent absolument sous la discrétion et conduite de ceux qui commandent, sans se laisser plus maistriser par leur propre volonté ni jugement. Et tout ainsy qu'elles ont renoncé à tous les playsirs de la chair, de mesme renoncent-elles sans reserve au playsir qu'elles avoyent accoustumé de prendre dans le monde, en suivant le mouvement de la propre volonté en tout ce qu'elles faisoyent. Désormais elles ne luy seront plus sujettes, ains au contraire elles seront sujettes aux Règles de leur Institut. O douce et amoureuse sujétion qui nous rend aggreables à Dieu !
En troisiesme lieu, la neige est féconde. Les paysans et ceux qui labourent la terre asseurent que lors qu'il tombe médiocrement de la neige en hiver, la prise en sera plus belle l'année suivante, d'autant qu'elle empesche la terre des grandes gelées. Et si bien il semble que la neige ne puisse reschauffer la terre à cause de sa froideur, elle ne laisse pas de la rendre féconde pour la cause que je viens de dire, car le grain se garde seurement dessous. La vocation religieuse est une vocation féconde, d'autant qu'elle rend les actions les plus indifférentes, fertiles et très méritoires. Le boire, le manger, le dormir sont des choses d'elles mesmes indifférentes et sans aucun mérite. Je sçay bien qu'il faut manger et boire pour sustenter le corps, à fin qu'estant joint à l'ame, ils puissent par ensemble passer le cours de cette vie
Serm. III 7
Sermons recueillis
*I Corinth., x, Coloss., m, 17.
* Ps. XLIV, II.
* Vers. 12.
Prov., xxi, 28.
Matt., xix, 28.
selon l'ordonnance de Dieu; de mesme qu'il faut dormir pour, par après, estre plus vigoureux pour servir la divine Majesté. Faire toutes ces choses ainsy, c'est obéir ; au grand Apostre qui dit * : Soit que vous mangie^, soit que vous beuvie^, faites tout au nom de Dieu. Et certes, celuy qui fait ces actions autrement, ne vit pas en Chrestien mais en beste.
Or, ceux qui sont en la Religion font toutes ces actions bien plus particulièrement au nom de Dieu, d'autant qu'ils les font toutes par obéissance. Ils auroyent beau avoir appétit, qu'ils n'iroyent pas manger si la cloche ne les y appelloit ; ils ne vont donques pas manger pour satisfaire à leur appétit, mais ils vont manger pour obéir. De mesme, ils ne vont point dormir parce qu'ils ont sommeil ni parce qu'il faut dormir pour rendre le corps plus vigoureux, car si le temps n'en est venu et la cloche, qui est le signe de l'obéissance, ne les y fait aller, ils n'iront point. O que le bonheur de pouvoir obéir en tout ce que nous faisons est grand !
Mais sçavez-vous bien d'où procède le bonheur de ces âmes religieuses ? De ce qu'elles ont obéi à ces paroles que Nostre Seigneur leur a dites en la personne de son grand Prophète David* : Escoute, ma fille, vois et incline ton oreille, oublie ton peuple et la maison de ton père. Mais remarquez, je vous prie, qu'il ne se contente pas qu'elle escoute si elle n'incline encores son oreille ; c'est pour monstrer qu'il veut estre escoute avec une particulière attention et avec affection. Mais dites nous, o saint Prophète, qu'en reussira-t-il de tout cecy? La suite de son discours le déclare * : Et le Roy convoitera ta beauté ; c'est à sçavoir, il te fera son espouse bien aymée et prendra ses délices en toy. Voyez-vous comme cette obéissance comprend en soy tout le bonheur et félicité de ces âmes ? L'homme obéissant, dit la Sainte Escriture *, rendra compte à Nostre Seigneur de plusieurs belles victoires lors qu'il viendra s'asseoir sur son throsne judicial au jour du jugement *. Ces âmes parleront alors des victoires remportées non seulement sur elles mesmes en s'assujettissant à l'obéissance,