XIV. Pour la fête de l'Archange saint Michel ioi
ce qu'ils désirent, sçaehant que nous avons esté créés pour cela. Ils sont si jaloux de nostre bonheur, qu'ils se resjouissent quand ils voyent que nous sommes ridelles à Dieu et que nous correspondons à son amour ; et quand nous ne le faisons pas, s'ils pouvoyent avoir du desplaysir ils en auroyent.
Nos bons Anges nous donnent à tous des inspirations conformes à nostre vocation et condition. Or, puisque nous avons tant d'obligations à tous ces Esprits célestes pour les grans bienfaits que nous recevons d'eux et les bons offices qu'ils nous rendent en nous obtenant tant de grâces de la divine Bonté, voyons maintenant que nous pourrions faire pour leur estre aggreables, pour les consoler et resjouir en reconnoissance de tant de faveurs.
Abraham fit un festin à trois Anges sous un arbre. Il leur donna premièrement du pain cuit sous la cendre, puis du beurre, du miel et du veau rosti, et leur fit ce banquet à l'heure du midy *. Si nous voulons * Gen.,xvm, 1-8. faire un festin aux Anges et à Nostre Seigneur le Roy des Anges, nous leur devons donner, à l'imitation d'Abraham, du pain cuit sous la cendre de l'humilité. Chacun sçait que le pain est une chose universelle dont on mange avec toutes sortes de viandes. Le pain que nous devons donner à manger aux Anges, c'est une resolution forte, généreuse et invincible de vouloir servir, honnorer et aymer Dieu, non seulement toute nostre vie, mais jusques à l'éternité. Cette resolution doit estre cuite sous la cendre de l'humilité, parce que sans cette vertu nous ne pouvons estre aggreables à Dieu ni aux Esprits angeliques, nostre édifice tombera par terre et nos resolutions ne seront point efficaces ; car nous ne pouvons rien sans Nostre Seigneur*. Or, il ne nous * Joan., xv, 4, 5. donnera point sa grâce si nous ne la luy demandons par le moyen de l'oraison ; mais celle cy n'est point aggreable à Dieu sans l'humilité, car sans icelle l'oraison n'est point oraison *. Sa Bonté désire que nous nous rendions *Cf.supra,pp.53,54« parfaits et signalés en cette vertu à son imitation, nous l'ayant singulièrement recommandée, disant que nous apprenions de luy « non à former la machine du monde,
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à ressusciter les morts et à faire des miracles » (nous en pourrions faire sans luy estre aggreables, comme nous luy pouvons estre aggreables sans faire ces prodiges et grandes choses) ; « mais il a dit que nous apprinssions de •Matt., xi, 29. s. luy à estre doux et humbles de cœur*. » Donc, cette
Aug., Sermo lxix,
c. 1. resolution forte doit estre le pain universel que nous
devons manger avec toutes sortes de viandes, s'entend que nous devons avoir en toutes nos actions ; et par le moyen d'icelle il nous faut demeurer fermes et stables en nos exercices et en tout ce que nous entreprenons pour la gloire de sa divine Majesté.
Nous sommes tous des poissons régénérés par l'eau baptismale, car nous voguons tous dans la mer de ce monde ; mais, mon Dieu, il y en a qui sont bien heureux ! Ce sont ceux que la divine Bonté retire du monde, les faisant devenir de poissons, oyseaux, et les mettant en la Religion comme dans une cage. Encores que les oyseaux viennent souvent en la terre et y demeurent, on ne laisse pas de les appeller oyseaux du ciel ; ainsy, ces personnes religieuses, quoy qu'elles soyent en la terre elles n'y ont point leur cœur, car elles le lancent si souvent du costé du Ciel et ont leurs désirs, affections et pensées tellement tournés vers Dieu, ne visant qu'à luy complaire, que ce ne sont plus des poissons, mais des oyseaux du Ciel. Qu'elles sont heureuses ces âmes! parce qu'encores qu'on puisse se sauver et arriver à la perfection parmi le monde en toutes sortes de conditions loysibles, néanmoins ceux qui voguent en cette mer sont en plus grand danger de faire naufrage et se perdre ; tandis qu'en Religion l'on peut avec plus de facilité faire son salut et parvenir à la perfection.
Les personnes du monde ne sont point en un estât stable, car pour grande que soit la dignité en laquelle elles se trouvent eslevées, elles en peuvent descheoir ; mais les ecclésiastiques et Religieux sont en un estât stable, parce que, par le moyen des vœux qu'ils font, ils se lient estroittement à Dieu, en sorte qu'ils ne peuvent plus démordre de leur resolution. Lors que nous avons choisi par inspiration divine un estât ou condition,