XIV. Pour la fête de l'Archange saint Michel
sçavoir par prattique, plustost que par science spéculative. Je voudrois que ceux qui en parlent et les preschent s'estudiassent à les prattiquer et non pas seulement à les expliquer.
Saint Jean en l'Apocalypse* voyant un Ange, il se * Cap. xix, 10, xxn, prosterna devant luy ; mais celuy-cy, par humilité, ne le ' 9' luy voulut pas permettre et le fit lever, parce qu'il regarda saint Jean comme Apostre de Nostre Seigneur et l'honnora en cette qualité. Car cette dignité est si excellente qu'elle surpasse en certaine façon celle des Esprits angeliques, quoy qu'ils soyent plus heureux, estans en lieu asseuré et voyans Dieu face à face *. * I Cor., xm, 12. Ceux qui sont eslevés en Testât de prestrise ont une grande grâce et sont bien heureux de manier et toucher le précieux corps de Celuy que les Anges voyent et que néanmoins ils ne touchent pas comme eux. Ils ont aussi le pouvoir de remettre les péchés ; ce sont les trésoriers de l'Eglise et dispensateurs des trésors que la divine Bonté y a laissés *, à sçavoir des Sacremens qui nous * Ibid., iv, r. confèrent la grâce.
L'Ange regarda aussi saint Jean comme estant créé à V image et semblance du Fils de Dieu*; car despuis * Rom., vin, 29. que ce divin Sauveur de nos âmes se vestit de nostre humanité il a tant honnoré les hommes i Avant l'Incarnation du Verbe éternel, Abraham et d'autres Prophètes adoroyent les Anges*, et ceux cy le leur permettoyent ; * Gen., xvm, 2 ; mais despuis, ils portent tant de respect aux hommes an*' x' 9' qu'ils ne le veulent pas souffrir. L'humilité de cet Ange faisoit qu'il se consideroit comme serviteur de Dieu* et *Apoc.,ubi supra, non pas comme un Prince du Ciel, ne regardant en soy que ce qui estoit vil et abject. Le vray humble en fait de mesme : il ne regarde jamais en soy ce qui est excellent , ni les dignités , grandeurs et charges auxquelles il est eslevé; il ne veut point qu'on fasse estât de luy pour toutes ces choses ni qu'on l'en estime davantage ; il ignore tout cela par une sainte humilité, et ne considère sinon ce qui est en luy de vil, d'abject, de pauvre et de misérable.
Bienheureuses donques sont les âmes humbles d'une
i io Sermons recueillis
humilité vraye ; car, tant de révérences qu'il vous plaira, tant de paroles d'humilité que vous voudrez, tout cela est peu de chose si vous n'avez au cœur l'humilité vraye et sincère, qui vous fasse connoistre vostre vileté , vos misères, défauts et imperfections, vous reconnoissant la plus misérable de toutes les créatures et vous sousmettant de bon cœur à toutes pour l'amour de Nostre Seigneur. Si vous distribuez tout vostre bien aux pauvres, si vous me dites que vous travaillez beaucoup pour la gloire de Dieu et pour convertir les âmes à luy, et que vous donnez vostre vie et vostre corps pour estre bruslé, je vous diray que tout cela n'est rien si
* I Cor., xni, 2, 3. vous n'avez la charité *. Et si vous avez la charité et
que vous n'ayez point d'humilité, vous n'avez pas véritablement la charité ; car ces deux vertus ont une si grande sympathie et liaison entre elles que l'une ne va point sans l'autre. Plus nous avons de charité, plus nous avons d'humilité. Il en est comme de l'amour de Dieu et du prochain : ce sont deux amours qui ne vont point l'un sans l'autre, et à mesure que nous aymons plus Dieu, aussi aymons-nous plus le prochain.
* Vide supra, p.101. Le miel* a, une douceur grandement douce; ainsy faut
il que nostre charité soit non point feinte et apparente, mais vraye et sincère, elle doit partir d'un cœur tout bénin, débonnaire, doux et affable. C'est un mets très aggreable et délicieux que nous donnerons à ces Esprits célestes qui seront fort resjouis de voir que nous les imitons en cette vertu de douceur et affabilité.
Abraham fit aussi son festin aux trois Anges sous un arbre. Cela nous représente que nous devons faire toutes nos actions, soit de boire, manger, travailler, marcher et parler, à l'abri de l'arbre de la Croix et en présence des Anges, ayant tousjours devant les yeux le divin Sauveur crucifié, pour nous mirer en luy et nous conformer à sa *Cf.Rom.,ubiPag. vie, nous moulant sur ce divin portrait*, l'imitant au pnEced' plus près qu'il nous sera possible selon nostre petit
pouvoir. C'est l'Espoux de nos âmes, suivons ses traces et vestiges ; lors que nous demeurerons auprès de luy nous serons là comme en un rempart asseuré, ayant