‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 59 sur 273 · XIV. Pour la fête de l'Archange saint Michel · texte numérisé non relu

XIV. Pour la fête de l'Archange saint Michel

Le beurre et le miel que nous devons donner aux Esprits bienheureux c'est une grande douceur, support du prochain et affabilité, en quoy nous les devons imiter ; car il n'y a rien de si doux, de si gracieux et affable qu'un Ange. Avec quelle bénignité nous supportent-ils en nos défauts et imperfections, sans jamais se lasser de nos foiblesses et misères ! Dès l'instant de nostre naissance ils prennent soin de nous, la divine Bonté nous ayant tant aymés que de toute éternité elle a ordonné que nous eussions chacun un bon Ange pour nous garder en nostre pérégrination *. Avec quel amour s'employent- * Ps. xc, n; Matt., ils en cet office, quelle douceur exercent-ils autour des petits enfans ! Si vous leur demandez ce qu'ils font auprès de ces berceaux, veu que ces enfans n'ont point l'usage de rayson et ne sont capables de faire le bien ou de correspondre à leurs inspirations, ils vous diront qu'ils leur donnent du lait, et qu'à mesure qu'ils vont croissant ils leur donnent de plus grandes inspirations. Ils sont autour d'eux pour les garder et préserver de tout danger, et se plaisent à les servir, les regardant comme des estres créés pour le Ciel et pour participer à leur félicité.

L'on n'a pas accoustumé de nourrir les petits enfans d'autre chose que de lait, et quand ils deviennent grans et commencent à avoir des dents on leur donne du pain et du beurre ; car on ne leur baille pas le beurre tout seul, on attend qu'ils puissent manger du pain pour leur en mettre dessus. Les Supérieurs et ceux qui sont eslevés à la conduite des âmes doivent particulièrement imiter les Anges en cette douceur et support du prochain, les conduisant, eslevant et traittant avec une grande charité selon la capacité de leur esprit, pour les gaigner à Nostre Seigneur * et les faire croistre en des vertus vrayes et * I Cor., ix, 19-23;

, . Galat., ult., 1.

solides. Ils leur doivent donner du lait lors qu elles sont

encores foibles et tendres en la dévotion * ; et à mesure * I Cor., m, 2.

qu'elles vont croissant et qu'elles sont plus fortes, ils

leur doivent présenter du pain, c'est à dire leur aggran-

dir le courage pour les faire croistre et avancer en la

perfection de l'amour divin et aux vrayes et solides

io8 Sermons recueillis

vertus, les y excitant plus par leurs exemples que par leurs paroles.

Il y a des âmes simples, douces et toutes colombines qui sont vrayement aymables ; elles sont bien heureuses ces âmes là. Il y en a d'autres qui n'ont point le naturel doux et simple, qui ont l'esprit fort ; elles sont esgalement bien heureuses si elles s'addonnent à bon escient à la mortification de leurs passions et mauvaises inclinations, parce qu'elles deviendront capables de rendre de grans services à Dieu et acquerront de grandes et

•Cf. Tr.deVAm.de solides vertus *. Il faut prendre garde de traitter ces âmes doucement, de peur qu'elles ne mordent, car elles ont des dents ; elles ont leurs passions si fortes que quand on les contrarie elles regimbent.

Mais, mon Dieu, qui n'admirera l'humilité des Esprits angeliques en les voyant abaissés en des offices si vils que de servir les hommes, non seulement ceux qui ont l'usage de rayson et qui sont capables de correspondre à leurs inspirations, mais encores les petits enfans ?

*Ubi supra, p. 102. O qu'ils ont bien compris la leçon de leur Maistre * : Apprenez de moy que je suis doux, débonnaire et humble de cœur. Ils ne desdaignent pas de s'humilier, le voyant tant abaissé et humilié j'usques à la mort,

*Videsupra,P.io5. voire la mort de la croix*. Et nous autres misérables, qui ne sommes rien, ne nous voulons point humilier ! Si l'on va dire à un monsieur qu'il est un homme, il s'offencera de cela et respondra : Quoy, moy qui suis un monsieur, relevé en une telle dignité et grandeur, je suis prince, je suis comte, et on m'appelle homme ! Voyla jusques où nous porte nostre orgueil. Nous voulons qu'on regarde en nous tout ce qui est excellent, les qualités, offices et charges auxquelles nous sommes eslevés, que l'on nous estime pour cela, quoy que vrayement nous n'en soyons pas plus à estimer ni plus grans devant Dieu ; et nous voulons au contraire qu'on ignore nostre vileté et qu'on ne regarde jamais nostre misère, nos défauts et imperfections. Plusieurs parlent de l'humilité et des autres vertus, mais fort peu sçavent en quoy elles consistent ; néanmoins c'est le principal que de le

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