XIX. Pour la fête de la Visitation
car voyant cette sainte Dame entrer dans sa mayson
elle s'escria : D'où me vient cecy que la Mère de mon
Dieu me soit venue visiter*? Voyez-vous, elle la nomme * Luc*, 1,41-44, 64.
Mère avant qu'elle ait enfanté, ce qui est contre la cous-
tume ordinaire, d'autant qu'on n'appelle point mères les
femmes avant leur enfantement, parce que souvent elles
enfantent malheureusement. Mais sainte Elizabeth sçavoit
bien que la Vierge enfanteroit heureusement, et partant
elle ne fait point de difficulté de Fappeller Mère avant
qu'elle le soit, car elle est asseurée qu'elle le sera, et
non Mère d'un homme seulement, mais de Dieu, et par
conséquent Reyne des hommes et dès Anges ; pour ce,
elle s'estonne qu'une telle Princesse la soit allée visiter.
Puis elle dit * : Vous estes bienheureuse, Madame, * Vers. 45, 42. parce que vous ave\ creu; et de plus, vous estes bénite par dessus toutes les femmes. En quoy nous voyons en quel degré elle receut le don de prophétie , car elle parle des choses passées, présentes et futures. Vous estes bienheureuse d'avoir creu à tout ce que l'Ange vous a dit, parce que vous avez fait voir en cela que vous avez plus de foy qu'Abraham *. Vous ave\ creu *Cf.Genes.,xvn,i7. que la vierge et la stérile concevroyent, qui est une chose qui surpasse le cours de nature : voyla pour le passé, qu'elle sceut par esprit prophétique. Pour ce qui devoit advenir, elle vit par ce mesme esprit que la Vierge seroit bénite entre toutes les femmes, et le proclama ; elle parla aussi du présent, l'appellant Mère de Dieu. De plus, elle adjouste que V enfant qu'elle porte a tressailli de joye à son arrivée. Certes, ce n'est pas merveille si saint Jean tressaillit de joye à la venue de son Sauveur, puisque Nostre Seigneur dit en parlant aux Juifs * : Abraham vostre père s'est resjoui voyant en : joan., vin, 56. esprit prophétique mon jour advenir que vous voyez. Et si tous les Prophètes desiroyent le Messie promis en la Loy et se resjouissoyent sçachant que tout s'accompliroit en son jour, combien plus devons-nous penser que saint Jean fut rempli d'allégresse vo}^ant au travers le sein de sa mère le vray Messie promis, le Désiré des Patriarches *, qui le venoit visiter pour commencer * Aggœi, h, 8.
Sermons recueillis
ApOÇ?J III, 20,
par luy l'œuvre de nostre Rédemption en le retirant du bourbier du péché originel !
O combien, mes très chères Sœurs, devez-vous estre comblées de joye lors que vous estes visitées par ce divin Sauveur au très saint Sacrement de l'autel, et par les grâces intérieures que vous recevez journellement de sa divine Majesté par tant d'inspirations et paroles qu'il dit à vostre cœur ; car il est tousjours à l'entour frappant et vous parlant * de ce qu'il veut que vous fassiez pour son amour. Ah ! que d'actions de grâces devez-vous à ce Seigneur pour tant de faveurs ! Que vous le devez escouter avec grande attention et exécuter fidellement et promptement ses divines volontés !
La très sainte Vierge entendant ce que sa cousine Elizabeth disoit à sa louange, s'humilia et rendit de tout la gloire à Dieu ; puis confessant que tout son bonheur, comme j'ay dit, procedoit de ce qu'il avoit regardé l'humilité de sa servante, elle entonna ce beau et admirable cantique Magnificat *, cantique qui surpasse tous ceux qui avoyent esté chantés par les autres femmes : plus excellent que celuy de Judith *, plus beau sans nulle comparaison que celuy que chanta la sœur de Moyse après que les enfans d'Israël eurent passé la mer Rouge et que Pharaon et les Egyptiens furent ensevelis dans ses eaux *, en somme plus beau que ceux qui ont esté chantés par Simeon * et par tous les autres dont * Cf. tom. praeced., l'Escriture fait mention *.
nujusEdit.,pp.2o6-