XIX. Pour la fête de la Visitation
l'humilité est aggreable à Dieu, et comme nostre glorieuse Maistresse fut choisie pour estre Mère de Nostre Seigneur parce qu'elle estoit humble. Son divin Fils en rendit mesme tesmoignage lors que cette bonne femme voyant le miracle qu'il venoit de faire et s'appercevant du murmure des Juifs, se leva et cria à haute voix : Bienheureux le ventre qui fa porté et les mammelles que tu as succèes ; à quoy le Sauveur respondit : Plus heureux est celuy qui entend la parole de Dieu et la garde *. Comme s'il vouloit dire : Il est vray que ma * Lucae, xi, 27, 28. Mère est bien heureuse parce qu'elle m'a porté en son ventre ; mais elle l'est bien davantage pour l'humilité avec laquelle elle a ouy les paroles de mon Père céleste et les a gardées. Et en un autre endroit, lors qu'on luy vint annoncer que sa Mère le demandoit, ce divin Maistre respondit que ceux là estoyent sa mère, ses frères et ses sœurs qui faisoyent la volonté de son Père*. Ce n'est pas qu'il ne voulust reconnoistre sa *Matt.,xn, 47-50. Mère, mais il vouloit faire entendre que ce n'estoit pas seulement pour l'avoir porté en son sein qu'elle estoit aggreable à Dieu, ains plustost par l'humilité avec laquelle elle accomplissoit sa volonté en toutes choses.
Mais je vois que l'heure s'en va passer, ce qui me fera finir et parachever le peu de temps qui reste sur l'histoire de cet Evangile, car elle est extrêmement belle et de grande suavité à entendre raconter, ce me semble. L'Evangeliste dit donc que la Vierge se leva hastivement et monta les montagnes de Judée, pour monstrer la promptitude avec laquelle on doit correspondre aux inspirations divines ; car c'est le propre du Saint Esprit, lors qu'il touche un cœur, d'en chasser toute la tepidité : il ayme la diligence et promptitude , il est ennemy des remises et dilayemens dans l'exécution des volontés divines*. Exurgens Maria; elle se levé promptement *Cf. s. Ambr., in
-, .. , 7 . ,...,, locum Lucae.
et va hastivement par les montagnes de Judée, car l'Enfant duquel elle estoit grosse ne l'incommodoit aucunement, d'autant qu'il n'estoit pas semblable aux autres ; partant la Vierge n'en ressentoit pas l'incommodité des autres femmes, lesquelles sont pesantes et
Sermons recueillis
ne peuvent marcher à cause de la pesanteur de l'enfant qu'elles portent, parce que ces enfans sont pécheurs. Mais celuy de Nostre Dame n'estoit point pécheur, ains le Sauveur des pécheurs et Celuy qui venoit pour oster
* Joan., i, 29. le péché du monde *, partant elle n'en estoit aucunement
chargée, ains plus légère et plus agile. Elle marchoit aussi hastivement parce que sa pureté virginale l'incitoit à ce faire pour estre tost retirée, car les vierges doivent demeurer cachées et ne paroistre que le moins qu'elles peuvent parmi le tumulte du monde.
Intravit Maria, elle entra dans la mayson de
* Lucae, 1, 40. Zacharie et salua sa cousine Elisabeth *; elle la baysa
et embrassa. Voyla comme je vay courant sur nostre Evangile, car l'heure est finie. Saint Luc dit bien que Marie salua Elisabeth, mais quant à Zacharie il s'en taist, d'autant que la virginité de Nostre Dame ne luy permettoit de saluer les hommes, et elle nous vouloit enseigner que les vierges ne sçauroyent avoir trop de soin de conserver leur pureté. Il y a mille beaux documens sur toutes ces choses, mais je ne fais que passer et parachever cette histoire. Quelles grâces et faveurs pensez-vous, mes chères Sœurs, tombèrent sur la mayson de Zacharie lors que la Vierge y entra ? Si Abraham receut tant de grâces pour avoir hébergé trois Anges en
* Gen., xviii. sa mayson *, si Jacob apporta tant de bénédictions à
* Ibid., xxix. Laban *, quoy que celuy ci fust meschant homme, si Loth
fut délivré de l'embrasement de Sodome pour avoir logé
* ibid., xix. deux Anges *, si le Prophète Elie remplit tous les
* III Reg., xvii, 10- vaysseaux de la pauvre vefve *, si Elisée ressuscita l'enfant de la Sunamite *, en fin si Obededom receut tant
IV Reg., iv.
II Reg., vi, 10, 11
* Is., IX, Septuag.
de faveurs du Ciel pour avoir abrité chez luy l'Arche d'alliance *, quelles grâces et combien de bénédictions célestes tombèrent sur la mayson de Zacharie en laquelle juxta entra l'Ange du grand conseil *, ce vray Jacob et divin Prophète, la vraye Arche d'alliance, Nostre Seigneur enclos dans le ventre de Nostre Dame !
Certes, toute la mayson en fut comblée de joye : l'enfant tressaillit, le père recouvra la parole, la mère fut remplie du Saint Esprit et receut le don de prophétie,