A M. PIERRE DE BÉRULLE
Combien il se réjouirait de le voir venir en Savoie. — Le Saint consacré évêque ; retraite préparatoire faite sous la direction du P. Fourier. — La perfection absolue impossible en ce monde. — Divers messages.
Annecy, 18 décembre 1602.
Monsieur,
La vostre que monsieur Santeul m'apporta m'a extrêmement consolé par le tesmoignage qu'elle me rend de la continuation de vostre bienveuillance en mon endroit, bien que je n'en eusse aucun doute, asseuré de vostre bonté et constance. J'ay veu que vous panches encor a l'opinion que vous me communiquastes de venir quelque tems a la recollection et retraitte en ces quartiers. Dieu vous veuille dire luy mesme en vostre cœur ce quil en désire ; mais si ce bonheur m'arrivoit, je le mettrois au premier rang de ceux que j'ay eu ci devant, tout auprès de celluy que j'ay receu en vostre connoissance, car aussi en seroit ce l'accroissement et perfection. Les deux conditions que vous mettes pour l'exécution de ce dessein ne me semblent revenir qu'a une seule, d'autant que si vous avés la liberté, je ne doute point que Nostre Seigneur ne
( 1) Entre les hommes distingués par leur mérite et leurs vertus dont saint François de Sales s'acquit l'estime et l'affection durant son séjour à Paris, l'un des plus remarquables est sans contredit Pierre de Bérulle. Il était né au château de Sérilly en Champagne, le 4 février 1575. Après avoir fait de brillantes études au collège de Clermont, puis à la Sorbonne, il reçut l'ordination sacerdotale le 5 juin 1599, et, dans le courant de cette même année, fut nommé aumônier du roi. Prévenu des dons de la grâce, le jeune prêtre songeait déjà en 1602 à la fondation de l'Oratoire, effectuée en 161 1, et à l'introduction des Carmélites en France. Son désir eût été de voir notre Saint établir luimême la première de ces oeuvres ; du moins, dans l'accomplissement de la seconde fut-il aidé des conseils du Coadjuteur de Genève, qui, jusqu'à sa mort, demeura en relations intimes avec lui. Contraint de se mêler aux affaires d'Etat, M. de Bérulle travailla à la réconciliation de Louis XIII avec Marie de Médicis, eut à s'occuper du mariage d'Henriette de France avec le prince de Galles, et, en 1627, entra dans le Conseil du roi. La même année il reçut la pourpre romaine, et mourut le 2 octobre 1629.
156 Lettres de saint François de Sales
vous face connoistre quil se veut servir de vous pour l'administration de son saint Evangile.
Je suis Evesque consacré des le jour Nostre Dame, 8 de ce mois, qui me fait vous conjurer de m'ayder tousjours plus chaudement par vos prières, comme de ma part je ne vous oublie pas, sur tout en la recommandation de la Messe. J'ay eu le bien de faire un peu de recollection et exercice en Tassistence du P. Forier, l'un des excellens Jésuites que j'aye rencontré (0, avant mon sacre. Ce que je vous dis par ce que je vous veux rendre conte de mon esprit comme vous me faittes du vostre, disant que vous continués en une grande variété d'occupations et multitude d'imperfections. Il ni a remède : Cf.Joan.,xin, 10. nous aurons tous-jours besoin du lavement des piedz *, puisque nous cheminons sur la poussière. Nostre bon Dieu nous face la grâce de vivre et mourir en son service. Je vous supplie, Monsieur, de croire entièrement quil ni a homme au monde qui vous soit plus dédié et affectionné que je suis et seray toute ma vie, pour demeurer, Vostre très humble et très affectionné serviteur,
Françs De Sales, Evesque de Genève.
Avec vostre congé, je vous supplie de me ramentevoir aux prières de madamoyselle vostre mere(2) et de
( 1 ) Le P. Jean Fourier, né à Xaronval dans le diocèse de Toul le 27 décembre 1560, était entré dans la Compagnie de Jésus le 13 décembre 1577, et avait prononcé les vœux solennels le 5 mai 1 596. Il était docteur en théologie de l'Université de Pont-à-Mousson, où il enseigna lui-même plus tard la philosophie et la théologie, devint chancelier, puis recteur de cette Université (1 596-1 599). Le P. Fourier fut supérieur de la mission des Jésuites à Thonon, d'où il passa au collège de Chambéry en qualité de recteur (1600-1606). Saint François de Sales, qui avait eu l'occasion de l'apprécier, se plaça sous sa direction. C'est par les conseils de ce « grand, docte et dévot Religieux » (voir tome III de la présente Edition, p. 8) qu'il publia son Introduction a la Vie dévote, et quand il mourut le 28 décembre 1622, c'est le P. Fourier, alors provincial de Lyon, qui reçut son dernier soupir. Ce Religieux, qui avait été chancelier de l'Université d'Avignon, puis provincial de Lorraine, termina sa vie à Saint-Mihiel en janvier 1636. C'était un homme de grande vertu, doué d'un talent remarquable pour le gouvernement.
(2) Louise Séguier, veuve de Claude de Bérulle, conseiller au Parlement ée Paris. Après avoir pourvu à l'éducation de ses quatre enfants, elle entra
Année 1602 157
madame la lieutenante vostre tante ( 1 ) . Je suis consolé que Emond(2) soit auprès de vostre personne, asseuré quil y rendra le bon et fidelle service que je vous souhaitte.
A Neci, le 18 décembre 1602.
Monsr de Berulle.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Paray-le-Monial.
au Carmel de Paris, où elle prononça ses vœux le 15 août 1606, sous le nom de Sœur Marie des Anges. Elle y décéda saintement le 2 janvier 1628, assistée par le Cardinal son fils.
(1) Marie Thudert, veuve de Jean Séguier d'Autry, frère de madame de Bérulle. L'un de ses fils devint chancelier, l'autre évêque de Meaux. L'une de ses filles, la présidente de Gourgues, fonda le Carmel de Bordeaux; une autre devint Carmélite à Pontoise. Madame d'Autry entra elle-même au Carmel de Paris, où elle prit le nom de Sœur Marie de Jésus-Christ. Elle y vécut jusqu'à l'âge de soixante et onze ans.
(2) Edmond de Messa, qui avait quitté le service de Mme Acarie pour passer à celui de M. de Bérulle. Il fut plus tard admis dans la Congrégation de l'Oratoire.
A M. CLAUDE d'oRLIÉ (0 (inédite)
Remerciements pour l'affection qu'il lui porte. — Assurance de dévouement.
Annecy, 3 janvier 1603.
Monsieur,
Je dois beaucoup a la constance de l'amitié quil vous plait me porter, qui me maintient si vivement en vostre souvenance ou je desirerois bien avoir pris place par quelque bon service que je vous eusse fait. Ce sera tousjours, Monsieur, quand il plaira a Nostre Seigneur de m'en donner les occasions, que je m'y porteray avec beaucoup d'affection et de fidélité. Je vous supplie de le croire et d'en tirer les preuves par les effectz ou vous me jugerés sor table.
Cependant, Monsieur, puisque vous me faittes cest honneur de vous res-jouir de ma promotion a cest evesché, faittes moy encor ceste faveur de m'assister de vos advis et prières pour m'en bien acquitter, comme en contre-
(1) Claude d'Orlié ou d'Orlier, seigneur de Châteauneuf, sénateur au souverain Sénat (1598), conseiller de Son Altesse et gentilhomme de sa chambre, avait été juge-maje du Chablais (1586-1598). Son testament est daté du 24 septembre 1603,
change je prieray toute ma vie Dieu pour vostre santé, et me diray,
Monsieur,
Vostre humble serviteur en N. Sr, Franc8 De Sales,
Ev. de Genève.
A Neci, le 3 de Tan 1603.
(0 A Monsieur, Monsieur d'Orlié, Conseillier de S. A. et Sénateur au souverain Sénat de Savoye.
A Chambery.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.
( 1 ) L'adresse n'est pas de la main du Saint.