‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 27 sur 102 · A MONSEIGNEUR JUVENAL ANGINA, ÉVÊQUE DE SALUCES · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR JUVENAL ANGINA, ÉVÊQUE DE SALUCES

( INÉDITE

Consécration du Saint ; son entrée dans sa ville épiscopale. — Il réclame les conseils de M*r Ancina et la continuation de son affection. — Remerciements. — Projet de pèlerinage à Notre-Dame de Mondovi; espérance de le revoir à cette occasion.

Annecy, 10 janvier 1603.

Molto Illustre et Reverendissimo Signor et Padron mio

colendissimo,

Essendo ritornato da Parigi in questo mio paese, ritrovai che Monsignor Rmo mio era ritornato al suo Creatore per un felicissimo transito di questa vita a quell'altra migliore : Ejus memoria in benedictione *. Onde *Eccli., xlv, i,

Mon très Illustre, Révérendissime et très honoré Seigneur, A mon retour de Paris en ce pays, je trouvai M°r mon Révérendissime Evêque, dont la mémoire est en bénédiction, retourné à son Créateur par un très heureux passage de cette vie à une vie meilleure.

i6o Lettres de saint François de Sales

essendo qui giunte le Bulle et il mandatum per la successione in persona mia, ho ricevuto la santa consecratione il giorno délia Concettione di Maria Vergine, Nostra * p< xxx, 16. Signora, in cujus manibus sortes meœ *, et il Sabbatho

seguente venni qui al luogho délia residentia. Et di tutto questo desideravo di dar raguaglio a V. S. Rma, supplicandola che corne il Signor Iddio ci a (sic) uniti nella vocatione (chè ambidui, corne mi vien detto, l' istesso giorno siamo stati praeconisati), cosi si degni V. S. Rma tenermi, quantumque indegno, strettamente unito seco nel suo cuore ; et per consequenza, che si degni spesso darmi gl'avisi et ricordi che il Spirito Santo glie inspirera, ricordandosi che Ella è stata l1 instrumenta délia mia promotione et che « qui dat esse, débet dare consequentia

» Vide opusc. S,«- ad *

ientiœ ex Aristot.,

etc., ntt. D (inter Solamente questi giorni passati seppi che V. S. Rma ^hysTca," l. vin. ' m' haveva mandata la Vita del Beato Filippo (0 et che

C'est pourquoi, les Bulles et le mandatum qui m'appellent à lui succéder étant arrivés, j'ai reçu la consécration épiscopale le jour de la Conception de la Vierge Marie, Notre Dame, entre les mains de laquelle j'ai remis mon sort, et le samedi suivant je me suis rendu ici, lieu de ma résidence. Je désirais informer Votre Seigneurie Révérendissime de toutes ces choses, et la supplier, puisque le Seigneur notre Dieu nous a unis par une même vocation (car, à ce qu'on me dit, nous avons été préconisés le même jour), de daigner aussi, bien que j'en sois indigne, me tenir étroitement uni à Elle dans son cœur. Veuillez, en conséquence, me donner souvent les conseils et les instructions que le Saint-Esprit vous inspirera, vous ressouvenant que vous avez été l'instrument de ma promotion et que celui « qui donne l'être doit donner ce qui s'ensuit. »

J'ai appris seulement ces jours passés que Votre Seigneurie Révérendissime m'avait envoyé la Vie du Bienheureux Philippe ( i ) et qu'elle

( i ) Vita Beaii P. Philippi Nerii, Florentini, Congregationis Oratorii Fundatoris, in annos digesta, auctore Antonio Gallonio, Romano, ejusdem Congregationis Presbytero. Romse, apud Aloysium Zannettum, anno Jubilaei mdc.

La version italienne parut Tannée suivante sous ce titre : Vita del Beato P. Filippo Neri, Fiorentino, Fondatore délia Congregatione dclV Oratorio, scritta e ordinata per anni da Antonio Gallonio, Romano, Sacerdote délia medesima Congregatione. In Roma, appresso Luigi Zannetti, mdci.

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si era persa in strada, laquai perdita m' è molto grave et molesta, et per rispetto del donatore et per rispetto deirobietto. Il Rdo de Loyse, canonico di questa mia chiesa (*), mi ha detto con quanta carità V. S. Illma 1' ha favorito et pregatome che io la ringratii ; et cosi faccio. V. S. Rma mi faccia favor di raccommandarme a Monsignor Nuntio moderno (2) con quattro délie sue parole, perché importa assai per moltissime occorrenze che egli mi voglia bene ; il che non si puô fare senon per mezzo délia carità di V. S. Rma.

Spero questo anno di far un viaggio in Piemonte per visitare la chiesa délia Madonna del Mondovi, et con questa occasione non mancarô di andar dove V. S. Rma si ritrovarà, acciô che, consertis manibus et os ad os *, * Il Joan., f. 12

-, «• , ... III Joan., f. ult.

rinoviamo 1 affetto che se bene 110 si puo inveterare , cresce nientedimeno almanco nelli sentimenti per la presenza. Fra tanto bascio humilmente le mani a V. S. Rma, et priegho il Signor Iddio che ci conduca in queste strade difficili del governo délie chiese, et che Spiritus ejus

s'était égarée en route ; cette perte m'est bien désagréable et dommageable, soit à cause du donateur soit à cause du don. M. d'Eloise, chanoine de cette église (0, m'a dit avec quelle charité Votre Seigneurie l'a favorisé ; il m'a prié de l'en remercier, ce que je fais. Que Votre Seigneurie m'accorde la faveur de me recommander en quatre mots à M=r le Nonce actuel (2), car il importe beaucoup, dans une foule de circonstances, qu'il m'ait en affection ; ce qui ne peut se faire que par l'entremise de votre charité.

J'espère cette année faire un voyage en Piémont pour visiter l'église de Notre-Dame de Mondovi ; à cette occasion je ne manquerai pas de me rendre là où se trouvera Votre Révérendissime Seigneurie, afin que, la main dans la main et bouche à bouche, nous renouvelions cette amitié qui ne peut vieillir, mais dont le sentiment toutefois s'accroît par la présence. En attendant je baise humblement les mains de Votre Révérendissime Seigneurie, et je prie Dieu de nous guider dans ces voies difficiles du gouvernement des églises, et que son bon

( 1 ) Jean d'Eloise, chanoine de Saint-Pierre de Genève et curé de Minzier, qui s'était rendu à Rome pour solliciter quelque bénéfice. (2) Msr Paul Tolosa, évèque de Bovino,

Lettres II H

Ps. CXLII, 10.

Matt, xxiv, 15.

'Ps. ni, 9.

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bonus deducat nos in terram rectam *, et massime me che adesso sonno in questa terra montosa et tortuosa, con diversità di provintie et con V abo minât io ne délia desolatione *. Domini sit salus (0 tua**.

Di V. S. Rma, Humilissimo et perpetuo servidore in Christo, Franc0 De Sales,

Vesc° di Geneva.

In Annessi, alli 10 di Gennaro 1603.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Nancy.

Esprit nous conduise dans la terre droite, moi surtout qui suis maintenant dans ce pays montueux et tortueux, appartenant à des provinces diverses, et où règne l'abomination de la désolation. Que le Seigneur soit votre salut.

De Votre Seigneurie Révérendissime,

Le très humble et perpétuel serviteur en Jésus-Christ, François de Sales,

Evêque de Genève.

Annecy, le 10 janvier 1603.

(1) Allusion au nom de Saluces, ville épiscopale de Msr Ancina.

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A LA SOEUR DE SOULFOUR, NOVICE AU MONASTÈRE DES FILLES-DIEU ( x )

Caractères auxquels on peut reconnaître les consolations célestes. — Ne pas subtiliser dans le service de Dieu et supporter ses propres imperfections. — La confiance et la simplicité sont particulièrement nécessaires. — Combien le Saint apprécie la nouvelle traduction de V Institution spirituelle de Louis de Blois. — Messages pour Sœur Anne Séguier.

Annecy, 16 janvier 1603.

Ma très chère et très aymee Seur et Fille en Jésus Christ,

Dieu seul soit vostre repos et consolation. J'ay receu vos deux lettres par monsieur le président Favre un peu plus tard que vous ne pensies et que je n'eusse désiré, mais asses tost pour me donner de la consolation, y voyant quelque tesmoignage de l'amendement de vostre esprit. Dieu en soit loué éternellement.

Pour responce, je vous diray premièrement, que je ne veux pas que vous usies d'aucune parole de cérémonie ni d'excuse en mon endroit, puisque, par la volonté de Dieu, je vous porte toute l'affection que vous sçauries désirer et ne m'en sçaurois empescher. J'ayme vostre esprit fermement parce que je pense que Dieu le veut, et tendrement parce que je le voy encores foible et jeune. Apportés donq toute confiance et liberté a m'escrire, et demandés ce que vous penseres estre propre pour vostre bien. Cela soit dit une fois pour toutes.

(1) Diverses preuves, dont Ténumération serait trop longue, se réunissent pour démontrer que cette Novice est la fille de M. de Soulfour, celle que le Saint (voir ci-dessus, p. 117) appelle « nostre espousee. » Toutefois elle ne persévéra pas dans sa vocation; car le Nécrologe du monastère, qui donne l'article mortuaire de sa tante, la Mère Anne de Soulfour, et de sa compagne, la Sœur Anne Séguier, ne fait nulle mention d'elle. Voir de plus les lettres que lui écrit saint François de Sales (pp. 180, 202) et celle qu'il adresse à M. de Soulfour (p. 197).

Peut-être cette Novice rentrée dans le siècle serait-elle Jeanne de Soulfour, qui délivre une quittance le 27 juin 1623 au nom de son père, « noble homme Mre Nicolas de Soulfour. » (Bibliothèque Nationale^ Pièces originales, vol. 2720),

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Je voy en vostre lettre une contradiction, laquelle vous y aves mise sans y penser ; car vous me dites que vous estes délivrée de vostre inquiétude , et néanmoins je vous voy encor toute inquiétée a la recherche d'une précipitée perfection. Ayés patience, je vous diray tantost que c'est. Vous me demandes si vous deves recevoir et prendre des sentimens ; que sans eux vostre esprit languit, et néanmoins vous ne pouves les recevoir qu'avec soupçon et vous semble que vous les deves rejetter. Une autre fois, si vous m'escrives sur quelque semblable sujet, donnés moy exemple de l'action de laquelle vous me demandes l'advis ; comme seroit a dire de quelqu'un de ces sentimens qui vous aura donné le plus de soupçon pour n'estre pas receu, car j'apprendray bien mieux vostre intention. Cependant, voicy mon advis sur vostre demande.

Les sentimens et douceurs peuvent estre de l'ami ou de l'ennemi, c'est a dire du malin ou du très bon. Or, on peut connoistre d'où ilz viennent par certains signes que je ne sçaurois pas bien dire tous : en voicy seulement quelques uns qui suffiront. Quand nous ne nous arrestons pas en iceux, mays que nous nous en servons comme de récréation , pour par après faire plus constamment nostre besoigne et l'œuvre que Dieu nous a donné en charge, c'est bon signe ; car Dieu nous en donne quelquefois pour cest effect. Il condescend a nostre infirmité : il voit nostre goust spirituel affadi, il nous donne un petit de saulce, non affin que nous ne mangions que la saulce, mais affin qu'elle nous provoque a manger la viande solide. C'est donques une bonne marque quand on ne s'arreste pas aux sentimens ; car le malin, donnant les sentimens, veut qu'on s'y arreste, et, qu'en ne mangeant que la saulce, nostre estomach spirituel en soit affoibli et gasté petit a petit.

Secondement, les bons sentimens ne nous suggèrent point de pensée d'orgueil, mays au contraire, si le malin prend occasion d'iceux de nous en donner, ilz nous fortifient a les rejetter ; si que la partie supérieure demeure toute humble et sousmise, reconnoissant que Caleb et Josué n'eussent jamais rapporté le raysin de la terre

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de promission pour amorcer les Israélites a la conqueste d'icelle*, s'ilz n'eussent pensé que leurs courages estoyent •Num., xm, 21-28. foibles et avoyent besoin d'estre piqués. Si qu'en lieu de s'estimer quelque chose par le sentiment, la partie supérieure juge et reconnoist sa foiblesse, et s'humilie amoureusement devant son Espoux, qui respand son bausme et son parfum affin que les jeunes fillettes et tendres âmes comme elle, le reconnoissent, l'ayment et le suivent*; la ou le mauvais sentiment nous arrestant, en lieu * Cant. ,i, 2. de nous faire penser a nostre foiblesse, nous fait penser qu'il nous est donné pour recompense et guerdon.

Le bon sentiment passé ne nous laisse pas aflfoiblis, mais fortifiés, ni affligés, ains consolés ; le mauvais, au contraire, arrivant nous donne quelque allégresse, et partant, nous laisse pleins d'angoisses. Le bon sentiment, a son despart, nous recommande qu'en son absence nous caressions, servions et suivions la vertu pour l'advancement de laquelle il nous avoit esté donné ; le mauvais nous fait croire qu'avec luy la vertu s'en va et que nous ne la sçaurions bien servir. Bref, le bon ne désire point d'estre aymé, mais seulement que l'on aj^me Celuy qui le donne, non qu'il ne nous donne sujet de l'aymer, mais ce n'est pas cela qu'il cherche ; la ou le mauvais veut que l'on l'ayme sur tout. Et partant, le bon ne nous empresse pas a le rechercher ni a le caresser, mais la vertu [qu'il] nous procure ; le mauvais nous empresse et inquiète a le rechercher incessamment.

Par ces quattre ou cinq marques vous pourres connoistre d'où viennent vos sentimens ; et, venans de Dieu, il ne faut pas les rejetter, mais reconnoissant que vous estes encores un pauvre petit enfant, prenes le lait des mammelles de vostre Père, qui, par la compassion qu'il vous porte, vous fait en cor office de mère. Tes mammelles, dit l'Espoux a sa Bienaymee*, sont meilleures que le * Ibid., ff. 1, 2. vin, fragrantes et odoriférantes de très bons unguens et bausmes. Elles sont comparées au vin parce qu'elles res-jouissent, animent et font faire bonne digestion a l'estomach spirituel, lequel, sans ces petites consolations, ne pourroit pas quelquefois digérer les travaux qu'il luy faut

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recevoir. Receves les donq au nom de Dieu, avec ceste seule condition, que vous soyes preste a ne les recevoir pas, et a ne les aymer pas et les rejetter quand vous connoistres, par l'advis de vos supérieurs, qu'ilz ne sont pas bons ni a la gloire de Dieu, et que soyés preste de vivre sans cela, quand Dieu vous en jugera digne et capable. Recevés les donq, dis je, ma très chère Seur, vous estimant foible de l'estomach spirituel, puisque le Médecin vous donne du vin, nonobstant les fièvres des imperfections qui sont en vous. Que si saint Pol conseilla du

* I Tim., v, 23. vin a son disciple pour la foiblesse corporelle *, je vous en puis conseiller du spirituel pour la spirituelle.

Voyla ma responce asses clairement, ce me semble, a laquelle j'adjouste que vous ne faciès jamais de difficulté de recevoir que Dieu vous envoyé a dextre ou a gauche, avec la préparation et résignation que je vous ay dite ; et quand vous séries la plus parfaite du monde, vous ne devries pas refuser ce que Dieu vous donne, a condition d'estre preste a le refuser si tel estoit son playsir. Néanmoins vous deves croire que, quand Dieu vous envoyera ces sentimens, c'est pour vostre imperfection, laquelle il faut combattre, non pas les sentimens qui servent contre elle. Et pour vous, j'ay seulement un scrupule en ce que vous me dites que ces sentimens sont de la créature ; mays je pense que vous aves voulu dire qu'ilz viennent a vous par la créature, et néanmoins de Dieu, car il me semble que, par le reste de vostre lettre, vous m'en donnes des argumens. Mais quand ilz seroyent de la créature, encor ne seroyent ilz pas a rejetter, puisqu ilz conduisent a Dieu, ou au moins qu'on les y conduit ; il faudroit seulement prendre garde a ne se point laisser surprendre , selon les règles générales de l'usage des créatures.

Je vous diray maintenant ce que je vous avois promis. Il me semble que je vous voy empressée avec grande inquiétude a la queste de la perfection ; car c'est cela qui vous a fait craindre ces petites consolations et ces senti-

..., TTT mens. Or, je vous dis en vérité, comme il est escrit au

•Lib. III, cap. xix, ' J ,

11,12. Livre des Rois* : Dieu n est ni au vent fort, ni en

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l'agitation, ni en ces feux, mais en ceste douce et tranquille portée d'un vent presque imperceptible. Laissés vous gouverner a Dieu, ne pensés pas tant a vous mesme. Si vous desires que je vous commande, puisque vostre Mère Maistresse le veut, je le feray volontier, et vous commanderay premièrement, qu'ayant une générale et universelle resolution de servir Dieu en la meilleure façon que vous pourres, vous ne vous amusies pas a examiner et esplucher subtilement quelle est la meilleure façon. C'est une impertinence propre a la condition de vostre esprit deslié et pointu, qui veut tyranniser vostre volonté et la contreroller avec supercherie et subtilité.

Vous sçaves que Dieu veut en gênerai qu'on le serve, en l'aymant sur tout, et nostre prochain comme nous mesmes * ; en particulier, il veut que vous gardies une *Matt.,xxn, 37-40. Règle : cela suffit, il le faut faire a la bonne foy, sans finesse et subtilité, le tout a la façon de ce monde, ou la perfection ne réside pas ; a l'humaine et selon le tems, en attendant un jour de le faire a la divine et angelique et selon l'éternité. L'empressement, l'agitation du dessein n'y sert de rien; le désir y est bon, mays qu'il soit sans agitation. C'est cest empressement que je vous defens expressément, comme la mère imperfection de toutes les imperfections.

N'examinés donq pas si soigneusement si vous estes en la perfection ou non. En voyci deux raysons : l'une, que pour néant examinons-nous cela, puisque, quand nous serions les plus parfaitz du monde, nous ne le devons jamais sçavoir ni connoistre, mais nous estimer tousjours imparfaitz. Nostre examen ne doit jamais tendre a connoistre si nous sommes imparfaitz, car nous n'en devons jamais douter. De la s'ensuit que nous ne devons pas nous estonner de nous voir imparfaitz, puisque nous ne nous devons jamais voir autrement en ceste vie ; ni nous en contrister, car il n'y a remède ; ouy bien nous en humilier, car par la nous reparerons nos defautz, et nous amender doucement ; car c'est l'exercice pour lequel nos imperfections nous sont laissées, n'estans pas excusables de n'en rechercher pas l'amendement, ni inexcusables de

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ne le faire pas entièrement, car il n'en prend pas des imperfections comme des péchés.

L'autre rayson est que cest examen, quand il est fait avec anxiété et perplexité, n'est qu'une perte de tems ; et ceux qui le font ressemblent aux soldatz qui, pour se préparer a la bataille, feroyent tant de tournois et d'excès entr'eux que, quand ce viendroit a bon escient, ilz se Cf. Ps. lxxvh, 9. treuveroyent las et recreuz * ; ou comme les musiciens qui s'enrouëroyent a force de s'essa}^er pour chanter un motet ; car l'esprit se lasse a cest examen si grand et continuel, et, quand le point de l'exécution arrive, il n'en peut plus. Voyla mon premier commandement.

L'autre, en suite du premier : Si vostre œil est simple, Matt., vi, 22. tout vostre cors le sera, dit le Sauveur*. Simplifiés vostre jugement, ne faites point tant de reflexions ni de répliques, mais allés simplement et avec confiance. Il n'y a pour vous que Dieu et vous en ce monde ; tout le reste ne vous doit point toucher, sinon a mesure que Dieu le vous commande et comme il le vous commande. Je vous prie, ne regardés pas tant ça et la, tenes vostre veuë ramassée en Dieu et en vous. Vous ne verres jamais Dieu sans bonté, ni vous sans misère, et verres sa bonté propice a vostre misère et vostre misère objet de sa bonté et miséricorde. Ne regardés donq rien que cela, j'entens d'une veuë fixe, arrestee et expresse, et tout le reste en passant. Partant, n'espluchés gueres ce que font les autres ni ce qu'ilz deviendront, mais regardés les d'un œil simple, bon, doux et affectionné. Ne requerés pas en eux plus de perfection qu'en vous et ne vous estonnes point de la diversité des imperfections, car l'imperfection n'est pas plus imperfection pour estre extravagante et estrange. Faites comme les abeilles, succès le miel de toutes les fleurs et herbes.

Mon troysiesme commandement est que vous faciès comme les petitz enfans : pendant qu'ilz sentent leur mère qui les tient par les manchettes, ilz vont hardiment et courent tout autour, et ne s'estonnent point des petites bricoles que la foiblesse de leurs jambes leur fait faire : ainsy, tandis que vous appercevres que Dieu vous tient

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par la bonne volonté et resolution qu'il vous a donné de le servir, allés hardiment, et ne vous estonnes point de ces petites secousses et choppemens que vous feres ; et ne s'en faut fascher, pourveu qu'a certains intervalles vous vous jetties entre ses bras et le baysies du bayser de charité *. Allés joyeusement et a cœur ouvert le plus *Cant., 1, 1. que vous pourres ; et si vous n'allés pas tous-jours joyeusement, allés tous-jours courageusement et confidemment. Ne f uyés pas la compaignie des Seurs, encor qu'elle ne soit pas selon vostre goust; fuyés plustost vostre goust, quand il ne sera pas selon la conversation des Seurs. Aymés la sainte vertu de support et de sainte souplesse, car ainsy, dit saint Pol *, vous accomplir es la loy de Jésus Christ. * Galat., vr, 2.

En fin, Dieu vous a donné un père temporel sur lequel vous pouves prendre beaucoup de consolation spirituelle ; (J) retenes ses advis comme de Dieu, car Dieu vous donnera beaucoup de bénédictions par son entremise. Il m'a envoyé sa traduction de Y Institution de Blosius (2) : je l'ay fait lire a la table et l'ay goustee incroyablement ; je vous prie, lises la et la savourés, car elle le vaut. Au demeurant, quand il vous viendra des doutes en ceste vie que vous aves entrepris de suivre, je vous advertis de ne vous pas attendre a moy, car je suis trop loin dé vous pour vous assister, cela vous feroit trop languir ; il ne manque pas de pères spirituelz pour vous ayder : employés les avec confiance. Ce n'est pour désir que j'aye

( 1 ) Les précédentes éditions donnent ici la phrase suivante qui est évidemment une interpolation : « N'aymes point plus vostre esprit que vostre cors. »

( 2 ) D'activés recherches pour découvrir la traduction de YInstitution spirituelle de Louis de Blois, dont M. de Soulfour paraît être l'auteur, sont restées sans résultat. Il est certain toutefois que ce personnage n'était pas étranger à des travaux de ce genre, ainsi que le prouve la part qu'il prit à la publication des Œuvres spirituelles et dévotes du R. P. F. Loy s de Granate ; la Dédicace de cet ouvrage à Eléonore de Bourbon, abbesse de Fontevrault, est effectivement signée N. de Soulfour. (Voir tome III de notre Edition, note (1), p. xxxvi).

Quant à la version française de Y Institution mentionnée ici, peut-être feraitelle partie de la collection des opuscules de Louis de Blois qui, d'après le P. Possevin dans son Apparatus Sacer, aurait paru à Douai, chez Balthazar Bellère, en 1596. Probablement c'est cette traduction qui serait signalée dans un catalogue publié en 1603 par le même éditeur, sous ce titre : Institution spirituelle avec Vapendice des livres de Taulere et autres exercices, par Loy s du Bloys, en 16 et 24.

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de ne recevoir pas de vos lettres, car au contraire elles me donnent de la consolation, et je les désire, voire avec toutes les particularités des mouvemens de vostre esprit (et la longueur de la présente vous tesmoignera asses que je ne me lasse pas de vous escrire) ; mais affin que vous ne perdies pas tems, et, qu'attendant le secours de si loin, vous ne soyes battue et endommagée de l'ennemi.

Quant a mes sacrifices, ne doutés que vous n'y ayes part perpétuellement. Tous les jours je vous présente sur l'autel avec le Filz de Dieu ; j'espère que Dieu l'aura aggreable. Asseurés de mesme nostre Seur Anne Seguier (*), ma fille très chère en Jésus Christ, et madame vostre Maistresse, de laquelle j'ay présenté les salutations au bon monsieur Nouvelet, qui en a fait grand feste. Si vous sçavies la grande multiplicité des affaires que j'ay et l'embarrassement ou je suis en ceste charge, vous auries pitié de moy et prieries quelquefois Dieu pour moy, et il l'auroit bien aggreable.

Je vous en supplie, et la Seur Anne Seguier, dites

* Ps. cxvin, 94. souvent a Dieu, comme le Psalmiste * : Je suis vostre,

sauvés moy, et comme la Magdeleine estant a ses piedz :

* joan., xx, 16. Rabboni*, Ah, mon Maistre ; et puys, laissés le faire.

Il fera de vous, en vous, sans vous, et néanmoins par vous et pour vous, la sanctification de son nom, auquel soit honneur et gloire.

Vostre affectionné et humble serviteur en Jésus Christ,

Françs De Sales, E. de Genève très indigne.

A Neci, le 16 janvier 1603

(1) Cette Religieuse, fille de Jérôme Séguier et d'Anne Viole, était alors âgée de dix-sept ans, et faisait partie depuis deux ans de la Communauté des Filles-Dieu. Voici la notice que lui a consacrée le Nécrologe de ce monastère : « Le premier jour de novembre 1641 trépassa en paix Révérende Mère Seur Anne Seguier, le 50 jour de sa maladie. Elle estoit aagée de lvi ans, et de sa religion xli. Elle avoit un bon esprit et fort religieux, extrêmement humble et patiente a souffrir en silence, fort retirée, s'occupant et entretenant avec Dieu. Ses discours n'estoient que de choses saintes, recherchant tousjours de plaire a Dieu. » (Archives nationales, LL 1657, fol. 70.)

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