A MADAME DE BEAUVILLIERS, ABBESSE DE MONTMARTRE
Souhaits pour la prospérité de .l'abbaye. — Prudence et charité qu'il faut apporter à l'œuvre de la réforme. — Recourir aux conseils de quelques personnes de piété.
Annecy, [janvier] 1603.
Madame,
<a) J'ay receu double consolation de la lettre que vous m'escrivistes il y a quelques moys, car elle me (b) tesmoigne vostre bienveuillance, que je désire (c) beaucoup,
(a) [Un fragment d'une première minute de cette lettre se conserve à la Visitation d'Annecy ; il est ici donné in-extenso. Les cinq premières lignes sont écrites de la main d'un secrétaire et corrigées par le Saint.]
Ce me fut une TextremeJ grande consolation de recepvoir la lettre que vous m'escrivistes il y a quelques moys, pquand je visj y ayant veu que vous me sçavies bon gré de la souvenance que j'avois de vous et du saint monastère que vous aves en charge ; |~car cela me fait croyre que en contrechange vous vou» resouvenes de moy en voz prières... J car j'ay creu que si vous me sçavies gré de si peu de chose comm'est la seule souvenance, vous \~me sçauries...J auries beaucoup plus aggreable Tlhonneur etj l'estime que j'en fay, qui sont (sic) a la vérité fextremesj bien grande [comme je dois fairej. Et plus encores de ce que je vous puis asseurer selon Dieu que je prie sa bonté pour vous au saint sacrifice de la Messe, et le fay avec une consolation particulière en {TesperanceJ la confiance que j'ay de voir en nos jours sur vostre sacré mont un jardin spirituel plein de fleurs dignes du sang dont il fut arrousé. La faveur que le Roy vous fit Tle jour de s1 ...J dans l'octave de vostre grand Apostre, quittant sa nomination, en est un TbonJ asseuré praesage, dautant plus quil a esté suivi de la réception de ces jeunes plantes dont vous m'escrives
(b) [Les variantes qui suivent sont extraites du fragment autographe d'une seconde minute, conservé au Ier Monastère de la Visitation de Paris.]
La lettre que vous m'escrivistes il y a quelques moys m'a doublement obligé a vostre charité, Tpour le tesmoignage qu'elle me donne de vostre bienveuillance et pour la consolation que j'ay receu de l'advis que vous m'aves donné.. J car elle
(c) j'estime
(l) Marie, fille de Claude de Beauvilliers, comte de Saint-Aignan, et de Marie Babou de la Bourdaisière, née en 1574, avait pris à l'âge de douze ans l'habit de saint Benoît à l'abbaye de Beaumont, et à vingt-quatre ans devenait
172 Lettres de saint François de Sales
et me donne advis des grâces que Dieu fait a vostre monastère, qui me sont des nouvelles les plus chères que je sceusse recevoir, d'autant que j'honnore et prise extrêmement ceste mayson par une certaine inclination que Dieu m'en a donné (d).
J'espère qu'en nos jours on verra vostre mont sacré (e) parsemé de rieurs dignes du sang dont il a esté arrousé, (f) et que leur odeur rendra tant de tesmoignage a la bonté de Dieu que ce sera un vray mont de martyres (x). La faveur que le Roy vous fit dans l'octave de vostre grand Apostre, quittant la (g) nomination, en est un bon praesage, mesmement estant accompagné de la bonne volonté (h) de ces vertueux espritz qui concourent (0 avec le vostre au désir d'un'entiere reformation. (J) Je représente souvent a l'autel ce saint dessein a Celuy qui l'a
(d) advis — du bien de vostre monastère, que je TsouhaitteJ chéris extrêmement PEt puis que vous desires que j'en remercie nostrc.J et duquel je me res-jouis de toute mon ame en Nostre Seigneur Fde la bonté duquel. ..J
(e) vostre — sacré mont tout
(f) [La suite de la phrase ne se trouve pas dans la minute.]
(g) sa
(h) mesmement — rayant esté suivi. ..J estant accompagné de la réception de ces jeunes plantes dont vous m'escrivés et de la volonté de plusieurs autres
( i ) concurrent
( j ) Madame, ne doutes point que je ne représente en la Messe ceste sx* affection a Celuy qui vous Ta donnée, affin quil la fortifie Tet l'assistej de sa grâce TU en a mis en mon cœur un soin particulier. ..J, sans la perpétuelle assistence de laquelle tous nos effortz sont foibles et inutiles. rC'est pourquoy, Madame, vostre dessein, qui est s1... très bon, a besoin.. J Et pour vray, j'ay un certain soin en mon cœur Tdu succès de vostre bienheureux desseinj qui me fait en désirer des nouvelles, y penser bien souvent encores hors de l'autel et si
abbesse de Montmartre. Tous ses efforts tendirent à introduire la réforme dans cet antique monastère. Elle rencontra les plus violentes oppositions, mais l'appui que lui prêta son beau-frère, M. de Frêne, et les encouragements de plusieurs grands serviteurs de Dieu, notamment de saint François de Sales, du Cardinal de Sourdis, du P. Benoît de Canfeld, l'aidèrent à en triompher. Elle eut la joie de voir la régularité refleurir dans cette abbaye, qu'elle gouverna près de soixante ans, et où elle mourut en grande réputation de vertu le 21 avril 1657.
( 1 ) C'était une opinion généralement admise dès le ixe siècle que saint Denis, apôtre de la France, avait,' avec plusieurs autres, enduré le martyre sur
Année 1603 173
dressé et qui vous a donné l'affection de l'embrasser, affin
qu'il vous face la grâce de le parfaire *. Il m'est advis *Cf.Philip. 1,6,11,13.
que j'en voy la porte ouverte. Je vous supplie seulement,
Madame (et pardonnes a la simplicité et confiance dont
j'use), que, parce que ceste porte est estroitte * et mal- *Matt., vu, 13, 14.
aysee a passer, vous prenies la peyne et la patience de
conduire par icelle toutes vos Seurs l'une après Vautre ;
car de les y vouloir faire passer a la foule et en presse, je
ne pense pas qu'il se puisse bien faire. Les unes ne vont
pas si viste que les autres. Il faut avoir esgard aux
vielles : elles ne peuvent s'accommoder si aysement ; elles
ne sont pas souples, car les nerfz de leurs espritz, comme
ceux de leurs cors, ont des-ja fait contraction.
Le soin que vous deves apporter a ce saint ouvrage doit estre un soin doux, gracieux, compatissant, simple et débonnaire. Vostre aage et, ce me semble, vostre propre complexion le requiert ; car la rigueur n'est pas séante aux jeunes. Et croyés moy, Madame, le soin le plus parfait c'est celuy qui approche du plus près au soin que Dieu a de nous, qui est un soin plein de tranquillité et de quiétude, et qui, en sa plus grande activité, n'a pourtant nulle esmotion et, n'estant qu'un seul, condescend néanmoins et se fait tout a toutes choses *. * Cf. I Cor., ix, 22.
Sur tout, je vous supplie, prévales vous de l'assistence de quelques personnes spirituelles, desquelles le choix vous sera bien aysé a Paris, la ville estant fort grande ; car je vous diray, avec la liberté d'esprit que je dois employer par tout, mays particulièrement en vostre endroit : vostre sexe veut estre conduit, et jamais, en aucune entreprise, il ne reuscit que par la sousmission ; non que bien souvent il n'ayt autant de lumière que l'autre, mais parce que Dieu l'a ainsy establi *. J'en dis trop, Madame, * Gen., m, 16. puisque je ne doute point de vostre charité et humilité ;
la celline qui aurait pris, en souvenir de leur triomphe, le nom de Mons Mar*tyrnm ou Montmartre.
L*ni« le Gros fonda sur cette colline (1133) la royale abbaye que Marie de Beauvilliers travaillait alors à réformer. Celle-ci obtint en octobre 1602 un édit aux termes duquel le roi renonçait à son droit de nomination et stipulait qu'après la mort de la suppliante, Tabbesse serait élue par les Religieuses de trois ea trois ans.
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mais je n'en dis pas asses selon l'extrême désir que j'ay a vostre bonheur, auquel seul vous attribueres, s'il vous plait, ceste façon d'escrire, car je n'ay sceu retenir mon esprit de vous présenter naïfvement ce que ceste affection luy suggère.
Au demeurant, Madame, ne doutés point que je ne vous communique et applique beaucoup des sacrifices que Nostre Seigneur me permet de luy présenter. Je vous supplie de les contrechanger de vos prières et plus ferventes dévotions. Vous n'en donneres jamais part a personne qui soit de meilleur cœur, ni plus que moy,
Madame, Vostre très humble et très affectionné serviteur en Jésus Christ,
Franc*, E. de Genève.