‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 32 sur 102 · A UNE TANTE · texte numérisé non relu

A UNE TANTE

Condoléances sur la mort de son mari.

Annecy, 13 mars 1603.

Madame ma Tante,

Si je ne sçavois que vostre vertu vous peut donner les consolations et resolutions nécessaires a supporter avec un courage chrestien la perte que vous aves faitte, je m'essayerois a vous en présenter quelques raysons par ceste lettre ; et, s'il estoit requis, je vous les porterois moy mesme. Mais j'estime que vous aves tant de charité et de crainte de Dieu, que, voyant son bon playsir et sainte volonté, vous vous y accommoderes, et adoucirés vostre desplaysir par la considération du mal de ce monde, qui est si misérable que, si ce n'estoit nostre fragilité, nous devrions plustost louer Dieu quand il en oste nos amis que non pas nous en fascher. Aussi bien», faut il que tous, les uns après les autres, nous en sortions selon l'ordre qui est establi ; et les premiers ne s'en treuvent que mieux, quand ilz ont vescu avec soin de leur salut et de leur ame, comme a fait monsieur mon oncle et mon aisné, duquel la conversation a esté si douce et si utile a tous ses amis, que nous, qui avons esté de ses plus familiers et intimes, ne sçaurions nous empescher d'avoir beaucoup de regret de la séparation qui s'en est faitte. Et ce desplaysir ne nous est pas défendu, pourveu que nous le modérions par l'espérance que nous avons de ne demeurer gueres séparés, mays que dans peu de tems nous le suivrons au Ciel, lieu de nostre

( 1 ) Il n'a pas été possible, malgré d'activés recherches, de découvrir la destinataire de cette lettre ; car saint François de Sales n'a perdu dans les premiers mois de l'année 1603 aucun frère ou beau-frère de son père et de sa mère. On sait du reste qu'il prodiguait les titres d'oncle et de tante non seulement à des cousins germains de M. et de Mme de Boisy, mais encore à des parents très éloignés.

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repos, Dieu nous en faysant la grâce. Ce sera la ou nous accomplirons et parfairons sans fin les bonnes et chrestiennes amitiés que nous n'avons fait que commencer en ce monde. C'est la principale pensée que nos amis décèdes requièrent de nous, en laquelle je vous supplie de vous entretenir, laissant les desmesurees tristesses pour les espritz qui n'ont point de telles espérances.

Cependant, Madame ma Tante, j'ay tant d'affection a la mémoire de nostre deffunct et a vostre service, que vous accroistres infiniment l'obligation que j'y ay si vous me faites l'honneur de me commander avec toute liberté et de m'employer en grand'asseurance. Faites le, je vous supplie de tout mon cœur, et je prie Nostre Seigneur qu'il accroisse en vous ses saintes consolations et vous comble des grâces que vous souhaitte,

Madame ma Tante, Vostre très humble neveu et très affectionné serviteur,

Franc8, E. de Genève.

De Neci, ce 13 mars 1603.

A M. CHARLES d'aLBIONY (0

Prochain départ pour le Piémont. — Désir d'obtenir une lettre de recommandation auprès du duc. — Il implore sa protection pour un curé fait prisonnier par les Genevois.

Annecy, 29 mars 1603.

Je m'attendois, sur l'espérance que vous m'en avies donnée, d'avoir l'honneur de vous voir en cette ville

( 1 ) Charles de Simiane de Gordes, seigneur d'Albigny, Bully, Montroman, etc., était issu d'une illustre famille de la Provence. Après s'être distingué dans le parti de la Ligue durant les guerres de religion, il passa au service du duc Charles-Emmanuel Ier, qui le nomma chevalier de l'Annonciade, gouverneur de Savoie, le créa marquis de Maret, Roat, et lui fit épouser (26 février 1607) sa sœur légitimée, donna Mathilde de Savoie. Mais la haute faveur dont

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quelques jours de cette Semaine Sainte. C'est pourquoi je ne me suis point résolu d'en partir pour vous aller saluer et demander vos commandemens avant mon despart pour Piémont (O ; ce que j'eusse fait, sans doute, si je ne me fusse promis le premier bonheur. Maintenant, pour rendre a point nommé obéissance aux intentions de Son Altesse, je me resouz de partir lundi prochain ; encor ne sçai-je si sera asses tost pour treuver Leurs Altesses en Piémont (2). Je vous supplie, Monsieur, de me conserver tous-jours lhonneur de vostre bienveuillance, et de me favoriser d'une recommandation qui me face bien tost despecher ; car outre ce, qu'ayant fait la fidélité que je dois je seray fort inutile de delà, je laisse un grand amas d'affaires spirituelles de deçà qui, de leur nature, requièrent la présence de l'Evesque. Je me prometz aysement cette faveur de vostre bonté, en laquelle seule je puis prendre la confiance que je prens de la vous demander si franchement.

Outre cela, Monsieur, je vous fay encor une supplication pour un pauvre curé de Ternier, qui s'appelle Burgiat, curé de Beaumont, qui a esté fait prisonnier de guerre par ceux de Genève (3), affin que si il se fait quelque traitté dans lequel il puisse rencontrer sa délivrance par

jouissait alors d'Albigny ne fut pas de longue durée : convaincu d'avoir entretenu de secrètes intelligences avec l'Espagne, il eut la tête tranchée à Moncalieri le 17 janvier 1608. Ses serviteurs furent mis en prison et sa veuve, enfermée dans un monastère.

( 1 ) Le but de ce voyage était de prêter serment de fidélité au duc et au prince de Piémont et de leur faire hommage pour la seigneurie de Thy en Sallaz, qui appartenait aux Evêques de Genève dès l'année 1185. C'était la seule des terres de l'évêché dont les Genevois ne se fussent pas emparés. La prestation de serment eut lieu à Mondovî, le icr mai 1603.

(2) Le duc de Savoie envoyait en Espagne ses fils, Philippe, prince de Piémont, Victor-Amédée et Philibert, dans l'espoir que l'un d'eux hériterait du trône de leur oncle, Philippe III, qui alors n'avait pas d'enfant mâle. Cet ambitieux espoir devait être déçu : l'aîné des trois mourut à Madrid en février 1605, et le 8 avril suivant, un fils naissait au roi d'Espagne.

(3) François Burgiat ou Duborjal, ordonné prêtre le 25 décembre 1584, avait été institué curé de Beaumont le 24 août 1591; il desservait encore cette paroisse en 1632. C'est vraisemblablement de cet ecclésiastique qu'il est question dans le Journal ci Es aïe Colladon, à la date du 6 (vieux style) soit 16 mars 1603 : « ... au soir sortirent quelque 7 ou 8 des nôtres... Ils amenèrent le matin 3 ou 4 prisonniers, dont l'un etoit prêtre. »

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quelque eschange ou autrement, il vous plaise, Monsieur, luy faire cette charité; et je puis vous asseurer qu'elle sera fleurie devant nostre bon Dieu, puisque il a esté pris sans sa coulpe et quil rendoit fort bien son devoir.

Ce pendant, je prie tous-jours sa divine Majesté quil accroisse de jour en jours ses grâces et bénédictions sur vous, de qui je seray toute ma vie,

Monsieur,

Plus humble et plus affectionné serviteur,

Franc*, Evesque de Genève.

A Neci, le Samedi S' 1603.

A Monsieur

Monsieur d'Albigni, Lieutenant gênerai de S. A. deçà les montz, Chevallier de son Ordre, etc.

Revu sur l'Autographe conservé à Sienne, Archives de l'Etat.

A MADEMOISELLE DE SOULFOUR (*)

Ne pas chercher au loin des directeurs à consulter. — La trop grande multiplicité de désirs est contraire à la perfection ; il faut exécuter ceux qui sont le plus à notre portée et restreindre les autres. — Promesse de prières. — Souvenir conservé à Sœur Anne Séguier.

Annecy, [avril-mai] 1603.

Madamoyselle ma très chère Fille en Jésus Christ,

J'ay receu vostre lettre en laquelle vous vous essayes de me descouvrir Testât de vostre esprit. Je ne puis nier que je ne sois beaucoup consolé de voir la confiance que vous aves en mon affection en vostre endroit, laquelle aussi est autant grande et constante que vous la sçauries désirer. Dieu donq soit loué en tout et par tout. Mays je m'en vay vous dire deux ou trois petitz motz sur le sujet de vostre lettre.

(1) Voir ci-dessus, note ( i ), p. 163.

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Premièrement, croyés fermement, je vous supplie, que l'opinion que vous aves de ne devoir recevoir allégement de Dieu que par moy est une pure tentation de celuy qui a accoustumé de nous mettre des objetz esloignés en considération, pour nous oster l'usage de ceux qui nous sont presens. C'est une maladie d'esprit a ceux qui sont malades au cors de désirer les médecins esloignés et les préférer a ceux qui sont presens. Il ne faut désirer les choses impossibles, ni bastir sur les difficiles et incertaines. Il ne suffit pas de croire que Dieu nous peut secourir par toutes sortes d'instrumens ; mais il faut croire qu'il ne veut pas y employer ceux qu'il esloigne de nous, et qu'il veut employer ceux qui sont près de nous. Pendant que j'estois la je n'eusse pas rejette ceste persuasion ; mais maintenant elle est du tout hors de sayson.

Apres cela il me semble que vous aves rencontré le vray sujet de vostre mal, quand vous me dites qu'il vous est advis que c'est une multitude de désirs qui ne pourront jamais estre accomplis. C'est sans doute une tentation pareille a la précédente ; ains celle ci est la pièce entière de laquelle l'autre n'est qu'un eschantillon. La variété des viandes, si elles sont en grande quantité, charge tous-jours l'estomach ; mais s'il est foible, elle le ruine. Quand l'ame a quitté les concupiscences et qu'elle s'est purgée des affections mauvaises et mondaines, rencontrant les objetz spirituelz et saintz, comme toute affamée elle se remplit de tant de désirs et avec tant d'avidité qu'elle en est accablée. Demandés les remèdes a Nostre Seigneur et aux pères spirituelz que vous aves auprès de vous ; car iceux, touchant vostre mal avec la main, connoistront bien quelz remèdes il y faut appliquer. Néanmoins je vous diray nuement ce qui m'en semble.

C'est que si vous ne commences a mettre en exécution quelques uns de ces désirs, ilz se multiplieront tousjours et s'embarrasseront avec vostre esprit en sorte que vous ne sçaures comme vous en demesler. Il faut donq venir aux effectz. May s par quel ordre ? Il faut commencer par les effectz palpables et extérieurs, qui sont le

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plus en nostre pouvoir : par exemple, il n'est pas [requis] que vous n'ayes désir de servir aux malades pour l'amour de Nostre Seigneur, de faire quelques vilz et abjectz services en la mayson par humilité ; car ce sont désirs fondamentaux, et sans lesquelz tous les autres sont et doivent estre suspectz et mesprisés. Or, exercés vous fort a la production des effectz de ces désirs la, car l'occasion ni le sujet ne vous en manqueront pas. Cela est entièrement en vostre pouvoir, et partant vous deves les exécuter ; car en vain feres vous dessein d'exécuter les choses dont le sujet n'est pas en vostre puissance ou est bien esloigné, si vous n'exécutes celles que vous aves a vostre commandement. Partant, exécutés fidellement les désirs bas et grossiers de la charité, humilité et autres vertuz, et vous verres que vous vous en treuveres bien. Il faut que Magdeleine lave premièrement les piedz de Luc», vu, 37, 38. Nostre Seigneur, les bayse, les torche *, avant que de Ibid., x, 39. l'entretenir cœur a cœur au secret de la méditation *,

et qu'elle respande l'unguent sur son cors avant que de verser le bausme de ses contemplations sur sa Divinité. Il est bon de désirer beaucoup ; mais il faut mettre ordre aux désirs, et les faire sortir en effect, chacun selon sa sayson et vostre pouvoir. On empesche les vignes et les arbres de porter des feuilles affin que leur humidité et suc soit par après suffisant pour rendre du fruict, et que toute leur force naturelle ne s'en aille en la production trop abondante des feuilles. Il est bon d'empescher cette multiplication de désirs, de peur que nostre ame ne s'y amuse, laissant ce pendant le soin des effectz, desquelz, pour l'ordinaire, la moindre exécution est plus utile que les grans désirs des choses esloignees de nostre pouvoir, Dieu désirant plus de nous la fidélité aux petites choses qu'il met en nostre pouvoir que l'ardeur aux grandes qui ne dépendent pas de nous.

Nostre Seigneur compare l'ame désireuse de la perfec-

Joan., xvi, 21,32. tion a la femme grosse qui enfante* ; mais a la vérité, si

la femme enceinte vouloit produire deux ou plusieurs

enfans a la fois, et tous deux ensemble, elle ne le sçauroit

faire sans mourir; il faut qu'ilz sortent l'un après l'autre.

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Faites sortir les enfans de vostre ame, c'est a dire les désirs du service de Dieu, les uns après les autres, et vous sentires un grand allégement.

Mais en fin, si vous ne treuves point de repos en ces remèdes, ayés patience ; attendes que le soleil soit levé, il dissipera ces broùillars. Ayés bon courage : Cette maladie ne sera pas a la mort, mais affin que Dieu soit glorifié par icelle *. Faittes comme ceux qui sen- *Joan.,xi, 4. tent les ennuis et desvoyemens d'estomach sur la mer ; car après qu'ilz ont roulé et leur esprit et leur cors par tout le navire pour treuver allégement, ilz viennent en fin embrasser l'arbre et le mat d'iceluy, et le serrent estroittement pour s'asseurer contre le tournoyement de teste qu'ilz souffrent. Il est vray que l'allégement leur est court et incertain ; mays si vous venes avec humilité embrasser le pied de la Croix, si vous n'y treuves autre remède, au moins y treuveres-vous la patience plus douce qu'ailleurs, et le trouble plus aggreable.

Je vous ay voulu dire quelque chose, plus pour vous tesmoigner le désir que j'ay de vostre bien que pour penser que je sois capable de vous y servir. Ne doutés point, au reste, que je ne vous recommande a ce Père de lumière * ; je le fay avec une très grande volonté et in- * Jacobi, 1, 17. clination, croyant, pour ma consolation, que vous me rendrés fidellement le réciproque, dont j'ay a la vérité bon besoin, pour estre embarqué en l'endroit le plus tempestueux et tourmenté de toute cette mer de l'Eglise.

Je n'oublie point non plus la bonne Seur Anne Seguier, que je chéris tendrement en Jésus Christ. Dieu veuille estre son protecteur en sa sortie (O. Je la vous recommande quand elle sera chez son père (2), car elle ne sera pas

(1) Ou ce projet de sortie ne s'effectua pas, ou le séjour de la Religieuse hors du monastère ne fut que de courte durée, puisqu'il n'est pas mentionné dans sa notice. (Voir ci-dessus, note ( i ), p. 170.)

Le nom de Sœur Anne Séguier.qui figure dans les premières éditions, est supprimé à partir de celle de 1637 inclusivement. L'intéressée, qui survécut encore neuf ans, ou quelqu'un des siens aura probablement réclamé cette suppression.

( 2 ) Jérôme Séguier, successivement conseiller au Grand Conseil, maître des requêtes et président au Grand Conseil. Il avait épousé Anne Viole le 4 novembre 1584.

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dehors. Elle ne treuvera pas, peut estre, un autre monastère chez son père comme vous aves treuvé chez le vostre ; néanmoins j'espère que Dieu la fera cheminer devant Gen., xyii, 1. luy et estre parfaitte *, car jay confiance en la miséricorde de Dieu qu'elle en fera quelque chose de mieux. Je finis, vous priant de continuer en la resolution que vous faittes au milieu de vostre lettre quand vous dites : Je proteste devant Dieu et devant vous que je ne veux que luy et ne veux servir qu'a luy. Amen. « Cela est In Praefat. Missae. digne est juste *, » puisqu'aussi luy ne veut de vous que vous mesme. Je suis inviolablement et de très bon cœur, Madamoyselle ma très chère Fille en Jésus Christ, Vostre très affectionné serviteur

en ce mesme Seigneur,

Franc5, E. de Genève.

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