A M. ANTOINE DE REVOL, ÉVÊQUE NOMMÉ DE DOL
Envoi d'une pièce sollicitée pour lui à Rome. — Obligation pour un évêque de transformer sa vie. — Il lui serait utile de se lier avec quelques grands serviteurs de Dieu; éloge de plusieurs d'entre eux. — Livres à consulter surtout pendant cette première année. — Avoir une grande dévotion aux saints Anges. — L'Evêque est tenu de prêcher son peuple.
Annecy, 3 juin 1603.
J'ay receu deux de vos lettres, ausquelles je n'ay pas encor fait response parce que, quand elles arrivèrent icy, je n'y estois pas, mais en Piémont, ou j'ay esté contraint de faire un voyage pour les biens temporelz de cet evesché. Maintenant, Monsieur, je vous envoyé la provision de Rome que vous desiries, laquelle j'ay ouverte pour sçavoir si tout ce dont vous avies besoin y estoit ; et je voy que tout y est, et quelque chose davantage, dont vous n'aves que faire, ne prejudiciant en rien a la provision pour le reste qui vous est requis. Voyla donques ma promesse accomplie pour ce particulier. Que s'il vous reste quelque difficulté, prenés en la mesme confiance
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avec moy ; je vous asseure, Monsieur, que jamais je ne me lasseray de rendre du service a vostre consolation et a vostre esprit, lequel j'espère que Dieu addressera pour le service de plusieurs autres.
L'autre partie de ma promesse m'est plus malaysee a mettre en effect pour les infinies occupations qui m'accablent ; car je pense estre a la plus fascheuse charge qu'aucun autre de cette qualité. Néanmoins, voyci un abbregé de ce que j'ay a vous proposer.
Vous entrés en Testât ecclésiastique et, tout ensemble, en la cime de cet estât. Je vous diray ce qui fut dit a un berger choisi pour estre Roy sur Israël : Mutaberis in
I Reg., x, 6. virum alterum *; il faut que vous soyes tout autre en vostre intérieur et en vostre extérieur. Et pour faire cette grande et solemnelle mutation, il faut renverser vostre esprit et le remuer par tout ; et pleust a Dieu que nos charges, plus tempestueuses que la mer, eussent aussi la propriété de la mer, de faire jetter et vomir toutes les mauvaises humeurs a ceux qui s'y embarquent. Mais il n'en est pas ainsy ; car bien souvent nous nous embarquons et mettons la voile au vent estans très cacochymes, et plus nous voguons et avançons en la haute mer, plus nous acquérons de mauvaises humeurs. Helas, Dieu soit loué, qui vous a donné le désir de n'en faire pas de mesme ; j'espère qu'il vous en donnera encor le pouvoir
Philip., t, 6, h, 13. affin que son œuvre soit parfaitte en vous *.
Pour vous ayder a ce changement il faut que vous employés les vivans et les mortz : les vivans, car il vous faut treuver un ou deux hommes bien spirituelz, de la conversation desquelz vous puissies vous prévaloir. C'est un extrême soulagement que d'avoir des confidens pour l'esprit. Je laisse a part M. du Val (0, qui est bon a tout
(1) André Duval ou du Val, né à Pontoise le 15 janvier 1564, avait abandonné l'étude du droit pour se livrer à celle de la théologie. Il reçut le bonnet de docteur le 13 mars 1594, des mains du Cardinal de Plaisance, Légat en France, devint prieur de Sorbonne, et remplit pendant quarante-deux ans la chaire de théologie fondée par Henri IV à la prière de M. de Sancy. L'enseignement ne l'empêcha pas de donner plus de dix-huit stations quadragésimales, d'évangéliser les pauvres, et de s'occuper, de concert avec MM. de Bérulle et Gallemand, de l'introduction et du gouvernement de l'Ordre du
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et universellement propre pour semblables offices. Je vous en nomme un autre, M. Galemand, curé d'Aumale ; si par fortune il estoit a Paris, je sçay qu'il vous ayderoit beaucoup. Je vous en nomme un troisiesme, homme a qui Dieu a beaucoup donné et qu'il est impossible d'approcher sans beaucoup profiter, c'est M. de Berulle ; il est tout tel que je sçaurois désirer d'estre moy mesme. Je n'ay gueres veu d'esprit qui me revienne comme celuy la, ains je n'en ay point veu ni rencontré ; mais il y a ce mal, c'est qu'il est extrêmement occupé. Il faut s'en prévaloir avec autant de confiance que de nul autre, mais avec quelque respect a ses affaires. J'ay un très grand amy, que M. Raubon connoist : c'est M. de Soulfour ; il peut beaucoup en ces occasions. Je desirerois que vous le conneussies, estimant que vous en auries beaucoup de consolation.
Quant aux mortz, il faut que vous ayes une petite bibliothèque de livres spirituelz de deux sortes : les uns pour vous entant que vous seres ecclésiastique, les autres pour vous entant que vous seres Evesque. De la première sorte vous en deves avoir avant que d'entrer en charge , et les lire et mettre en usage ; car il faut commencer par la vie monastique avant que de venir a l'œconomique et politique. Ayés, je vous prie, Grenade tout entier I1), et que ce soit vostre second bréviaire ; le Cardinal Borromee (2) n'avoit point d'autre théologie pour prescher que celle la, et néanmoins il preschoit très bien. Mays ce n'est pas la son principal usage : c'est qu'il dressera vostre esprit a l'amour de la vraye dévotion et a tous les exercices spirituelz qui vous sont nécessaires. Mon opinion seroit que vous commençassies a le
Carmel en France. Saint Vincent de Paul, qui l'avait choisi pour confesseur, disait que la Congrégation de la Mission devait « une bonne partie de son origine et de son institution au vénérable André, » et il ajoutait : « Tout est saint dans M. Duval. » Quand le célèbre docteur mourut, le 9 septembre 1638, il était senior et doyen de la Faculté. On lui doit plusieurs traités de théologie, entre autres De suprema Romani Pontificis in Ecclesiam potestate, et une Vie de la Bienheureuse Marie de l'Incarnation.
(1) Voir notre tome III, note (1), p. xxxvi.
(a) Il s'agit de saint Charles Borromee, canonisé en 1610.
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lire par la grande Guide des Pécheurs (0, puis que vous passassies au Mémorial (2), et en fin que vous le leussies tout. Mais pour le lire fructueusement il ne le faut pas gourmander, ains le faut peser et priser, et chapitre après chapitre le ruminer et appliquer a l'ame avec beaucoup de considération et de prières a Dieu. Il faut le lire avec révérence et dévotion, comme un livre qui contient les plus utiles inspirations que l'ame peut recevoir d'en haut ; et par la, reformer toutes les puissances de l'ame, les purgeant par detestation de toutes leurs mauvaises inclinations, et les addressant a leur vraye fin par des fermes et grandes resolutions.
Apres Grenade, je vous conseille fort les Œuvres de Stella, notamment De la vanité du monde (3), et toutes les Œuvres de François Arias, Jésuite (4). Les Confessions de saint Augustin vous seront extrêmement utiles, et, si vous m'en croyes, vous les prendres en françois de la traduction de Monsieur Hennequin, Evesque de Rennes (5). Bellintani, Capucin (6), est encores propre pour y voir distinctement plusieurs belles considérations sur tous les mystères de nostre foy, et les Œuvres de Costerus, Jésuite (7). Mais après tous, il me souvient de
( 1 ) La Guide des Pécheurs, ou est enseigné tout ce que le Chrestien doibt faire depuis le commencement de sa conversion jusques la fin de sa perfection. Translatée d'Espaignol en François par Paul du Mont, Douysien. A Douay, Jean Bogard, 1577.
(2) Mémorial de la Vie Chrestienne, traduit en François du commandement du Cardinal de Lorraine par N. Colin. A Douay, chez Jean Bogard, 1576.
( 3 ) 77 dispreggio délia vanita del Mondo, del R. P. F. Diego di Stella, delV Ordine di San Francesco osservante, nuovamente tradotto dalla Spagnuola nella lingua Italiana da Gieremia Foresti. Venezia, Angelieri, 1375.
(4) Les principaux ouvrages du P. Arias (1533-1605) qui avaient été publiés en français ou en italien à cette époque sont : Il profitto spirituale. Venezia, 1595. — Traicté de V Imitation de N. D. Paris et Pont à Mousson, 1595, 1596. — Traicté de l'Oraison mentale ou Méditations des mystères de la Vie et Passion de N. S. Lyon, 1598; Douai, 1599. — LUsance de la Confession et S. Communion. Anvers, 1601.
(5) Confessions de S. Augustin. Paris, 1577.
(6) Prattica dclV Oratione mentale di Matthia Bellintani da Sala. Venezia, Dusinelli, mdxcii.
(7) Coster François, Jésuite flamand (1531-1619). — Enchiridion Controversiarum prœcipuarum nostri temporis, in gratiam Sodalitatis B. M. V. Colonise, 1585, 1587. — Piarum ac Christianarum Institutionum libri très, in usum Sodalitatis B. M. V. Colonise, 1581. — De universa historia Dominicœ Passionis meditationes 50. Antwerpia», 1588.
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vous recommander les Epistres spirituelles de Jan Avila (*■), esquelles je suis asseuré que vous verres plusieurs belles considérations et leçons pour vous et pour les autres; et, tout d'un train, je vous recommande les Epistres de saint Hierosme, en son excellent latin.
Entant qu'Evesque, pour vous ayder a la conduitte de vos affaires, ayés le livre des Cas de conscience, du Cardinal Tolet (2), et le voyés fort : il est court, aysé et asseuré, il vous suffira pour le commencement. Lises les Morales de saint Grégoire et son Pastoral ; saint Bernard en ses Epistres et es livres de la Considération. Que s'il vous plait d'avoir un abbregé de l'un et de l'autre, ayés le livre intitulé Stimulus Pastorum, de l'Archevesque Braccarense, en latin, imprimé chez Keruer (3). Le Décréta Ecclesiœ Mediolanensis vous est nécessaire, mays je ne sçai s'il est imprimé a Paris. Item, je désire que vous ayes la Vie du bienheureux Cardinal Borromee, escritte au long par Charles a Basilica Pétrie ) en latin, car vous y verres le modelle d'un vray pasteur ; mais sur tout ayés tous-jours es mains le Concile de Trente et son Catéchisme.
Je ne pense pas que cela ne vous suffise pour la première année, pour laquelle seule je parle ; car pour le reste, vous seres mieux conduit que cela, et par cela mesme que vous aures avancé en la première année, si vous vous enfermes dans la simplicité que je vous propose. Mais excusés moy, je vous supplie, si je traitte avec cette
( 1 ) Epistres spirituelles de R. P. Jean de Avila, célèbre Prédicateur d'Espagne, utiles et convenables a toutes personnes qui veulent vivre chrestiennement, mises d'Espagnol en François par Luc de La Porte, Parisien. A la Roy ne. A Paris, chez Robert le Fizelier, mdlxxxvi. — Epistres spirituelles du R.P. J. de Avile... Fidèlement traduictes et mises en meilleur ordre qu elles ne sont en V exemplaire espagnol, rédigées comme un lieu commun... par Gabriel Chappuis, Tourangeau, annaliste et translateur du Roy. Douay, Balthazar Bellere, 1598.
( 2 ) Instructio sacerdotum ac de septem peccatis mortalibus (aliter Summa casuum conscientiœ). Romae, 1601.
(3) Stimulus Pastorum, ex sententiis Patrum concinnatorum per
R. D. D. Bartholomœum a Martyribus, Archiepisc. Brackarensem et Hispaniœ Primatem. Romae, 1572. — Ce livre a été publié par les soins de saint Charles Borromée, à qui l'auteur avait communiqué son manuscrit.
(4) De Vita et Rébus gestis Caroli Borromœi, Cardinalis, libri septem. Ingolstadt, Sartorius, 1592.
confiance ; car je ne sçaurois faire en autre façon pour la grande opinion que j'ay de vostre bonté et amitié.
J'adjousteray encor ces deux motz. L'un est qu'il vous importe infiniment de recevoir le sacre avec une grande révérence et disposition, et avec l'appréhension entière de la grandeur du mistere. S'il vous estoit possible d'avoir l'orayson qu'en a faitte Stanislaùs Socolorius, intitulée : De sacra Episcoporum consecratione et inaaguratione, au moins selon mon exemplaire (*), cela vous serviroit beaucoup, car, a la vérité, c'est une belle pièce. Vous sçaves que le commencement en toutes choses est fort considérable, et peut on bien dire que W « primum * Aristot., Physka, in unoquoque génère est mensura caeterorum *. »