‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 50 sur 102 · A MONSEIGNEUR ANTOINE DE REVOL, ÉVÈQUE DE DOL · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR ANTOINE DE REVOL, ÉVÈQUE DE DOL

Témoignages d'affection. — Carême prêché à Dijon. — Eloge des Dijonnais : fruits de salut opérés parmi eux. — Conversions dans le pays de Gex. — Réplique Chrestienne du ministre La Faye. — Le Saint hésite à la réfuter.

Annecy, 14 août 1604.

Monsieur,

La dernière lettre que je receus de vous fut celle par laquelle vous me fistes l'honneur de m'advertir que vous * Vide supra, p. 176, avies receu la sainte consécration *, et que vous vous retiries auprès de vostre troupeau. Ce me fut une bien grande consolation, laquelle je vous tesmoignay par la response que je vous fis ; car je n'eusse pas peu m'en empescher, j'en estois touché très vivement. Mais, a ce que M. Favier m'a fait sçavoir, vous n'aures pas receu ma lettre. Ne croyés jamais, je vous supplie, Monsieur, que ni la mémoire ni la reconnoissance du devoir que j'ay a la bienveuillance quil vous a pieu de me promettre me puisse défaillir : non, sans doute. Je suis par tout le reste de mon ame fort imbecille et foible ; mais j'ay l'affection fort tenante et presque immuable a l'endroit de ceux qui me donnent le bonheur de leur amitié, comme je croy fermement que vous aves fait. Que si vous n'aves

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pas receu de mes lettres si souvent que j'eusse souhaitté, attribués-le a toute autre sorte de manquement plustost qu'a celuy de l'affection. Mais non plus sur ce sujet ; nostre communication doit estre franche, entière et familière.

Je vous diray donq, Monsieur, que, despuis les dernières nouvelles que vous aves eues de moy, j'ay esté perpétuellement parmi les travaux et traverses que le monde fait naistre en ma charge, et me semble que cette année m'a esté encor plus aspre que celle du noviciat ; mays je puis dire aussi que nostre bon Maistre m'a beaucoup assisté de ses saintes consolations, qui m'ont fortifié en sorte que je puis dire d'avoir nagé parmi les eaux d'amertume sans en avoir avalé une seule goutte. Que Dieu est bon ! Il connoist bien mon infirmité et ma délicatesse ; c'est pourquoy il ne me permet point de seulement gouster les eaux de Mara que premièrement il ne les ayt adoucies par le bois sacré de son assistence et consolation *. *Exod., xv, 23-25.

Voyla, Monsieur, en gênerai ce que j'ay fait. Ce Caresme j'ay presché a Dijon, ou j'avois de bonnes et importantes affaires pour cest evesché, lesquelles j'ay, par ce moyen, terminées avec tout l'heur que je pouvois désirer. Je ne rencontray jamais un si bon et gratieux peuple, ni si doux a recevoir les saintes impressions. Il s'y est fait quelque fruit, nonobstant mon indignité, non seulement pour ceux qui m'ont attentivement escouté, mais aussi pour moy, qui ay reconneu en plusieurs personnes tant de vraye pieté que j'en ay esté esmeu. Quelques huguenotz se sont convertis ; quelques gens douteux et chancelans se sont affermis; plusieurs ont fait des confessions générales, mesme a moy, tant ilz avoyent de confiance en mon affection ; plusieurs ont pris nouvelle forme de vivre, tant ce peuple est bon. Encor vous diray-je cecy : j'y ay reconneu plusieurs centaines de personnes laïques et séculières qui font une vie fort parfaitte, et, parmi le tracas des affaires du monde, font tous les jours leur méditation et saintz exercices de l'orayson mentale. A mon retour, en suitte de ce que j'y avois traitté et

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qui avoit esté le sujet qui m'avoit fait sortir de mon diocèse, je vins a Gex, ou M. le baron de Lux et quelques uns de cette court de Parlement estoyent arrivés pour, de la part du Roy, affermir l'establissement de l'exercice catholique que les huguenotz avoyent totalement esbranlé, et résoudre de plusieurs difficultés que l'esprit chicaneur de l'heretique y avoit fait naistre l1). Plusieurs parroisses, a cette occasion, vinrent demander l'exercice de la sainte Eglise, qui jusques a l'heure n'avoyent pas osé (2) ; et le Roy du despuis le leur a accordé, bien que l'exécution en soit un petit retardée pour des considérations que la malice du tems donne.

Le ministre La Faye, de Genève, a fait un livre exprès contre moy (3) ; il n'espargne pas la calomnie. Il laisse a part la grande multitude de mes imperfections, qui sont sans doute blasmables, et ne me censure que de celles que je n'ay point, par la grâce de Dieu : d'ambition, d'oysiveté extérieure, luxe en chiens de chasse et escuries, et semblables folies, qui sont non seulement esloignees

(1) La principale de ces difficultés était relative aux presbytères et aux cimetières; en dépit d'une ordonnance déjà ancienne du baron de Lux (30 novembre 1601), les calvinistes se refusaient obstinément à les restituer aux Catholiques. Saint François de Sales se rendit à Gex pour solliciter cette restitution, et présenta à cet effet deux suppliques qui furent apostillées le 11 mai 1604 par l'un des commissaires du roi, M. Briet, conseiller au Parlement de Dijon. Un arrêt rendu en conséquence obligea les calvinistes à partager le cimetière avec les Catholiques et à leur abandonner la maison presbytérale.

(2) Ces paroisses, d'après un mémoire qui paraîtra parmi les Opuscules du Saint, sont Péron, Cessy, Versonnex et Challex.

( 3 ) L'ouvrage en question parut sous le titre suivant : Réplique Chrestienne a la response de M. F. de Sales, se disant Evesque de Genève, sur le Traicté de la vertu et adoration de la Croix, par Antoine de La Faye, Ministre de la Parole de Dieu en l'Eglise de Genève. De l'imprimerie de Jacob Staer, mdciiii.

Ce livre du pasteur protestant est digne en tous points, par la violence du langage, du Brie/ Traitté auquel il fait suite. Des propositions émises ou des comparaisons employées dans la Défense de l'Estendart de la sainte Croix, l'auteur s'efforce de dégager des conclusions outrageantes pour la personne du Saint et pour son caractère. Exemple : « Aussi ne vont les Chrestiens à la chasse après Christ comme les chiens des veneurs qui suivent les fumées et les passées de la beste, comme parle le Traditionneur » (c'est ainsi que La Faye désignait saint François de Sales), « voulant faire entendre par ces manières de parler qu'il n'est ignorant du mestier des veneurs et qu'il va à la chasse. » Un tel ouvrage ne méritait que le mépris : malgré les instances de ses amis, le saint Evêque refusa de le réfuter. (Cf. tome II de cette Edition, pp. xxn seq.)

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de mon affection, mays incompatibles avec la nécessité de mes affaires et la forme de vie que ma charge m'impose. Or, béni soit Dieu qu'il ne sçait pas mes maladies, puisqu'il ne les voudroit guérir que par la mesdisance. Je bransle a sçavoir si je doy respondre, et n'estoit l'opinion de mes amis qui me combat, je serois résolu a la négative ; mesme que j'ay en main quelque petite besoigne qui sera sans doute plus utile que celle la, et je suis si tourmenté de la multiplicité des sollicitudes que je n'ay nul loysir d'estudier.

Monsieur, je pense que vous connoistres par cette lettre combien est grande l'asseurance que je prens en vostre amitié, puisque je suis si long et si libre a vous dire ces menusailles de mon particulier, lesquelles ne vous peuvent estre présentées que sous une extrême confiance de vostre bonté. Mais les anciens Evesques n'en faysoyent pas moins, et la communication que vous me permettes d'avoir avec vous m'est d'autant plus douce que nous sommes plus esloignés l'un de l'autre ; car je pense que c'est de la largeur ou longueur du royaume de France. Permettes moy, je vous supplie, que je désire de sçavoir presque aussi particulièrement de vos nouvelles comme je vous en dis des miennes, mais sur tout si vous ne montes pas en chaire, ou au moins si vous ne faites pas de sermons a l'autel; et pardonnes moy, Monsieur, si c'est trop.

Je me res-jouis que M. Soulfour soit nostre commun respondant* ; cette entremise, a mon advis, est fort aggrea- * Cf. supra, p. ii ble. Dieu, par sa bonté, nous rende dignes de l'office auquel il nous appelle. Je ne suis jamais a l'autel que je ne l'en supplie, et nommément pour vous, Monsieur, de qui je me prometz un riche contreschange, a qui je bayse très humblement les mains, et suis inviolablement,

Monsieur, Vostre indigne et moindre frère

et très asseuré serviteur,

Franc8, Evesque de Genève.

A Neci, la veille de l'Assomption, 14 aoust 1604.

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