‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 61 sur 102 · A LA PRÉSIDENTE BRULART · texte numérisé non relu

A LA PRÉSIDENTE BRULART

C'est la dévotion bien réglée que le Ciel bénit. — Il faut servir Dieu à la campagne aussi bien qu'à la ville.

Annecy, vers le 22 novembre 1604.

Madame,

Je loue Dieu de tout mon cœur de voir en vostre lettre le grand courage que vous aves de vaincre toutes les difficultés pour estre vrayement et saintement dévote en vostre vocation. Faites le, et attendes de Dieu de grandes bénédictions, plus sans doute en une heure d'une telle dévotion, bien et justement réglée, qu'en cent jours d'une dévotion bigearre, melancholique et dépendante de vostre propre cervelle. Tenés ferme en ce train, et ne vous laisses nullement esbranler en cette resolution.

Vous aves, ce me dites vous, un peu relasché de vos exercices aux chams. Et bien, il faut retendre l'arc et recommencer avec tant plus de soin ; mais une autre fois il ne faut pas que les chams vous apportent cette incommodité. Non, car Dieu y est aussi bien qu'en la ville.

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■Vide supra, p. 551. Vous aves maintenant le petit escrit de la méditation *, prattiqués le en paix et repos.

Pardonnes moy, ma chère Dame, si je trousse un peu plus court ma lettre que vous ne desireries ; car ce bon homme Rose me tient tellement au collet pour le faire depescher qu'il ne me donne pas le loysir de pouvoir escrire. Je prie Nostre Seigneur qu'il vous donne une singulière assistence en son Saint Esprit, affin que vous le servies de cœur et d'esprit selon son bon playsir. Priés-le pour moy, car j'en ay besoin, et jamais je ne vous oublie en mes foibles oraysons.

Si monsieur vostre mary ne me tient pas pour son serviteur il a bien tort, car je le suis très asseurement, et de tout ce qui vous appartient.

Dieu soit a jamais avec vous et en vostre cœur. Amen.

Franc8, E. de Genève.

A LA BARONNE DE CHANTAL

Deux abus à éviter relativement au confesseur : s'attacher à sa conduite au point de « perdre la vraye liberté; » en changer « sans propos. » — Remarques sur divers écrits et une sorte de testament spirituel. — Message pour Mme Brûlart. — Le Saint ne veut pas que ses lettres soient communiquées.

Annecy, 7 décembre 1604.

Madame,

Je ne puis laisser partir aucun messager d'ici qui s'en aille de delà sans luy donner de mes lettres, et au moins pour vous. Cettuici aussi ne me donne pas loysir d'escrire qu'a vous.

Despuis le despart de vostre homme j'ay feuilleté tous les escritz que vous m'avies envoyés, et ni ay rien treuvé qui ne soit bien bon, sinon le point qui regarde la confession, ou il est dit quil faut tous-jours changer de

Année 1604 397

confesseur. Cela est contraire a l'advis de tous les serviteurs de Dieu et a l'expérience et a la rayson. Il faut donques ne point changer de confesseur quand Ton en a rencontré un bon, si ce n'est avec beaucoup de sujet. Il est vray que c'est un grand abus de tellement se lier a un confesseur que sil advient de n'en avoir pas la commodité, pour cela on s'en inquiète ou trouble ; car c'est s'attacher a l'instrument de nostre bien et non pas a l'ouvrier d'iceluy, qui est Dieu, et par conséquent perdre la vraye liberté. Mais aussi, d'aller changeant sans propos c'est un'espece de dissolution, delaquelle il arrive que jamais la complexion de nostr'esprit n'est reconnëue par nostre médecin spirituel ; et comment donques nous sçaurail gouverner? Or bien, cela suffit. Tenes vous donques a vostre confesseur sans contrainte, et quand pour quelque sujet il le faudra changer, que ce soit sans dissolution.

J'ay bien opinion que dedans ces escritz il y a plusieurs pointz de très difficille prattique, et qui font une abstraction d'esprit un petit excessive a qui voudroit les empoigner de haute lutte. Mais il faut aussi y apporter le remède convenable, qui est de ne point se roydir en leur exercice qu'avec advis et modération, et après qu'on aura fort usé les pointz plus aysés. Je n'ay pas loysir de vous en dire autre chose.

J'ay veu le testament des deux Religieux, par lequel l'ame se donne toute a Dieu. Il est fort ample, et ne treuve que bon quil soit porté sur soy, et plus au cœur. C'est pour respondre a la petite marque que vous avés mis en marge. Je voy la dedans, ma très chère Fille, que vous aves tout laissé a Dieu, pour estre exercée par toutes sortes d'aridités, tentations et secousses selon son bon playsir : resouvenés vous en bien. Mais voyla que vous me dires : C'est que les testamens n'ont point d'effect que par la mort du testateur *. Dieu donques nous * Heb., ix, 16, 17. face bien mourir sur sa sainte Croix, affin que nous soyons entièrement siens. Mon Dieu, que vous estes obligée a l'amour de sa divine bonté ! Sans doute, toutes choses bien considérées, il vous a esté expédient d'estre conduite par ou vous aves esté conduite jusques a présent ; mais

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jusques a présent. O que les sentiers de la providence que

* Rom., xi, 53. Dieu a des siens sont admirables et imperscrutables* !

Si cet homme ne passoit a Genève je vous eusse renvoyé tous vos papiers ; mais je craindroys quil ne fut recherché la dedans, et qu'ilz les voulussent voir et s'en mocquassent, comm'ilz ont accoustumé de faire des choses qui ne sont pas a leur goust. Ce sera a la première commodité. Faites moy ce bien que de saluer en mon nom madame Brulart, a laquelle je ne puis escrire faute de loysir, et aussi n'ay je pas autre sujet que de la saluer. Tout maintenant j'ay receue une lettre de Monsieur de Bourges du 27 aoust ; je ne sçai ou ell'a esté jusques a présent. Elle ne regarde qu'un affaire temporel ; je luy en feray response dans bien peu, ne désirant rien tant que de me conserver sa bonne grâce.

Vivons a Jésus Christ, ma chère Seur, soyons entièrement a luy. Ses sacrées mains nous ont basti et for-

* job, x, 8. mes * ; qu'elles facent de nous ce quil leur plaira. Et

courage, nous ne nous sçaurions confier a des mains plus amies et favorables. J'attens tous les jours un assault,

* Vide supra, PP. comme je vous escrivois par la dernière *, mais il ne sçait ^8l' 388- venir. Mon Dieu qui connoist ma foiblesse ne la voudra

pas espreuver, et se sera peut estre contenté de la menace.

Pries le pour moy : quil me fortifie, et puis qu'il me •Cf. s. Aug.,Con- charge*.

xxSxvi!.'X' CC,XXIX' A monsieur vostre père et oncle mille salutations. Ma

chère Seur et ma Fille, tous les jours je donne vostre

cœur a Dieu avec celuy de son Filz en la sainte Messe ;

donnes luy le mien, et je vous advoùeray au jour du

jugement. Dieu soit vostre amour, vostre cœur, vostre

courage, et je suis,

Ma très chère Seur, Madame et ma Fille,

Vostre serviteur plus humble

et dédié en Nostre Seigneur,

Je veux bien que vous communiqués mes advis qui regardent vostre conscience avec vostre confesseur, mais nompas mes lettres* qui sont un petit trop naifves et

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cordiales pour estre veùes par des yeux autres que bien simples, et respondans a mon intention toute franche et ronde en vostre endroit.

A Neci, VII décembre, veille de la Conception. Dieu bénie nostre Celse Benine et ses trois seurs ; c'est ainsy que je les salue. Ma mère est tous-jours malade, mais sans danger.

A Madame Madame la Baronne de Chantail (sic), chez Monsieur le Président Fremiot son Père. A Dijon.

Revu sur l'Autographe conservé à la Grande-Chartreuse.

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