‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 60 sur 102 · A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE · texte numérisé non relu

A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE

Ce qu'il faut faire quand on éprouve de la difficulté à méditer. — Les longues veilles du soir « débilitent le cerveau. » — Comment on peut servir Dieu dans les maladies. — « Baume pretieux » pour les adoucir. — Lectures proposées. — Obéissance au médecin. — Dignité royale des malades. — « Dequoy les Anges nous portent envie. » — La Messe et la Communion au temps de maladie.

Annecy, vers le 22 novembre 1604.

Ma très chère Seur,

Nostre Seigneur vous veuille donner son Saint Esprit, pour faire et souffrir toutes choses selon sa volonté. Vostre

*Videinfra,p. 396. homme [Rose *] me presse si fort de le depescher que je ne sçai si je pourray vous respondre entièrement ; au moins vous diray je quelque chose, selon que Dieu m'en donnera la grâce.

J'ay esté consolé que [Philibert] arriva si a propos

• Epistoiaî ccxxxr, avec mes lettres *. Tous vos degoustemens ne m'estonnent point ; ilz cesseront un jour, Dieu aydant, et si bien vous aves donné peu de satisfaction a ce bon Père l1),

(1) Le P. de Villars (voir ci-dessus, p. 343).

ccxxxu.

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je m'asseure qu'il ne s'en troublera point ; car je le tiens pour capable de connoistre les divers accidens d'une ame qui commence a cheminer au chemin de Dieu. Pour moy, ma chère Seur et Fille, ne doutés nullement, vous ne sçauries m'estre importune ; et si Nostre Seigneur m'avoit autant donné de liberté et de commodité de vous assister comme j'en ay de volonté et d'affection, vous ne me verries jamais las de vous servir a la gloire de Dieu, car je suis pleinement vostre, et vous ne sçauries avoir trop d'asseurance de moy pour ce regard.

Touchant la méditation, je vous prie de ne point vous affliger si parfois, et mesme bien souvent, vous n'y estes pas consolée; mais poursuives doucement et avec humilité et patience, sans pour cela violenter vostre esprit. Serves-vous du livre quand vous verres vostre esprit las ; c'est a dire lises un petit et puis médités, et puis relises encor un petit et puis médités, jusques a la fin de vostre demie heure. La Mère Thérèse en usa ainsy du commencement, et dit qu'elle s'en treuva fort bien *. Et puisque *Vitaa seipsacon-

, n , ., ,. . -1, scripta, c. ix; Iter

nous parlons conndemment, j adjousteray que je 1 ay Perfect., c xvm. ainsy essayé et m'en suis bien treuvé. Tenes pour règle que la grâce de la méditation ne se peut gaigner par aucun effort d'esprit ; mays il faut que ce soit une douce et bien affectionnée persévérance, pleine d'humilité.

Tous vos autres exercices vous les continueres en la façon que je vous les ay marqués. Pour le coucher je ne changeray point d'opinion, s'il vous plait ; mais si le lict vous desplait et que vous n'y puissies pas tant demeurer que les autres, je vous permettray bien de vous lever une heure plus matin ; car, ma chère Seur, il n'est pas croyable combien les longues veilles du soir sont dangereuses et combien elles débilitent le cerveau. On ne le sent pas en jeunesse, mais on le ressent tant plus par après, et plusieurs personnes se sont rendues inutiles par ce moyen la.

Je viens a vostre jambe malade et qu'il faut ouvrir. Ce ne sera pas sans des douleurs extrêmes ; mais mon Dieu, quel sujet est-ce que sa bonté vous donne de probation

, *i ^ i. o *Ps. cxvm,7i;Ja-

en ses commandemens v ! O courage, ma chère Seur; cobi, 1, 12.

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nous sommes a Jésus Christ, vojrla qu'il vous envoyé ses livrées. Faites estât que le fer qui ouvrira vostre jambe soit l'un des cloux qui perça les pieds de Nostre Seigneur. O quel honneur ! Il a choysi pour luy ces sortes

• Cf. Heb., xn, 2. de faveurs *, et les a tant chéries qu'il les a portées en

Paradis ; et voyla qu'il vous en fait part.

Et vous me dites que vous me laisses a penser comme vous servires Dieu pendant le tems que vous seres sur le lict ! Et suis content d'y penser, ma bonne Fille. Sçaves vous ce que je pense ? A vostre advis, ma chère Seur, quand fut-ce que nostre Sauveur fit le plus grand service a son Père ? Sans doute que ce fut estant couché sur l'arbre de la croix, ayant pieds et mains percés ; ce fut la le plus grand acte de son service. Et comme le servoit il ? En souffrant et en offrant ; ses souffrances estoyent ♦Ephes., v, 2. une odeur de suavité a son Père*. Et voyla donques le service que vous feres a Dieu sur vostre lict : vous souffrires et offrires vos souffrances a sa Majesté. Il sera sans

• Ps. xc, 15. doute avec vous en cette tribulation, et vous consolera *.

Voyla vostre croix qui vous arrive : embrassés-la, et la caressés pour l'amour de Celuy qui vous l'envoyé. David affligé disoit a Nostre Seigneur : J'ay fait le muet et rïay dit mot, parce que c'est vous, o mon Dieu, qui

• Ps. xxxvnt, 10. nCaves fait ce mal que je souffre *. Comme s'il disoit :

Si un autre que vous, o mon Dieu, m'avoit envoyé cette affliction, je ne l'aymerois pas, je la rejetterois ; mais puisque c'est vous, je ne dis plus mot, je l'accepte, je la reçois, je l'honnore.

Ne doutés point que je ne prie fort Nostre Seigneur pour vous, affin qu'il vous face part de sa patience, puisqu'il luy plait vous faire part de ses souffrances. Je le dois, je le feray, et seray en esprit près de vous pendant tout vostre mal ; non, je ne vous abandon neray point. Mays voyci un baume pretieux pour adoucir vos douleurs. Prenes tous les jours une goutte ou deux du sang qui distille des playes des pieds de Nostre Seigneur et le faites passer par la méditation, et avec imagination trempés reveremment vostre doigt en cette liqueur et l'appliqués sur vostre mal, avec l'invocation du doux nom de Jésus, qui

not. (2 ).

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est un huyle respandu, disoit l'Espouse aux Cantiques *, * Cap. 1, 2. et vous verres que vostre douleur s'amoindrira.

Pendant ce tems la, ma chère Fille, dispenses vous de TOffice pour tous les jours que les médecins vous le conseilleront, encor qu'il vous semblera que vous n'en ayes pas besoin : je vous l'ordonne comme cela au nom de Dieu. Si ces lettres vous arrivent avant le coup, faites chercher par tout le Traitté de Cacciaguerre, De la Tribulation*, et le lises pour vous préparer; si moins, * Vide supra, p.344, faites-le vous lire paysiblement a quelqu'une de vos plus dévotes pendant que vous seres au lict, et croyes moy, cela vous soulagera incroyablement. Jamais je ne fus si touché d'aucun livre que de celuy la, en une maladie très douloureuse que j'eus en Italie (r). L'obéissance que vous rendres au médecin sera infiniment aggreable a Dieu, et mise en conte au jour du jugement.

Je ne puis vous envoyer maintenant l'escrit de la Communion, car vostre homme me presse trop. Je vous l'envoyeray bien tost, car j'en auray commodité ; mays ce pendant vous treuveres dans Grenade tout ce qui est requis, et dans la Prattique spirituelle (a). O que j'ay esté consolé de voir que vous aves franchi toutes difficultés pour faire tout ce que je vous escrivis touchant vos vœux et la Confession. Ma chère Seur, il faut tousjours faire comme cela, et Dieu sera glorifié en vous.

Vous aures très souvent de mes lettres et a toute occasion. Pendant que je vous penseray affligée dans le lict,

(1) A Padoue, pendant qu'il faisait son cours de droit.

(2) Il est très difficile de connaître avec certitude l'ouvrage que le Saint a voulu désigner sous ce nom. Un livre de piété très répandu au commencement du xviie siècle portait le titre de Pratique spirituelle de la dévote Princesse de Parme... tant pour se convertir a Dieu que pour faire progrès aux sainctes vertus. (Anvers, 1588.) Il en est un autre intitulé Pratique spirituelle d'une servante de Dieu, à l'exemple de laquelle se peut exercer toute Religieuse ou personne spirituelle ; fort utile pour vivre spirituellement dedans les Monastères et hors d'iceux. Traduit d'Italien en François par M. F. Gilbert de la Brosse, Angevin. A Paris, chez Pierre de Bresche, rue Saint Estienne des Grecs, à l'image S. Christofle. mdcxxvi. — Certaines indications faisant suite aux pièces préliminaires permettent de supposer que d'autres éditions ont précédé celle de 1626.

Est-ce l'un de ces deux ouvrages que le Saint a eu en vue ? Dans le cas affirmatif ce serait plus vraisemblablement le dernier, qui renferme un chapitre spécial sur la sainte Communion.

394 Lettres de saint François de Sales

je vous porteray (mais c'est a bon escient que je parle), je vous porteray une révérence particulière et un honneur extraordinaire, comme a une créature visitée de Dieu, habillée de ses habitz et son espouse spéciale. Quand Nostre Seigneur fut a la croix il fut declairé Roy, mesme

* Matt., xxvii, 37. par ses ennemis * ; et les âmes qui sont en croix sont

declairees reynes.

Vous ne sçaves pas dequoy les Anges nous portent envie. Certes, de nulle autre chose que de ce que nous pouvons souffrir pour Nostre Seigneur, et ilz n'ont jamais rien souffert pour luy. Saint Paul, qui avoit esté au Ciel et parmi les félicités du Paradis, ne se tenoit pour heu-

* n Cor., xii, 2-5, reux qu'en ses infirmités * et en la Croix de Nostre

* Galat., ult., 14. Seigneur *. Quand vous aures la jambe percée, dites a

* ibid., f. 17. vos ennemis la parole du mesme Apostre * : Au demeu-

rant, que nul ne me vienne plus fascher ni troubler, car je porte les marques et signes de mon Seigneur en mon cors. O jambe laquelle estant bien employée vous portera plus avant au Ciel que si elle estoit la plus saine du monde ! Le Paradis est une montaigne a laquelle on s'achemine mieux avec les jambes rompues et blessées qu'avec les jambes entières et saines.

Il n'est pas bon de faire dire les Messes dans les chambres ; adorés des le lict Nostre Seigneur a l'autel et contentes vous. Daniel ne pouvant aller au Temple se •Dan., vi, 10. tournoit de ce costé la pour adorer Dieu* ; faites en de mesme. Mais je suis bien d'advis que vous communiies tous les Dimanches et bonnes festes au lict, autant que les médecins vous le permettront : Nostre Seigneur vous

* Ps. xl, 4. visitera volontier au lict de l'affliction *.

J'ay receu le billet joint a vostre lettre (O ; ne doutés nullement que je ne l'aye très aggreable. Je l'accepte de tout mon cœur, et vous prometz que j'auray le soin de vous que vous desires, autant que Dieu m'en donnera de force et de pouvoir. Je prie sa divine Majesté qu'il vous comble de ses grâces et bénédictions, et toute vostre Mayson.

(1) Probablement le billet qui contenait la formule de ses vœux (voir ci-dessus, p. 342).

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Dieu soit éternellement béni et glorifié sur vous, en vous et par vous. Amen.

Je suis, ma très chère Fille,

Vostre serviteur très affectionné en Nostre Seigneur,

Françs, E. de Genève.

Je vous supplie qu'il vous plaise faire recommander a Dieu un bon œuvre que je souhaitte voir accompli, et sur tout de le recommander vous mesme pendant vos tourmens ; car en ce tems la, vos prières, quoy que courtes et de cœur, seront infiniment bien receuës. Demandés en ce tems la a Dieu les vertuz qui vous seront plus nécessaires.

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