A MADAME DE MENTHON, ABBESSE DE SAINTE-CATHERINE C
Souhaits de bonne fête à une Abbesse, sa cousine. — Prédications et auditeurs du Saint.
Annecy, 26 décembre 161 1 (2).
Certes, il n'y a pas moyen de tarder plus, parmi ces bonnes festes, d'aller saluer la très chère Mère et Cousine et sçavoir comment elle se porte en ce grand froid (3). Bonjour selon tous mes devoirs.
O Dieu, que j'ay pensé en vous devant la crèche de Bethléem, et que j'ay prié pour nostre cœur le divin Enfant ! Il me semble que ses bontés s'aggrandissent pour nous de moment en moment. Croyes que j'eu bien d'auditeurs hier ; c'estoit chose prodigieuse, et je croy qu'il aura beny mon discours. Aujourd'huy, avec l'assistence de ses grâces, j'espère de discourir de la conformité de nos volontés avec la sienne éternelle.
Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à la Visitation d'Annecy.
(1) Pour l'adresse de ce billet, on peut hésiter entre Mme de Maillard, ancienne abbesse de Sainte-Catherine (voir le tome précédent, note ( i ), p. 79), et Mme de Menthon, abbesse depuis 1600 (voir tome XIII, note (4), p. 116). Cette dernière est plus probablement la destinataire, parce que le Saint la désigne ici sous la double appellation de « très chère Mère et Cousine, » tandis que dans sa lettre du 15 octobre 1608, il appelle « Fille » Mme de Maillard. D'autre part, Claudine de Menthon était souffrante (cf. ibid.) ; raison de plus pour le Bienheureux de « sçavoir comment elle se porte en « ce grand froid. »
(2) Le texte tronqué public par Migne, porte la date de 1621, mais celle de 161 1 paraît être la vraie, car en 1621, la destinataire serait Pernette de Cerisier. Or, les relations de cette Abbesse avec l'Evêque de Genève étant alors assez tendues, ces lignes ne pourraient lui convenir.
(3) Cette phrase est inédite.
136 Lettres de saint François de Sales
DCCXXXIV
A MADAME DE LA FLÉCHÈRE
Comment témoigner la vraie fidélité à Notre-Seigneur. — Condition de la vie humaine. — Ce qui arrive entre les enfants des hommes.
Annecy, 28 décembre [161 1 (1).]
Je ne doute point, ma très chère Fille, que vous ne soyes grandement exercée de diverses rencontres desplaysantes, sçachant une partie des sujetz qui vous en peuvent donner; mays en quoy, et quand, et comment pouvons nous tesmoigner la vraye fidélité que nous devons a Nostre Seigneur, qu'entre les tribulations, es contradictions et au tems des répugnances ? Cette vie est telle qu'il nous faut plus manger d'absynthe que de miel ; mais Celuy pour lequel nous avons résolu de nourrir la sainte patience au travers de toutes oppositions, nous donnera la consolation de son Saint Esprit en saison. Heb., x, 35. Gardés bien, dit l'Apostre *, de perdre la confiance,
par laquelle estans revigorés, vous souffrires et supporteres vaillamment le combat des afflictions, pour grand qu'il soit.
J'ay esté certes marri quand j'ay sceu cette petite altération survenue entre les deux chers cousins, pour ce morceau de pain laissé par la pauvre Mme de N. (2) : ainsy arrive-il entre les enfans des hommes.
( 1) Parle ton et aussi par les allusions, cette lettre semble avoir été adressée à Mme de la Fléchère. L'édition de 1626 ne donne comme date que : « Le jour des Innocens. » Biaise (1833), Lettres, vol. II, p. 300, ajoute la date de 1612, disant l'avoir retrouvée ; mais comme il n'en fournit aucune preuve, elle nous paraît plus que douteuse, d'autant que son texte n'est pas pris sur l'Autographe. La date de 1611 que nous avançons, se déduit avec quelque probabilité de l'objet de la lettre. (Voir la note suivante.)
(2) « La pauvre Mme de N. » pourrait être Françoise de Bellegarde, dame de Lambert. Celle-ci, en effet, décéda le 16 ou le 17 décembre 1611 (cf. cidessus, note (3), p. 133), laissant héritiers les seigneurs de Charmoisy et de la Fléchère. Cette particularité justifierait la date de l'année que nous attribuons à cette lettre. La défunte, moins bien dotée apparemment que ses sœurs
Année 161 i 137
Or sus, je suis pressé. Dieu nous donne la grâce de bien et saintement commencer et passer cette nouvelle année prochaine ; que puissions nous, en icelle, sanctifier le saint nom de Jésus et faire proffiter le sacré soin de nostre salut.
Je suis immortellement tout vostre.
Franc5, E. de Genève.
Le jour des Innocens.
aînées, laissait en effet « un morceau de pain, » dont le partage put amener la « petite altération entre les deux chers cousins, » Claude de Charmoisy et Claude-François de la Fléchère, ses neveux.
DCCXXXV
A LA MERE DE CHANTAL
Condescendance du Saint pour une Religieuse malade. — Promesse d'une visite à la Galerie pour le lendemain.
Annecy, [1610-1611 1 ).)
Voyla mon grand verre que j'envoye a nostre pauvre malade (2), afîin qu'ell'y boive plus a souhait. Si je pouvois contribuer quelqu'autre chose a la récréation de son goust, je le ferois de tout mon cœur.
Mays vous, ma très chère mt. (3) Fille, dites moy, je vous prie, sera-il mieux que je vous aille revoir demain matin pour assister au disner de cette grande fille, et encor de la Jaquemaz U), sil y escheoit, ou que j'y aille
( 1 ) L'absence de l'appellation de « Mère, » qui revient dans la plupart des billets de 1612, le dîner auquel le Saint voulait assister, le ton d'intimité qui règne dans ces lignes, tout fait supposer qu'elles ont été écrites dans les premiers temps de l'Institut, de 1610 à 161 r.
(2) Sans doute la Sœur Favre, appelée plus bas « grande fille ».
( 3 ) Mienne toute ?
(4) Sœur Anne-Jacqueline Coste.
138 Lettres de saint François de Sales
seulement après Vespres pour la voir souper ? Mon opinion est que ce soit après Vespres, par ce que j'auray plus de tems, comme j'espère, d'estre avec moy (je veux dire avec vous) et avec elle ; et lhors j'adjousteray aux tablettes le mot qui manque, car j'ay grand'envie d'estr'un jour homme de parole.
Revu sur l'Autographe appartenant à Mlle Justine Magnin, à Saint-Michel de Maurienne (Savoie).
DCCXXXVI
A la même
Une journée très occupée. — C'est Notre-Seigueur qui unit les cœurs indissolublement.
Annecy, [16 10-16 1 1 (1).]
Saches, ma très chère mienne Fille (mais vous le saves bien), que ça esté outre mon gré que j'ay passé cette journée sans vous voir. Toute la matinée s'en est allée en tracas, mais tracas nécessaire. Soudain après disné, qui estoit le tems que j'avois réservé pour nostre cœur, mon bon cousin monsieur de Charmoysi m'est venu treuver jusques a troys heures, qui estoit le terme que j'avois promis d'aller parler en particulier avec les bonnes Dames de Sainte Claire, d'où je viens maintenant.
C'est, de vray, un sevrement aux enfans de demeurer les jours entiers comme cela. O, Dieu nostre Sauveur nous soit a jamais toute chose ! C'est en luy et par luy que nostr'unique cœur est indivisible ; qu'a jamais puisse-il tout vivre a son saint amour.
Bonsoir, ma mienne très chère Fille ; mais bon soir
( 1 ) La date se déduit avec quelque probabilité de l'appellation exclusive de « Fille »> et du long entretien avec M. de Charmoisy, banni en 1613.
Année 161 i 139
millions de foys. Conservés vous doucement et prenes le repos requis a nostre cors. Demain ce sera sans nulle faute, sil n'arrive de l'impossibilité.
Mon Dieu, ma très chère mienne Fille, en fin, qui sommes nous, sinon ce que Nostre Seigneur a voulu que nous fussions ?
Vive Jésus ! Amen.
Revu sur l'Autographe appartenant à M. Coignet, château du Petit-Montreynaux, à La Tour-en-Jarret (Loire).
DCCXXXVII
A LA MEME
Les occupations du Saint privent la maison de la Galerie de ses entretiens. Une visite de la baronne de Thorens. — Charité délicate.
Annecy, [1610-1611 (1).]
Tirannisé de visites et entretiens importuns, me voyci a la fin du jour sans vous avoir veu, ma très chère Fille. J'excepte pourtant la visite de la petite seur (2), qui vient de me laisser maintenant, et laquelle m'a laissé avec bon goust, par ce que nous avons parlé de bonnes choses. Mais ne laisses pas, ma chère Fille toute mienne, de me faire sçavoir comme vous vous portes cett'apres disner et après souper, en peu de lignes, de peur de vous travailler. O, Dieu me donnera demain quelqu'heure pour vous voir. Croyes que ce ne sera pas si tost que je le souhaite.
Vive Jésus ! Amen.
Revu sur l'Autographe qui, en 1900, était conservé à Milan, dans l'oratoire de YAddolorata.
( 1 ) Ce que nous savons des maladies de la Mère de Chantai et l'appellation de « Mère, » qui paraît simultanément avec celle de « Fille » dans presque tous les billets authentiques de 1612, persuadent cette date approximative,
(a) La baronne de Thoreas.
'40 Lettres de saint François de Sales
DCCXXXVIII
Où se révèle l'amour pur de Notre-Seigneur et l'amoureuse fidélité à son service. — Laissons Dieu façonner notre cœur tout à son gré. — Cinq élévations propres à sanctifier les souffrances. — Pourquoi et comment faut-il recourir aux remèdes. — Profit spirituel de la maladie.
Ma chère Fille,
Laissons pour un peu la méditation (ce n'est que pour mieux sauter que nous reculons), et prattiquons bien cette sainte résignation et cet amour pur de Nostre Seigneur qui ne se prattique jamais si entièrement qu'emmi les tourmens ; car d'aymer Dieu dedans le sucre, les petitz enfans en feroyent bien autant, mais de l'aymer dedans l'absinthe, c'est la le coup de nostre amoureuse fidélité. De dire Vive Jésus sur la montaigne de Thabor, saint Pierre, tout grossier, en a bien le * Cf. Matt.,xvn, 4. courage*; mais de dire Vive Jésus sur le mont de Calvaire, cela n'appartient qu'a la Mère et a l'amoureux *Joan.,xix, 26. fidelle qui luy fut laissé pour enfant *.
Or sus, ma Fille, voyés-vous, je vous recommande a Dieu pour obtenir pour vous cette sacrée patience, et n'est pas en mon pouvoir de luy proposer rien pour vous, sinon que tout a son gré, il façonne vostre cœur pour s'y loger et y régner éternellement ; qu'il le façonne, dis-je, ou avec le marteau, ou avec le ciseau, ou avec le pinceau : c'est a luy d'en faire a son playsir, non pas, ma chère Fille ? faut-il pas faire ainsy ?
Je sçai que vos douleurs se sont augmentées despuis
( 1 ) Même après de longues études comparatives, il est difficile de proposer une destinataire. La lettre pourrait s'adresser assez vraisemblablement à Mme de Travernay, mais aussi à Mme de la Fléchère ou à Mme d'Aiguebelette, l'une et l'autre maladives ou souffrantes. Si elle a été écrite à l'une de ces trois personnes, la date approximative que nous lui attribuons paraît probable.
Année 161 i 141
peu, et a mesme mesure le desplaysir que j'en ay ; bien qu'avec vous, je loue et bénis Nostre Seigneur de son bon playsir qu'il exerce en vous, vous faysant participer a sa sainte Croix et vous couronnant de sa couronne d'espines.
Mais, ce me dites vous, vous ne pouves gueres arrester vostre pensée sur les travaux que Nostre Seigneur a souffertz pour vous, tandis que les douleurs vous pressent. Et bien, ma chère Fille, il n'est pas aussi requis que vous le fassies, ains que tout simplement vous esleviés, le plus fréquemment que vous pourrés, vostre cœur a ce Sauveur et que vous fassies ces actions : premièrement, d'accepter le travail de sa main, comme si vous le voyies luy mesme vous l'imposant et fourrant en vostre teste ; secondement, vous offrant d'en souffrir encores davantage ; troisiesmement, l'adjurant par le mérite de ses tourmens , d'accepter ces petites incommodités en l'union des peynes qu'il souffrit sur la croix ; quatriesmement, protestant que vous voules non seulement souffrir, mais aymer et caresser ces maux comme envoyés d'une si bonne et douce main ; cinquiesmement, invoquant les Martyrs et tant de serviteurs et servantes de Dieu qui jouissent du Ciel pour avoir esté fort affligés en ce monde.
Il n'y a nul danger a désirer du remède, ains il le faut soigneusement procurer ; car Dieu, qui vous a donné le mal, est aussi l'autheur des remèdes. Il faut donq les appliquer, avec telle résignation néanmoins, que si sa divine Majesté veut que le mal surmonte, vous y acquiescerés ; s'il veut que le remède vainque, vous l'en benirés.
Il n'y a point de danger, en faysant les exercices spirituelz, d'estre assise. Nullement, ma Fille ; mais je dis pour beaucoup moins d'incommodités que celles que vous souffres.
Mon Dieu, ma Fille, que vous estes heureuse si vous continues a vous tenir sous la main de Dieu, humblement, doucement et souplement! Ah! j'espère que ce mal de teste profitera beaucoup a vostre cœur ; vostre cœur, dis-je, que le mien chérit d'un amour tout particulier.
142 Lettres de saint François de Sales
C'est maintenant, ma Fille, que, plus que jamais et a très bonnes enseignes, vous pouves tesmoigner a nostre doux Sauveur que c'est de toute vostre affection que vous aves dit et dires : Vive Jésus !
Vive Jésus ! ma Fille, et qu'il règne parmi vos douleurs, puis que nous ne pouvons régner ni vivre que par celle de sa mort. Je suis en luy, tout entièrement vostre.
Franc5, E. de Genève.
DCCXXXIX
A LA MERE DE CHANTAL
Le baume sacré du nom de Jésus; quels sont les cœurs qu'il pénètre de son parfum. — Pieuses aspirations. — Souhaits pour la Mère de Chantai. — Le mystère de la Circoncision. — Prière au « divin Poupon. » — La circoncision spirituelle.
Annecy, Ier janvier 1612(1).
O Jésus, remplisses nostre cœur du bausme sacré de vostre nom divin *, affin que la suavité de son odeur se * Cf. Cant. dilate en tous nos sens et se respande en toutes nos actions. Mays pour rendre ce cœur capable de recevoir une si douce liqueur, circoncisés-le et retranchés d'iceluy tout ce qui peut estre desaggreable a vos saintz yeux. O nom glorieux, que la bouche du Père céleste a nommé éternellement, soyés a jamais la superscription de nostre ame, affin que, comme vous estes Sauveur, elle soit éternellement sauvée. O Vierge sainte, qui, la première de toute la nature humaine, aves prononcé ce nom de salut, inspirés-nous la façon de le prononcer ainsy qu'il est convenable, affin que tout respire en nous le salut que vostre ventre nous a porté.
Ma très chère Fille, il failloit escrire la première lettre de cette année a Nostre Seigneur et a Nostre Dame ; et voyci la seconde par laquelle, o ma Fille, je vous donne le bon an et dédie nostre cœur a la divine Bonté. Que puissions-nous tellement vivre cette année,
(1) A cause de l'appellation de « Fille » donnée à la Mère de Chantai tout au long de cette lettre, et de l'allusion à un fait très caractéristique (voir la note suivante), la date proposée est la plus vraisemblable.
144 Lettres de saint François de Sales
qu'elle nous serve de fondement pour l'année éternelle ! Du moins ce matin, sur le resveil, j'ay crié a nos oreilles : Vive Jésus ! et eusse bien voulu espandre cet huyle sacré sur toute la face de la terre.
Quand un bausme est bien fermé dans une phiole, nul ne sçait discerner quelle liqueur c'est, sinon celuy qui l'y a mise ; mais quand on a ouvert la phiole et qu'on en a respandu quelques gouttes, chacun dit : C'est du bausme. Ma chère Fille, nostre cher petit Jésus estoit tout plein du bausme de salut, mays on ne le connoissoit pas, jusques a tant qu'avec ce couteau doucement cruel
* Luc, h, ai. on a ouvert sa divine chair *; et lhors on a conneu qu'il *Cant., i, 2. est tout bausme et huyle respandu *, et que c'est le
bausme de salut. C'est pourquoy saint Joseph et Nostre Dame, puis tout le voysinage commence a crier : Jésus,
* Cf. Matt., 1,21. qui veut dire Sauveur *.
Playse a ce divin Poupon dé tremper nos cœurs dans son sang et les parfumer de son saint nom, affin que les roses des bons désirs que nous avons conceus soyent toutes pourprées de sa teinture et toutes odorantes de son unguent. Mon Dieu, ma Fille, que cette circoncision est a propos de nos petitz, mais grans renoncemens ! car c'est proprement une circoncision spirituelle (0.
Vostre très affectionné père et serviteur,
Franc5, E. de Genève.
(i) « Le dernier jour de » Tannée 1611, écrit la Mère de Chaugy ( Mémoires, etc., Partie II, chap. v), « notre Bienheureuse Mère commença à tenir le chapitre annuel, faire nomination des nouvelles officières et donner des aides, comme il se pratique aujourd'hui. » On commença aussi à changer « les me- « dailles, croix, chapeletz, images... entre les Seurs, » ainsi qu'il est marqué dans la Constitution Ve des Religieuses de la Visitation. (Cf. tome VI, Appendice, pp. 452, 453.)
Voilà, semble-t-il, la « circoncision spirituelle » dont parle le Saint au lendemain du jour où elle s'introduisit.
Année 1612 145
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