‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 3 sur 88 · SAINT FRANÇOIS DE SALES · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS DE SALES

DCLIII (0

A LA COMTESSE DE TOURNON l2)

Comme l'Evêque de Genève entendait réduire un délinquant à l'obéissance ; ses griefs contre une famille qui le protégeait. — Le plus grand désir du Saint.

Annecy, 9 septembre 1610.

Madame,

Dieu sçait que le désir duquel je suis pressé de faire chastier messire Nicolas Nacot (3), n'a point d'autr'origine qu'en mon devoir, qui m'oblige de réduire a l'obéissance ceux qui la doivent et la refusent a l'authorité que je tiens. Que si ledit Nacot eut comparu estant

(1) Sur la foi des précédents éditeurs, qui avaient daté cette lettre de 1620, et d'une copie réputée exacte, qui portait la date de 1614, nous avons rejeté ce texte de notre tome XIV. L'Autographe nous a permis de restituer la vraie date, mais il nous a été communiqué trop tard pour que nous ayons pu l'insérer à sa place.

(2 ) Philiberte de Beaufort, fille d'Antoine de Beaufort, seigneur de Lupigny, Gerbais, etc., et de dame Claudine de Charansonnay, avait épousé Prosper- Marc Maillard, comte de Tournon. (Voir Dufour et Mugnier, Les Maillard^ Chambéry, 1889, et tome XIII, note ( 1 ), p. 336.) Veuve en 1616, elle vécut jusqu'en 1633. C'est d'elle que parle le Saint dans plusieurs lettres, sous le nom de « madame la Comtesse. » (Cf. ci-après, p. 11.)

(3) Nicolas Nacot figure dans les Registres de l'Evêché de 1596-1601, comme bénéficiaire d'une prébende instituée pour lui à Rumilly. La famille de Tournon aurait pu choisir, semble-t-il, un personnage plus digne de sa protection, car les expressions sévères du Saint et d'autres indices font croire que le rebelle ne méritait pas beaucoup d'estime. Il vivait encore en 1620.

Lettres V \

2 Lettres de saint François de Sales

appelle, il y a long tems que son innocence, sil en a, auroit esté honnorablement appreuvee. Mais de ne vouloir pas seulement comparoistre et me vouloir dire ses raysons teste a teste, sans autre reconnoissance de son devoir qu'en paroles, c'est chose que je ne puis estimer raysonnable.

Au demeurant, Madame, je ne puis non plus penser pourquoy vous tenes pour rigoureuse la poursuite faite contre cet homme là, puisqu'il y a plusieurs moys qu'il va mesprisant toutes citations impunément. Et encor suis-je plus estonné dequoy vous me tenes pour ombragé contre monsieur vostre mari, et me dites que beaucoup d'indices ne luy en ont donné que trop de connoissance ; car, en vray (sic) vérité, je me suis tous-jours tenu pour fort honnoré de la bienveuillance que, de sa grâce, il m'a portée. Et si mon impuissance et insuffisance ne m'a pas permis de la cultiver par mes services, ma connoissance pourtant ne m'a jamais permis de demeurer sans une très forte affection de correspondre a cette faveur par tous les tesmoignages qu'il me seroit possible. Aussi, Madame, vous ne me marques que cette languissante, mais que néanmoins il vous plait d'appeller rigoureuse procédure ; et moy, pourveu que vous me permettiés de me défendre un peu librement contre vous, je vous diray que si le nœud du devoir que j'ay a monsieur vostre mari et a vous se pouvoit desfaire, vous m'auries tous deux grandement des-obligé en deux occasions.

L'un' est quand, sciemment, vous fistes prendre la licence de faire le mariage de monsieur et madame de Monthouz vos enfans, laquelle, pour un si grand empeschement, nous ne pouvions donner qu'abusivement (0. Mais, comme pouvoit-on ne faire pas ce qui estoit désiré d'un si bon lieu ? Or, Madame, je serois extrêmement

(i) En effet, Claire-Marie de Maillard avait été mariée, le 10 novembre 1609, à Gabriel Guillet, seigneur de Monthoux; mais on s'aperçut plus tard qu'il existait entre eux un empêchement de parenté au troisième degré. Le 19 avril 1613, saint François de Sales fit demander la dispense à Rome, et ce fut seulement deux années plus tard, le 24 septembre 161 5, qu'il put écrire à Mme de la Fléchère : « Nous avons ce matin espousé M. et Mme de « Monthouz, leur dispense estant venue en bonne forme. »

Année 1610 3

desplaysant si, sur la bienveuillance delaquelle vous me gratifiés, j'avois pensé seulement a tirer de vous chose qui vous deut donner le moindre repentir du monde, et jugerois de vous avoir grandement offencé si je l'avois fait esciemment.

L'autre fois, Madame, ça esté quand vous aves entrepris de soustenir la des-obeissance de cet homme d'Eglise pour lequel vous m'escrivés ; car de maintenir sa cause, au fond de l'affaire, vostre charité seule, sans autre considération, vous en pouvoit donner une juste volonté. Mais ne vouloir seulement pas quil responde et se représente quand il est appelle, et vouloir encor que je sois condamné de rigueur et d'infidélité si je ne treuve bon cela, il me semble que c'est la rigueur mesme et que, tacitement, on préfère ce prestre et son injuste repos a l'authorité en laquelle je suis, et que, sans violer mon devoir, je puis vouloir en fin le ramener a la bergerie et sous la houlette.

Ce pendant, Madame, je veux bien attendre encor quelque tems avant que de faire aucunes poursuites, pour apprendre de vous mesme, puisque vous me faites espérer le bien de vous voir si tost, les raysons de ce vénérable personnage. Que si elles sont telles que je me doive humilier, je le feray de bon cœur ; mais si aussi il se treuve raysonnable qu'il s'humilie sous la justice que je fay exercer, je vous supplieray de ne point employer l'authorité de vostre bienveuillance pour l'en exempter, contre la nécessité de ma charge.

Je me res-joùys que Sa Sainteté ayt ouctroyé le [remède] requis au mal de l'action que fit messire Nacot, et seray encor plus ayse quand je sçauray quil aura esté légitimement appliqué ; car, honnorant très chèrement monsieur vostre mari et vous, Madame, comme je fay et feray toute ma vie, je désire que tout ce qui vous est praetieux vive entre les bénédictions caelestes et que rien ne demeure jamais en vostre mayson qui les en puisse divertir. Madame, j'ay de l'affection et de lhonneur pour monsieur vostre mari, pour vous et pour les vostres autant que vous sçauries souhaiter d'homme qui vive ;

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mais le plus grand désir que je face, c'est que jamais Dieu ne soit abandonné, non pas mesme pour un moment. Je le supplie donq quil vous conserve tous, quil vous prospère et bénisse de ses plus grandes faveurs ; et vous, je vous conjure, Madame, faites moy le bien de me croire fermement,

Vostre plus humble serviteur et parent,

Françs, E. de Genève.

9 septembre 1610, a Neci.

A Madame Madame la Contesse de Tornon (0.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme la marquise Pensa, à Turin. ( 1 ) L'adresse n'est pas de la main du Saint.

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