‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 48 sur 88 · A L'ARCHIDUC D'AUTRICHE, ALBERT VII · texte numérisé non relu

A L'ARCHIDUC D'AUTRICHE, ALBERT VII

Supplique en faveur de rétablissement d'un monastère à Saint-Claude. — Le sort ordinaire de ceux qui recherchent l'intimité de Dieu. — Comment les âmes qui prient servent leur pays et leur époque.

Gex, 29 juillet (2) 1612.

Cum hoc tempus aestivum, Augustissime Princeps, in recensendis rébus ecclesiasticis hujus regionis Gayarice impenderem, ecce afinitimo oppido Sancti Claudii, vineae

Très auguste Prince, Pendant cette saison d'été, je passais en revue les affaires religieuses de ce pays de Gex, lorsque, de la ville voisine de Saint- Claude, quelques petites vignes, qui auparavant répandaient une

(1) Albert VII (1 559-1621), archiduc d'Autriche, prince des Pays-Bas, sixième fils de l'empereur Maximilien II, se destina d'abord à l'état ecclésiastique et reçut en 1577, du Pape Grégoire XIII, le chapeau de cardinal. Plus tard, renonçant à la pourpre, il épousa (1598) Isabelle-Claire-Eugénie, fille de Philippe II, roi d'Espagne. L'archiduc avait une grande estime pour l'Evêque de Genève, dont il eut l'occasion d'admirer les vertus. (Voir le tome précédent, note (4), p. 215.)

( 2 ) Chez les premiers éditeurs, la traduction seule est ainsi datée : « De Gex, le 29 juin 161J. » Charles-Auguste place cette pièce parmi les faits de 1612; Hérissant et les éditeurs suivants lui assignent cette dernière date, mais en retenant le quantième du 29 juin. Des auteurs plus récents la datent du 29 juillet 1617 ; on a proposé encore 1611 et 1613.

Or, du texte même, il ressort que la lettre a été écrite à Gex, au cours de l'été, durant un séjour d'au moins quelques semaines, parmi les occupations d'un recensement religieux du pays, et en faveur d'une Congrégation à tendances contemplatives, laquelle n'existait encore qu'en projet. Ces particularités permettent d'exclure les dates indiquées ci-dessus. En 161 1, le voyage du Saint n'eut lieu qu'au mois de mai; en 1613 (22-30 juillet), il ne dura que huit jours à peine, et encore fut-il coupé d'un pèlerinage à Saint-Claude. En 1617, le futur établissement des Annonciades était loin de ses débuts (voir note (1), p. 250). La date que nous proposons concilie à la fois ce que nous savons des origines du monastère et du voyage que fit l'Evêque de Genève à Gex, du 14 au 31 juillet 1612. (Cf. ci-après, Lettre dccxcix.)

Année 1612 249

quaedam parvulae, ut antea suavissimum pietatis odorem *, * Cf. Cant., n, 13. ita nunc amarum mentis suae dolorem dederunt.

Aliquot enim illius loci virgines devotissimae, cum summopere cuperent religiosum vitse genus aggredi, viderentque se tam longe a monasteriis mulierum abesse, ut vix possent sperare se expetitis Sponsi caelestis nuptiis aliquando potituras, de monasterio ibi construendo cogitare cœperunt. Cumque res, bonis omnibus grata, jamjam initium habitura videretur, repente ab hominibus venit turbatio. Solemne namque est omnibus regnum et gloriam Dei paulo pressius quserentibus, pericula in mari, pericula in terra, sed maxime afalsis fratribus *, * II Cor., xu, 26. hoc est, a vulpibus parvulis quœ demoliuntur vineas *, * Cant., n, 15. experiri. Ergo, Serenissime Princeps, congregatio illa virginum, quamvis Institutum Ecclesise judicio probatum et in Burgundia jampridem incœptum colère vellet, multis tamen contradicentibus hujus sœculi filiis *, qui et *Luc,xvi,8,xx,34. interdum, per horrendam astutiam, pietatem pietatis praetextu evellunt, nulla ratione hucusque negotium illud sacrum conficere valuit.

odeur de piété très suave, ont exhalé soudain l'amère douleur de leur âme.

Ce sont quelques jeunes filles de cette cité, très dévotes et très désireuses d'entrer en Religion ; mais voyant qu'elles étaient si loin des monastères de femmes, qu'à peine pourraient-elles jamais jouir des noces tant désirées du céleste Epoux, elles ont pensé à bâtir un monastère en ce lieu. La chose, agréée de tous les gens de bien, allait, semble-t-il, prendre commencement ; mais tout à coup, elle a été dérangée par les hommes. C'est d'ailleurs le sort ordinaire de ceux qui cherchent d'un peu plus près le royaume et la gloire de Dieu, d'avoir à subir des traverses sur mer et des traverses sur terre, et surtout de la part des faux frères, c'est-à-dire des renardeaux qui détruisent les vignes. Oui, Sérénissime Prince, cette association de jeunes filles, quoiqu'elle désirât prendre un Institut approuvé par l'Eglise et depuis longtemps établi en Bourgogne, a rencontré bien des contradicteurs parmi les enfants de ce siècle qui bien souvent, par une effroyable malice, renversent la piété au nom de la piété même ; et ainsi, cette œuvre si sainte n'a pu aucunement se faire.

250 Lettres de saint François de Sales

Verum, in tanta difficultate, etsi plerique simplicissimis virginibus desperationem injicerent, non potuerunt nihilominus illse non recte sperare, dum videlicet in Celsitudinis Vestrae summam pietatem oculos mentis conjiciunt, arbitrât» sane merito se ab ea facile praesidium impetrare posse, quo omnia impedimenta dispellantur. Et quia sexui et virginitati pudor natura individuus cornes est, non sunt ausae [ad] pedes Celsitudinis Vestrae, nisi aliquo sacerdote duce, accedere ; unde me, tanquam ex Antistitibus viciniorem, rogaverunt, ut eas earumque sanctum desiderium eidem piissimae Celsitudini Vestrae per litteras commendarem (O.

Dans un tel embarras, plusieurs ont essayé d'enlever tout espoir à des âmes si simples ; toutefois, celles-ci ont repris confiance, et non sans raison, lorsque jetant les yeux sur l'éminente piété de Votre Altesse, elles ont pensé à bon titre en obtenir sans peine le secours qui écarterait tous les obstacles. Mais parce que la pudeur est la compagne inséparable de ce sexe et de la virginité, elles n'ont pas eu la hardiesse de se présenter à vos pieds sans être introduites par quelque prêtre. Aussi m'ont-elles prié, comme étant l'Evêque le plus voisin, de recommander par lettres à Votre très dévote Altesse, et leurs personnes et leur religieux désir ( 0.

(1) En 1609, la ville de Saint-Claude fut ébranlée par un mouvement de piété extraordinaire ; beaucoup d'âmes d'élite, éprises de vie intérieure, gagnèrent le cloître. D'autres, à qui la clôture mitigée de la Galerie d'Annecy avait paru trop douce, furent d'avis d'ériger un monastère à Saint-Claude même, sur les conseils du P. de Bonivard et du P. François de Bugey, Capucin. (Cf. ci-dessus, note (2), p. 91.) Il s'agissait de fonder une nouvelle ruche « d'abeilles mystiques ; » les amis du Saint encourageaient l'entreprise, Prospère de Boisset, sa parente (1), en était l'âme : en fallait-il davantage pour lui concilier les sympathies de François de Sales? De là, cette requête. Malgré toutes sortes d'oppositions, la petite troupe obtint les lettres-patentes de l'archiduc le 27 juin 1617, l'autorisation de l'Ordinaire le 27 décembre 1618 et le 29 septembre 1620 le monastère fut inauguré par la vêture de quatorze postulantes. C'était la huitième maison des Religieuses Annonciades célestes, fondées à Gênes en 1604 par la bienheureuse Victoire Fornari-Strata et le P. Bernardin Zannoni, S. J. L'Institut se répandit rapidement en plusieurs pays et compta bientôt de célèbres monastères, à Paris, Saint-Denis, Lyon. Celui de Langres, établi en 1623 par M.sr Zamet, est aujourd'hui encore le dépositaire des traditions de l'Ordre pour la France. (D'après les Annales des Religieuses Annonciades de Langres.)

(1) Elle était fille de Guillaume de Boisset et de Jeanne de Beaufort, de Savoie.

Année 1612 251

Quod dum impensissimis precibus facio , non certe propterea me velle ambulare in magnis * existimare * Ps. cxxx, r, 2. quisquam débet : ideo namque ambulo confidenter, quia ambulo simpliciter *, confisus nimirum preces meas a * Prov., x, 9. plerisque magnae erga Vestram Celsitudinem auctoritatis intercessoribus auxilium accepturas. Postulabit enim mecum idipsum quod expeto, innata Vestrae Celsitudinis benignitas, infusa religio, parta devotio, ac denique horum temporum miseranda conditio, quae ea est ut preces plurimas , ac proinde precatores multos requirat. - Quare, novum hoc mysticum examen apum, orationis mellincium meditantium, eo gratius Celsitudini Vestrae futurum duxi, quo locupletiorem et utiliorem huic aetati operam navare constituit.

Vive porro, Celsissime et Serenissime Princeps, vive quam diutissime, quam fœlicissime ac sanctissime, ac sacrarum harum virginum humillimarum faventibus oculis aspice, excipe, perfice votum, quod humillime exposuit Serenissimae Celsitudini Vestrae

Je le fais avec de très instantes prières, mais on ne doit pas croire pour cela que je veuille marcher en grandeur : si je marche avec assurance, c'est que je marche avec simplicité, bien persuadé que ma requête sera appuyée par plusieurs intercesseurs très influents auprès de Votre Altesse. Je trouverai en effet pour m'aider à plaider ma cause, la douceur qui est naturelle à Votre Altesse, l'esprit de piété qui lui a été départi, la dévotion qu'elle a acquise et enfin la malheureuse condition de notre temps, qui exige bien des prières, et partant beaucoup d'âmes qui prient. C'est pourquoi, ce nouvel essaim d'abeilles mystiques qui se préparent à composer le miel de l'oraison, sera, je crois, d'autant plus agréable à Votre Altesse, qu'elle a résolu de s'employer avec plus de générosité et de profit au service de notre époque.

Vivez, très grand et Sérénissime Prince, d'une très longue, très heureuse et très sainte vie, et, d'un œil favorable, regardez, agréez, comblez le vœu de ces très humbles pieuses filles, comme l'a très humblement exposé à Votre Altesse

252 Lettres de saint François de Sales

DCCXCVIII

A LA MÈRE DE CHANTAL

Un bonjour du « grand saint Pierre. » — La délivrance des liens spirituels. — <( Mignardise d'amour » de Notre-Seigneur. — La marque de l'amour fidèle. — Il faut mourir ou aimer. — «Une jolie pensée. » — Les jeunes apprentis et les vieux maîtres en l'amour de Dieu. — Où tendait l'amitié mutuelle qui unissait l'âme du Saint et celle de la Mère de Chantai.

Annecy, i6r août 1612 (1).

Nostre grand saint Pierre, resveillé de son sommeil par l'Ange, vous donne le bon jour, ma très chère Mère.

* Act., xii, 3-11. Combien de douceurs en l'histoire de cette délivrance * !

car son ame en est tellement saysie qu'il ne sçait s'il songe ou s'il ne songe pas. Que puisse nostre Ange toucher ce jourdhuy nostre flanc, nous donner le resveil de l'attention amoureuse a Dieu, nous délivrer de tous les liens de l'amour propre et nous consacrer a jamais a ce céleste amour, affin que nous puissions dire : Maintenant je sçai, certes, que Dieu a envoyé son Ange et m' a délivré.

Helas ! qu'il fut heureux, nostre cher saint Pierre, car

ce fut par mignardise d'amour que Nostre Seigneur luy

*joan.,ult., 15-17. demanda si souvent : Pierre, m' ay m es-tu* ? Non point

Dieu 1. VI ch. xiv qu'il en doutast, niais pour le grand playsir qu'il prend

(tom. IV, p. 353). a nous souvent ouyr dire et redire et protester que nous

l'aymons. Ma chère Mère, aymons-nous pas le doux

Sauveur? Ah! il sçait bien que si nous ne l'aymons,

pour le moins desirons-nous de l'aymer. Or si nous l'ay-

* Ubi supra. mons, paissons ses brebis et ses aigneaux * : c'est la,

la marque de l'amour fidèle.

Mays dequoy faut-il repaistre ces chères brebiettes ?

(1) La date de 161 1 serait contredite par le titre de « Mère » donné tout au long du texte à la destinataire; la présence des deux Saints à Annecy exclut 1613 et 161 5, car ces deux années-là, au mois d'août, la Mère de Chantai était absente de Savoie. Reste la date que nous proposons sous toutes réserves et sans prétendre écarter absolument 1614.

Année 1612 253

De l'amour mesme, car, ou elles ne vivent pas, ou elles vivent d'amour : entre leur mort et l'amour, il n'y a point d'entredeux. Il faut mourir ou aymer, car qui n'ayme, dit saint Jean *, il demeure en la mort. * I Ep., m, 14.

Mais sçaves vous une jolie pensée? Nostre Seigneur va dire a son cher saint Pierre : Quand tu estois jeune, tu mettois ta ceinture et allois ou tu voulois ; mais quand tu seras vièl, tu estendras ta main, et un autre te ceindra et te mènera ou tu ne veux pas *. • Joan., ult., 18. Les jeunes apprentifz en l'amour de Dieu se ceignent eux mesmes : ilz prennent les mortifications que bon leur semble, ilz choisissent leur pénitence, résignation et dévotion et font leur propre volonté parmi celle de Dieu ; mais les vieux maistres au mestier se laissent lier et ceindre par autruy et se sousmettent au joug qu'on leur impose, et vont par lès chemins qu'ilz ne voudroyent pas selon leur inclination. Il est vray qu'ilz tendent la main ; car, malgré la résistance de leurs inclinations, ilz se laissent gouverner volontairement contre leur volonté, et disent qu'il vaut mieux obéir que faire des offrandes* : et * I Reg., xv, 22 ; voyla comm'ilz glorifient Dieu, crucifiant non seulement *' '

leur chair*, mais leur esprit. * Galat., v, 24.

Vrayement hier, tandis que l'on chantoit l'Invitatoire et qu'on disoit : « Vive le Roy des Apostres ! Venes et adorés le (0, » j'eus un si doux et amiable sentiment que rien plus, et soudain je desirois qu'il s'espanchast sur tout nostre cœur.

O Dieu ! nostre Sauveur nous soit a jamais toute chose. Tenes le cœur en haut, dans le sein amoureux de la divine Bonté et Providence, car c'est le lieu de son repos *. C'est luy qui m'a rendu tout vostre, et vous toute * Ps. cxxxi, 14. mienne, affin que nous fussions plus purement, parfaitement et uniquement siens. Ainsy soit il.

(1) Dans le bréviaire de l'ancien diocèse de Genève, le répons de l'Invitatoire pour les Matines des Apôtres était : Regem Apostolorum * Adoremus Dominum. (Voir Lafrasse, Etude sur la Liturgie dans l'anc. dioc. de Genève, 1903-1904, chap. v, Me m. de VAcad. Salés., tome XXVII, p. uo.)

254 Lettres de saint François de Sales

DCCXCIX

AU marquis de lans

Rentré à Annecy, TEvêque de Genève rend compte de ses négociations dans le pays de Gex. — Eloge d'un commissaire. — Sentiments des Genevois.

Annecy, 2 août 16 12.

Monsieur,

Ayant esté remis en la possession de toutes les églises Cf. supra, p. 172. de Gex * qui estoyent occupées par les ministres (0, hormis de celles que ceux de Genève détiennent (2), pour le regard desquelles j'ay esté renvoyé au Conseil du Roy de France, je suis revenu a mon ordinaire résidence, en laquelle je vous salue très humblement et vous supplie me conserver lhonneur de vostre bienveuillance.

Le commissayre député pour me mettre en ladite possession est un simple conseiller de la cour de Parlement de Digeon (3), qui vint luy troysiesme ; et néanmoins, s'est fort bien sceu fair'obeir, non obstant toutes les allégations et répugnances* des hérétiques. Ceux de Genève ont esté estonnés et marri (sic) qu'on ayt mis en compromis la restitution des biens quilz tiennent dans la souveraineté de France, et n'ont pas manqué d'avancer que Son Altesse les traittoit mieux pour ce regard.

Rien autre ne s'est passé qui soit digne de vous estre représenté ; c'est pourquoy, priant Nostre Seigneur quil

( 1 ) Le Procès-verbal de Gex (Ms. cité plus haut, note (2), p. 130) donne les noms suivants : « David du Piotey, Jacques Clerc, Jacques Gautier, Pierre Prévost, Jean Périer, Pierre de Préaux, Andoche Perreau, Abraham du Pan, Jean-Baptiste Chalon, Jean Juppé. »

(2) On lit dans le même Procès-verbal, sous la date du 28 juillet 1612 : « N'avons (les commissaires de Sa Majesté, MM. Milletot et de Brosses) visité les églises de Moins, Satiny (Satigny), Avouilly (Avully), Ressins (Russin) et Malve (Malval), attandu les prétentions de la Seigneurye de Genève sur lesdicts lieux, sur lesquels nous avons cy devant ordonné que ledict sieur Evesque se pourvoiroit par devers Sa Majesté et nosdicts seigneurs de son Conseil. » Voilà quels étaient les biens en litige.

(3) Bénigne Milletot (voir ci-dessus, note (1), p, 5).

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vous face de plus en plus abonder en sa grâce, je me nommeray en toute vérité, Monsieur,

Très humble et très affectionné serviteur de Vostre Excellence,

2 aoust 161 2, a Neci.

A Son Excellence.

A Chamberi.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat.

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