remplisse vostre royale personne de ses bénédictions
puisque, par l'authorité quil vous a donnée, vous faites bénir son saint nom en tant d'endroitz esquelz il estoit prophané.
Ce sont les continuelz souhaitz que, par un' immortelle obligation, fait et fera tous-jours, Madame,
Vostre très humble et très obéissant orateur et serviteur,
Françs, Evesque de Genève.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation du Mans.
DCCCI
A UN GENTILHOMME La mort d'une fille spirituelle du Saint, âme 0 belle et dévote. »
Annecy, 7 août 1612 ( 1 ).
Monsieur,
Je viens d'apprendre par M. le médecin Grandis ^2) le douloureux mais bienheureux trespas de madame vostre chère espouse. Certes, mon cœur en a esté autant vivement touché que de perte que j'aye faite il y a long tems ; car la bonté, la pieté et la vertu que j'avois veuës en cette belle ame m'avoyent tellement rendu obligé a rhonnorer, que des-ormais j'en faysois une profession
( 1 ) La lettre est ainsi datée en 1641, par le premier éditeur; il n'a pas été suivi par les autres, qui ont changé 1612 en 1621. Jusqu'à preuve du contraire, nous croyons qu'il faut maintenir la première date.
Le destinataire avait peu de temps à vivre, il habitait la Savoie très probablement ; sa femme était dirigée par François de Sales qui l'estimait beaucoup pour ses vertus : c'est tout ce que nous en savons.
(2) Voir ci-dessus, note (1), p. 20.
Année 1612 257
solemnelle. Qu'elle est heureuse, cette chère dame, d'avoir, parmi tant de douleurs et de travaux, conservé la fidélité qu'elle devoit a son Dieu, et que ce m'a esté de consolation d'avoir sceu une partie des paroles de charité que son esprit a lancées, avec ses derniers souspirs, dans le sein de la miséricorde divine I
Mays, Monsieur, n'auray je pas une immortelle obligation a la faveur qu'elle me faysoit, puisqu'en cette extrémité de sa vie mortelle, elle a si souvent tesmoigné qu'elle avoit mémoire de moy, comme de celuy qu'elle sçavoit luy estre tout dédié en Nostre Seigneur? Jamais cette souvenance ne sortira de mon ame, et ne pouvant luy offrir le service très fidèle que j'avois juré a sa vertu et dévotion, je vous conjure, Monsieur, de l'accepter et recevoir avec celuy que l'honneur de vostre bienveuillance avoit des-ja acquis sur mes affections. Et cependant, en cette occasion, employés la grandeur de vostre courage pour modérer la grandeur du desplaysir que la grandeur de vostre perte vous aura donné. Acquiesçons, Monsieur, aux decretz de la Providence souveraine, decretz qui sont tous-jours justes*, tous-jours saintz, *Cf.Ps.cxvuî,i37. tous-jours adorables, bien qu'impénétrables et obscurs a nostre connoissance.
Cette belle et dévote ame est decedee en un estât de conscience auquel si Dieu nous fait la grâce de mourir, nous serons trop heureux de mourir en quelque tems que ce soit. Aggreons cette grâce que Dieu luy a faitte, et ayons doucement patience pour ce peu de tems que nous avons a vivre icy bas sans elle, puisque nous avons espérance de demeurer avec elle éternellement au Ciel, en une société indissoluble et invariable.
Monsieur, je respandray toute ma vie des bénédictions sur madame vostre chère defuncte, et seray invariablement
Vostre plus humble, très affectionné et fidèle serviteur,
Franc8, E. de Genève.
D'Annessi, ce 7 aoust 161 2.
Lettres V
258 Lettres de saint François de Sales
DCCCII
A LA MÈRE DE CIIANTAL
L'aube du jour éternel. — Souhaits pour la petite Congrégation. — Un sentiment fort particulier qu'éprouve le Saint la veille de l'Assomption. — La divine Fruitière. — En descendant de chaire.
Annecy, 15 août 1612 (1).
Hé, que belle est cette Aube du jour éternel, laquelle montant devers le Ciel, va, ce semble, de plus en plus
* Cf. Cant., vi, 9. croissant es bénédictions de son incomparable gloire * !
* Cf. ibid., m, 5. Qu'a jamais les odeurs d'éternelle suavité * esparses sur
les cœurs de ses devotz, remplissent celuy de ma très chère Mère comme mon cœur propre, et que nostre chère petite Congrégation, toute vouée a la louange de son Filz
* Orat. post divin, et des mammelles sacrées qui l'ont alaité *, jouisse des Offic. ,. . ^ ' J
bénédictions préparées aux âmes qui 1 honnorent.
Hier au soir, j'eus un sentiment fort particulier du bien que l'on a d'estre enfant, quoy qu'indigne, de cette glorieuse Mère, Estoile de mer, belle comme la lune,
* Cant., vi, 9. eslenë comme le soleil *. O mon Dieu! ma très chère
Mère, j'ay eu une spéciale consolation de voir comme elle donna une belle robe d'une blancheur nompareille
* Vide Matut. in a son serviteur saint Hildephonse, Evesque de Tolède*;
festo S. lldefonsi, ,, «
ll°Noct., Lectiov. car, pourquoy n en donnera-elle pas une a nostre cher cœur? Voyes-vous, je retourne tous-jours a mes brebis. Entreprenons des grandes choses sous la faveur de cette Mère, car si nous sommes un peu tendres en son amour, elle n'a garde de nous laisser sans l'effect que nous prétendons. O Dieu, quand je me resouviens qu'aux
*Cap. n, 5. Cantiques *, elle dit : Entourés tnoy de pommes, je
(1) L'édition de 1626 donne ce texte sans date; Biaise (1833) lui assigne celle de 1612, mais sans preuves. On peut la retenir comme assez probable, à cause de l'allusion à « la chère petite Congrégation. » (Voir aussi plan du sermon pour la fête de l'Assomption 1612, tome VIII, p. 103.)
Année 1612 259
voudrois volontier luy donner nostre cœur ; car, quelle autre pomme peut désirer de moy cette belle Fruitière ?
Je viens du sermon, ou je voudrois bien avoir plus saintement et amoureusement parlé de nostre glorieuse et sacrée Maistresse ; je la supplie qu'elle me veuille pardonner. Dieu nous face la grâce de nous voir un jour consommés au divin amour. Ce pendant, bon jour, ma très chère Mère.
Le 15 aoust, jour de la glorification de nostre très honnoree Maistresse, qui soit a jamais nostre amour.
Franc5, E. de Genève.
DCCCIII
A M. ANTOINE DES HAYES
Par « humeur », le Saint aime la discrétion. — Service demandé en faveur du Chapitre de Genève. — Phénomènes célestes.
Annecy, 31 août 1612.
Monsieur,
11 faut que l'asseurance que j'ay de vostre bienveuillance soit infiniment asseuree, puisque a tous propos et avec tant de liberté, je prens la confiance de vous supplier pour les affaires ecclésiastiques que maintenant il me faut avoir de delà; car, certes, de mon humeur, j'ayme la modestie.
Or, voyla une requeste pour obtenir une revision en faveur du Chapitre de mon Eglise U). C'est un' affaire, comme je pense, ordinaire et que je ne vous devrois pas donner la pe}'ne de faire; mays vostre amitié en mon endroit est si universelle, que volontier elle me favorise en toutes occurrences, grandes et petites. Aussi puis-je
(1) Il nous est difficile de savoir si cette requête avait pour objet d'obtenir une remise de dîmes, ou la restitution de biens ecclésiastiques détenus par les Genevois.
260 Lettres de saint François de Sales
jurer que mon affection pour vous est si absolue, générale et invariable, que vous n'en aures jamais de plus entière de personne du monde.
Je vous escris sans loysir, a cause du soudain despart de ceux qui portent ce pacquet a Lion. Aussi n'ay-je rien de nouveau des la dernière lettre que je vous escrivis, sinon que nous avons veu en cette ville plusieurs colomnes enflammées sur Genève, et la veille de l'Assomption, entre midi et un'heure, en un jour fort clair, un'estoile asses proche du soleil, aussi brillante et resplendissante qu'est la bell'estoile en une nuit bien seraine ( T ).
Je suis, Monsieur,
Vostre très humble fidèle serviteur,
et de madame vostre chère espouse,
Françs, E. de Genève.
31 aoust 161 2.
A Monsieur Monsieur des Hayes, Maistre d'hostel du Roy, Gouverneur et Baillif de Montargis.
Revu sur l'Autographe conservé au Ier Monastère de la Visitation de Rouen.
(1) D'après les indications obligeantes de M. G. Bigourdan, de l'Observatoire de Paris, ces « colomnes » peuvent avoir été « produites par une aurore boréale. La situation de Genève, au nord d'Annecy, confirmerait cette explication. Le second phénomène, l'apparition d'une étoile en plein jour, pourrait s'expliquer par une visibilité extraordinaire de Vénus, qui, assez souvent, est visible à l'œil nu en plein jour. »
Année 1612 261
DCCCIV
A LA MERE DE CIIANTaL
Avis charitable.
Annecy, [i6n-septembre 1612 (1).]
Ma chère Fille,
Je vous advertis que madamoyselle d'Escrilles est de la mesme parentee que M. de Corselles (2), affin que vous ne luy disies pas ce que nous dismes de la bisayeule. Mais Dieu la bénie, la bonn^ madamoyselle d'Escrilles, et je prie sa Majesté qu'elle vous bénisse aussi infiniment.
Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.
( 1 ) Marie de Mouxy, veuve de Louis de la Touvière, seigneur d'Escrilles, avait passé quelques jours à la Visitation en septembre, comme on peut le conjecturer par la lettre du Saint, 13 octobre 1612. Ce billet a dû être écrit vraisemblablement pendant le séjour de la retraitante; toutefois, voir la note ci-dessous.
(2) Probablement Ferdinand de Prez, seigneur de Corcelles ; par sa mère, Antoine de Saint-Jeoire, il était cousin-germain de Mme d'Escrilles, et leur bisaïeule commune était Jeanne de Compey, femme de Louis de Saint-Jeoire. La conversion à la foi du seigneur de Corcelles avait suivi de près celle du baron d'Avully, dont il fut le témoin (1596); aussi, au dire de son frère Jean-Gaspard, jouit-il d'une « grande conversation et familiarité avec le Bienheureux. » (Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 29.) Il avait épousé Jeanne-Béatrix de Thomassin, veuve avant le 25 septembre 1612; cette particularité fait osciller la date de ces lignes entre les deux dates extrêmes que nous indiquons.
262 Lettres de saint François de Sales
DCCCV