‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 51 sur 88 · A MADAME DE GENÈVE, ABBESSE DE BAUME-LES-DAMES · texte numérisé non relu

A MADAME DE GENÈVE, ABBESSE DE BAUME-LES-DAMES

(inédite)

Offre conditionnelle d'une postulante, fille de Gallois de Sales. — Ce qui rebutait quelquefois les prétendantes à la Visitation. — Portrait de la nièce du Saint.

Annecy, 19 septembre 1612.

Madame ma très chère Mère,

Je fus certes en peyne de vostre chemin d'icy a La Roche (2), voyant que [le] tems s'aigrissoit un peu; et Dieu soit loué dequoy vous Taves passé asses heureusement. Vostre conseil a esté très bon d'envoyer prendre le carosse, et ce pendant donner la consolation de vostre veùe a madame la Comtesse vostre seur (3).

( r ) Marguerite de Genève, que la famille de Sales traitait avec tant de déférence et de considération, était fille de Guy de Genève, chevalier, seigneur de la Bâtie, baron de Lullin, et de Catherine de Ray. Religieuse en 1576 à Baumeles-Dames, elle gouverna cette Maison de 1583 à 1618 (cf. tome XIII, note ( 1 ), p. 110). C'est pour condescendre à ses désirs, que François de Sales, lorsqu'il vint à Baume (voir le tome précédent, p. 230), « bailla de tres-saincts advis pour la discipline régulière aux Religieuses » du monastère, et l'Abbesse, ajoute Charles-Auguste f/f/s/o/r?, etc.,liv. VII), « comm'elle estoit d'un tres-bon jugement et d'une grande pieté, tira depuis de luy par lettres plusieurs préceptes de la vraye dévotion et Religion. » Elle en « receut des grandes consolations spirituelles, et cecy je le sçay pour avoir faict tenir les lettres a l'un et a l'autre. » (Déposition de Jean-Gaspard de Prez, Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 42.)

(2) L'Abbesse était probablement venue en- Savoie pour « les grands Pardons » d'Annecy (cf. ci-dessus, p. 235, et ci-après, note (1), p. 265). Pour retourner à Baume, elle prit la route de Genève, et dut se détourner de son chemin, une fois à La Roche, pour visiter sa sœur (voir la note suivante) qui habitait dans les environs.

(3) Sans doute, Péronne de Genève-Lullin, veuve, avant juillet 1602, de François de Montvuagnard, connu sous le nom de M. de Pierrecharve. Le contrat dotal de ce premier mariage est du 29 septembre 1588. Elle avait épousé en secondes noces (contrat dotal du 26 janvier 1604) Claude-François Pobel, « conseillier d'Estat de Son Altesse, baron de Pierre, >» comte de Saint-Alban (Archiv. de la Visitation d'Annecy, Collection J. Vuy), frère de l'Evêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux, Thomas Pobel, l'un des consécrateurs du Saint. (Cf. tome XI, note ( 1 ), p. 356.)

Année 1612 263

J'ay veu despuis vostre départ M'ne de Chantai, qui vous honnore d'un honneur fort particulier et désire que tous-jours je vous supplie de la tenir en vostre bonne grâce; ce que je fay de tout mon cœur.

Au demeurant, soudain après vostre despart, mes frères (0 entrèrent en un'ambition d'obtenir une place de Religieuse en vostre Monastère pour un'unique nièce, fille de nostr'aysné (2), que nous avons ; et m'a fallu leur promettre que je vous en supplierois, de cette grâce. C'est pourquoy je le fay, avec la reserve de vostre bon playsir, pour le tems et pour toutes autres conditions, et encor pour la chose mesme, laquelle je ne veux vouloir qu'a mesure que cela se pourra faire sans vostre incommodité, vostre contentement m'estant plus cher que tout l'honneur qui pourroit arriver a ma nièce, laquelle, pour ne rien celer a ma très chère et très honnoree Mère, je m'essayeray de gaigner pour la Visitation (3) ; mais par ce que les humilités quil y faut exercer rebuttent quelquefois les filles, si je ne puis la tourner de ce costé la, j'imploreray encor de plus fort vostre faveur. La fille est bien jolie et d'asses bon esprit, et fille d'une mère que je puis nommer sainte, et damoyselle de bon lieu (4).

J'eusse bien voulu que je vous eusse fait la supplication

( 1 ) Janus et Louis étaient à Annecy pour les « grands Pardons. » (Voir à l'Appendice II.)

(2) François de Sales, quand il embrassa l'état ecclésiastique, céda son droit d'aînesse et ses titres à son frère puîné, Gallois (cf. tom. XI, note (i), p. 12). Dès lors, celui-ci devint seigneur de Villaroget, et plus tard, seigneur de Boisy et de Groisy ; il signe « Gallois de Sales de Boisy, » dans une pièce datée du 14 novembre 1608.

(3) Françoise-Marie, fille de Gallois de Sales et filleule du Saint, reçut en effet de ses mains le voile de la Visitation le 24 mai 1616 et prononça ses vœux le 29 septembre de l'année suivante. Cette « unique nièce, » qui avait pris à sa vêture le nom de Sœur Jeanne-Françoise, donna bien du souci aux Fondateurs. A la suite d'une grande chute qu'elle fit quelque temps après sa profession, son esprit se troubla, mais « non pas tant, » écrivait le Bienheureux en février 1620, qu'elle fût « excusable en ses fautes. » Dieu permit que cette humiliation prit fin avant sa mort (16 août 167 1) ; elle laissa, avec le souvenir d'un « naturel très debonere et tandre pour le prochain, » l'espoir « que la Sainte Vierge, a laquelle elle estoit très devotte, » l'avait « conduite dans le sein de Dieu. » (Livre du Couvent, du Ier Monastère de la Visitation d'Annecy.)

(4) Jeanne, fille de Jean du Fresnoy-Martin , seigneur de Chuyt, et de

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a bouche et en présence, car je vous eusse encor mieux tesmoigné combien je désire qu'elle ne soit respondùe sinon avec toute considération de la commodité ou incommodité qu'il y peut avoir, vous asseurant que je n'ay nuU'affection a cela sinon entant que vous le jugeres a propos et le treuveres bon, et que vous pouves user de ma volonté en ceci et en tout'autre occurrence a vostre gré, librement et franchement, comme doit et peut faire une mère envers

Son très humble filz et très fidèle serviteur,

Franc5, E. de Genève.

19 septembre 161 2.

A Madame Madame l'Abbesse de Baume.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme de la Garde, à Besançon.

Françoise de Vozerier ; elle fut inhumée à Annecy, le 27 février 1623. (Reg. par.) Le comte Louis de Sales est loué d'avoir su « conduire l'esprit » de cette belle-sceur, « assez difficile à contenter, quoy qu'elle fût d'ailleurs tres-vertueuse. » (De Hauteville, La Maison naturelle de St Fr. de Sales, Paris, 1669, Partie II.)

DCCCVI

AU BARON AMÉDÉE DE VILLETTE

Le regard des princes et les rayons du soleil. — « Petite harengue » présentée à une Abbesse. — Une cousine du Saint lui dit « son petit cas » : pourquoi elle ne songeait pas à la Visitation.

Annecy, 21 septembre 161 2.

Monsieur mon Oncle,

Je vous remercie très humblement, quoy que plus tard que je ne devois, de la faveur de vostre lettre, que monsieur de Gie, mon cousin (0, m'apporta entre cette

( i ) Le Saint désigne ici le fils du destinataire, Gaspard de Chevron, baron et seigneur de Villette, de Giez, de Pontvoyre, etc., conseiller et chambellan de Son Altesse. Par contrat dotal du 9 mars 1613, il épousa le n avril suivant, Claire-Marguerite de Challant (Archiv. de Giez), et mourut le 6 mars 1646.

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infinie multitude d'occupations que nos grans Pardons me donnèrent (*).

Je ne doutois point que Son Altesse ne vous regardast comme les grans Princes ont accoustumé de voir leurs grans fidèles serviteurs. Dieu veuille que ses mains vous soyent aussi libérales que ses yeux (2M II seroit bien raysonnable que, comme les Princes s'estiment les soleilz de ce bas monde, ilz rendissent les rayons de leurs regars effectifz, ainsy que ceux du soleil le sont sur la terre.

Nous avons eu la bonne Madame de Baume (3), que mon cousin salua, et luy fit une petite harengue sur le sujet de sa maistresse (4), qu'elle aggrea extrêmement; et me dit que si elle luy pouvoit rendre quelque sorte de bon office en ses amours, elle le feroit de tout son cœur, m'asseurant que cette damoyselle dont il est question estoit une perle en bon naturel, en bonn'humeur et en vertu : qui me fait d'autant plus louer le choix que vous en aves fait pour la consolation de vostre viellesse future, et voudrois bien pouvoir contribuer quelque service a ce dessein , comm'aussi a tous les autres qui regarderont vostre contentement.

Et a ce propos, hier ma chère petite cousine (?) me

( 1 ) Le Registre des Délibérations municipales d'Annecy, si sobre d'ordinaire dans ses procès-verbaux, raconte avec des détails aussi intéressants que précis les grandes solennités septénaires (voir tome XIII, note (2), p. 101) que François de Sales présida pour la deuxième fois en 1612. On trouvera un extrait de ce récita l'Appendice II; par la seule relation des cérémonies d'ouverture, qui se firent le jeudi 6 septembre, vigile des « Pardons », il est facile de se représenter les occupations du saint Evêque pendant ces fêtes.

(2) Voir lettre du n octobre au même.

(3) Marguerite de Genève, abbesse de Baume-les-Dames (voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 262).

(4) Très probablement Claire-Marguerite de Challant (voir note (1) delà page précédente), fille de Georges de Challant, gouverneur et lieutenantgénéral du duché d'Aoste, et d'Adrienne Costa de la Trinité. Elle sera destinataire en 1613.

( 5 ) Quatre filles du baron de Villette nous sont connues : Adrienne, Clarisse à Annecy (voir tome XIII, p. 344); Charlotte, qui épousa Amédée de Bertrand, seigneur de Chamousset; Antoinette-Philiberte, Religieuse de l'abbaye de Chcâteau-Chalon (cf. ibid , note ( 1 ), p. 117); Louise, u morte fille, » d'après une ancienne généalogie (Archiv. de Giez). Cette dernière serait vraisemblablement la « chère petite cousine ; » elle dut faire un séjour à la Galerie, mais elle n'y reçut jamais L'habit de la Visitation. (Voiries Lettres dcccxii, dcccxiii.)

266 Lettres de saint François de Sales

vint voir, qui m'expliqua son intention pour le regard de la vocation religieuse, et me dit son petit cas si honnestement et gentilment, que j'en demeuray fort édifié et consolé. Ce fut qu'elle desireroit bien d'avoir la volonté d'estre Religieuse a la Visitation, mays qu'elle ne pouvoit s'y résoudre, par ce qu'elle ne pouvoit se ranger a une si grande perfection et ne luy estoit pas advis qu'elle la puisse entreprendre. Mays par ce qu'elle me dit qu'elle vous en avoit escrit fort amplement, je ne vous diray point le reste de nos discours, desquelz la conclusion fut qu'elle me prioit de vous faire aggreer de la supporter en son imperfection. Je croy bien que la pauvre petite ne pense nullement au mariage et qu'elle s'accommoderoit a une autre sorte de vie, pourveu qu'on n'observast pas une règle si absolue comm' on fait a la Visitation. Certes, je la treuve si bonne fille, que je ne puis m'empescher d'espérer que, de quel costé que se tourne, elle ne vous donne de la satisfaction.

Pour moy, priant Nostre Seigneur qu'il vous conserve a longues années pour les vostres et pour moy, qui suis le plus humble, je demeure,

Monsieur mon Oncle,

Vostre très affectionné fidèle serviteur et neveu,

Françs, E. de Genève.

21 septembre 1612, a Neci.

A Monsieur Monsieur le Baron de Vilette,

Conseiller d'Estat et Maistre d'hostel de S. A.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.

DCCCVII

A M. CLAUDE DE BLONAY

Le voyage de Milan n'est plus désespéré. — Un Saint qui a soin de ses dévots. Plan du voyage; compagnon à retenir.

Annecy, 25 septembre 161 2.

Monsieur,

Je desesperois du voyage de Milan (0, par ce que je n'estimois pas avoir les finances requises ; mays voyci que tout a coup, il m'arrive un'inopinee espérance d'avoir plus de moyens quil ne m'en faut, pourveu que je ne parte pas de troys semaines. N'est ce pas le saint Archevesque que nous voulons aller révérer, qui a soin de ses devotz ?

Mays l'importance est de sçavoir qu'est ce qu'en dira monsieur nostre Abbé (2), qui doit estre nostre Raphaël en cette pérégrination. Je vous supplie de l'apprendre de luy, car sil treuve quil soit a propos, nous arriverions pour la feste du Saint et serons de retour pour les Advens. Et advertisses moy, je vous prie, au plus tost, car sil faut aller, nous irons ; que sil est jugé plus a propos, nous retarderons jusques au primtems (3).

Voyla le sujet que j'ay de vous escrire sans loysir, vous asseurant que si monsieur Carrel (4) n'est parti, il

(1) Ce pèlerinage ne se fit qu'au printemps de 1613 (cf. ci-dessus, note (1 ), p. 171). Les particularités en seront notées au cours des lettres de cette année-là.

(2) Vespasien Aiazza, abbé d'Abondance (voir tome XIII, note ( r ), p. 48).

(3) Voir note ( 1 ).

(4) Noble Laurent Carrel, d'abord secrétaire, puis maître auditeur à la Chambre des Comptes de Savoie en 1598, exerça cette charge jusqu'en avril 1615. Il avait épousé, à la mort de Jeanne Bara, Suzanne Mercier.

Dans la Correspondance du Président Favre (Mugnier, tome III, publié par la Société savoisienne, etc., 1906), figure en 1617, avec le titre de « maistre des Postes, » un autre personnage du nom de Carrel, qu'on peut, semble-t-il, identifier avec « monsieur le maistre Carrel » mentionné par le Saint le ir octobre 1612 (voir ci-après, p. 277). Mais il est assez difficile de décider s'il s'agit dans la présente lettre, du maître auditeur ou du maître des Postes.

268 Lettres de saint François de Sales

recevra la commission désirée, car monsieur de la Roche (0 m'en fit donner advis des avanthier au soir.

Vostre plus humble très affectionné confrère,

Franc*, E. de Genève, 25 septembre 1612.

A Monsieur Monsieur de Blonnay, Curé de Siez.

Revu sur l'Autographe conservé au château de Marin (Chablais), Archives de Blonay.

( 1 ) Probablement Jean Joly, seigneur de la Roche d'Alery (voir tome XIII, note ( 1 ), p. 364).

DCCCVIII

A MADAME DE TRAVERNAY (0

Comment accommoder les prières avec beaucoup d'occupations du matin jusqu'au soir. — Les oraisons jaculatoires. — Les afflictions du cœur. — Quelles sont les âmes que Dieu aime.

Annecy, 29 septembre 1612.

Madame ma très chère Fille,

Vous sçaures par cette si digne porteuse (2) parmi quelle multitude de tracas je vous escris; qui me servira d'excuse si je ne vous parle pas si amplement comme je desirois.

Vous deves mesurer la longueur de vos prières a la quantité de vos affaires ; et puis qu'il a pieu a Nostre Seigneur de vous mettre en une sorte de vie en laquelle vous aves perpétuellement des distractions, il faut que

(r) On trouve ici le même ton, les mêmes conseils et aussi presque la même signature caractéristique des autres lettres écrites à Mme de Travernay ; il semble donc que la présente lettre s'adresse à cette dame.

(2) Anne de Clermont-Mont-Saint-Jean, propre sœur de la destinataire (voir tome XIV, note ( 1 ), p. 334', ou plus probablement Mme d'Escrilles, sa belle-sœur, qui était à Annecy à cette date (voir ci-après, lettre du 13 octobre).

Année 1612 269

vous vous accoustumies a faire vos oraysons courtes, mays qu'aussi vous les vous rendies si ordinaires, que jamais vous ne les layssies sans grande nécessité.

Je voudrois que le matin, au lever, vous pliassiés les genoux devant Dieu pour l'adorer, faire le signe de la Croix et luy demander sa bénédiction pour toute la journée ; ce qui se peut faire au tems que Ton diroit un ou deux Pater noster. Si vous aves la Messe, il suffira qu'avec attention et révérence vous l'escouties, ainsy qu'il est marqué dans Y Introduction *, en disant vostre * Partie II, ch. xiv. Chappelet. Le soir, avant souper ou environ, vous pourries aysement faire un peu de prières ferventes, vous jettant devant Nostre Seigneur autant comme on diroit un Pater ; car il n'y a point d'occasion qui vous tienne si sujette, que vous ne puissiés desrober ce petit bout de loysir. Le soir, avant qu'aller coucher, vous pourrés, faysant autres choses, en quel lieu que ce soit, faire la reveuë de ce que vous aurés fait parmi la journée, de gros en gros, et, allant au lict, vous jetter briefvement a genoux, demander pardon a Dieu des fautes que vous aures commises, et le prier de veiller sur vous et vous donner sa bénédiction : ce que vous pourrés faire courtement, comme pour un Ave Maria. Mais sur tout je désire qu'a tous propos, parmi la journée, vous retiriés vostre cœur en Dieu, luy disant quelques courtes paroles de fidélité et d'amour.

Quant aux afflictions de vostre cœur, ma chère Fille, vous discerneres aysement celles auxquelles il y a du remède et celles esquelles il n'y en a point. Ou il y a du remède, il faut tascher de l'apporter doucement et paysiblement ; celles ou il n'y en a point, il faut que vous les supportiés comme une mortification que Nostre Seigneur vous envoyé pour vous exercer et rendre toute sienne.

Prenés garde a ne vous relascher gueres aux plaintes, ains contraignes vostre cœur de souffrir tranquillement. Que s'il vous arrive quelque sorte de saillie d'impatience, soudain que vous vous en appercevres, remettes vostre cœur en la paix et douceur. Croyés-moy, ma chère Fille,

270 Lettres de saint François de Sales

Dieu ayme les âmes qui sont agitées des flotz et tempestes du monde, pourveu qu'elles reçoivent de sa main le travail et, comme vaillantes guerrières, s'essayent de garder la fidélité emmi les assautz et combatz. Si je puis, je diray quelque chose sur ce sujet a cette chère seur tant aymable (0, afïin qu'elle vous le redie; et je m'en vay pour l'accommodement d'une querelle chaude, qu'il faut empescher.

Je suis, mais d'un cœur fort entier, Madame,

Vostre humble et très affectionné compère et serviteur,

Franc8, E. de Genève.

Ce 29 septembre 161 2.

(1) Sans doute la « digne porteuse » mentionnée plus haut (voir note (2), p. 268).

DCCCIX

A LA MÈRE DE GHANTAL Une âme à consoler.

Annecy, [1 611 -octobre 161 2 (1).]

Cette bonne femme désire un peu de consolation ; vous la pourres faire monter a vous, ma très chère Mère, que je verray aujourdhuy, si je puis.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.

(1) Quand le Saint annonçait cette visiteuse à la Mère de Chantai, celle-ci devait habiter encore la Galerie et la clôture n'existait pas ; ce qui permet de dater approximativement ces lignes.

Année 1612

DCCCX

A M. ANTOINE DES HAYES

Une amitié à l'abri de toute défiance. — Pourquoi, dans l'intention de prêcher à Saint-Benoît, le Saint préparait « un cœur tout nouveau, » après dix ans de ministère épiscopal. — Opposition résolue du duc de Savoie aux prédications de François de Sales à Paris. — Perplexités d'un évêque.

Annecy, 5 octobre 161 2 (1).

Monsieur,

Je pense que vous ne douterés jamais de mon affection a l'accomplissement de vos volontés et désirs, car l'excellente amitié delaquelle vous m'honnorés est arrivée jusques a ce point de perfection, qu'ell'est exempte de toute desfiance et de tout doute. Mays en l'occasion d'aller en nostre chaire de Saint Benoist (2), ce n'est pas vous, Monsieur, seulement qui n'en deves pas douter, c'est tous ceux qui s'entendent tant soit peu en mes inclinations.

Dieu sçait bien que je prseparois un cœur tout nouveau, plus grand, ce me semble, que le mien ordinaire, pour aller-lâ prononcer ses saintes et divines paroles : premièrement, pour, en une si belle et dign'occasion, rendre de la gloire a sa divine Majesté ; puis, pour donner du contentement a celuy qui m'y appelloit avec

( 1 ) Quoique douteuse sur l'Autographe, cette date est amplement confirmée par l'allusion que fait le Saint à ses prédications de 1602 et par l'objet même de la lettre. Le 2 juin 1612, des Hayes écrit à M. de Charmoisy que MM. de Saint-Benoît désiraient Mgr de Genève pour « estre enseignez de luy le Karesme prochain. » (Voir la lettre, qui est intéressante, à l'Appendice II.)

(2) L'église de la paroisse Saint-Benoit occupait l'angle S. O. de la rue actuelle des Ecoles ; elle a été fermée en 1813 et démolie en 1854. Un Chapitre de chanoines la desservait depuis le xie siècle, par l'intermédiaire d'un de ses membres, appelé vicaire perpétuel. Au temps de la Ligue, l'un de ses pluâ fougueux prédicateurs, Jean Boucher, portait ce titre. François de Sales avait prêché à Saint-Benoît en 1602. Dix ans plus tard, ses auditeurs, d'après des Hayes (lettre citée), « bien memoratifz du fruict » de ses prédications, désiraient vivement le revoir.

272 Lettres de saint François de Sales

tant de cœur et de courage. Et si, je me promettois, par un certain excès d'amour a ce dessein, que preschant maintenant un peu plus meurement, solidement et, pour le dire tout en un mot entre nous, un peu plus apostoliquement que je ne faysois il y a dix ans, vous eussies aymé mes praedications, non seulement pour ma considération, mais pour elles mesmes.

Or, voyci a quoy je me treuve a présent : Son Altesse a esconduyt la Reyne, ainsy que monsieur de Roascieu (0 vous aura dit, et un ami que j'ay en court m'advertit que rien ne proffitera en ce sujet, auquel Son Altesse est résolue de ne se laisser point plier, pavois presque résolu de passer jusques a Thurin pour voir si je pourrois, par déclarations de mes intentions bonnes et franches, esbransler son esprit. Mays vo}7ci que de toutes pars on m'asseure qu'elle vient dans peu de jours avec Monseigneur le Prince a Chamberi (2), et nostre monsieur le premier Président Favre estime que sadite Altesse me retient de deçà pour m'y treuver a sa venue : de sorte que me voyla en perplexité, car si le Pape mesme me commandoit d'aller, et Son Altesse, estant de deçà, me retenoit avec promesses que le Pape n'auroit pas des-agreablè, je serois bien en peyne, comme vous pouves penser. Et quant a l'expédient du procès que j'ay au Conseil privé (3), il m'est advis, sauf le vostre meilleur, quil seroit extrêmement pressant et sujet a estre soupçonné d'affectation de mon costé et a donner de l'avantage a mes parties.

Monsieur de Charmoysi qui, après moy, desiroit le plus mon voyage, est en peyne comme treuver une bonne sortie de ces considérations. Certes, si Son Altesse ne venoit point, l'authorité du Pape seroit toute

(1) Sans doute, Jean-Jacques de Mesme, deuxième du nom, seigneur de Roascieu, ou Roasci, Royssi, conseiller d'Etat en 1600, appelé au Conseil de la direction des Finances et à celui des Dépèches en 1613. C'était le fils unique de Henri de Mesme et de Jeanne Hennequin. Il mourut le 31 octobre 1642 et laissa plusieurs enfants, entre autres le célèbre comte d'Avaux. (Voir Moreri, 1740.)

(2) Dans les répertoires chronologiques de cette époque, on ne trouve aucune mention de ce voyage des deux princes en Savoie; il n'eut donc pas lieu.

(3) Voir lettre du 2 août au marquis de Lans, p. 254.

Année 1612 273

puissante (*), car j'employeroys son commandement sans prendre congé que par lettres ; mais Son Altesse estant icy, j'aurois peyne a me desmesler des répliques qui me seroyent faites et ne croys pas que je le puisse. Ce pendant, le tems court et nous va mettre dans peu de semaynes a la veille du Caresme ; si que il sera meshuy malaysé de treuver un praedicateur sortable a vostre chaire.

Il faut confesser la vérité, j'ay un'extreme passion en cet'occurrence, et ne sçais bonnement me résoudre sinon a ce point, que tout ce que vous me dires je le feray de très bon cœur, quoy qu'il en doive arriver ; et de plus, que si jamais je vay a Paris faire le Caresme, ce ne sera que pour vostre seule considération, soit que vous ayes la charge de l'église ou que vous ne l'ayes pas.

Je vous asseure, Monsieur, que je vous escris sans sçavoir presque que je fay, tant il me fasche de ne pouvoir pas, avec entière liberté, vous dire : Je vay. Vous m'excuseres donques, sil vous plait, en mon stile, et croyres qu'avec un cœur invariable et immortel, je suis et seray

Vostre très humble et très fidèle serviteur,

Franc8, E. de Genève.

V octobre 161 2, a Neci.

Monsieur des Hayes, Maistre d'hostel du Roy, Gouverneur

et Baillif du chasteau et ville de Montargis.

Revu sur l'Autographe conservé au ier Monastère de la Visitation de Rouen.

(1) Le Nonce de France, Robert Ubaldini, avait intéressé la Cour de Rome à cette affaire. Le 7 juin 1612, il écrivait au cardinal Borghese, qui lui avait adressé la copie d'une lettre du Saint (voir plus haut, note ( a ), p. 190) : « Msr de Genève est ici en si haute estime et réputation, qu'il est grandement désiré pour les prédications du Carême prochain, dans la principale paroisse de cette Université. Aussi, sachant bien qu'il pourrait y faire beaucoup de fruit, j'ai vivement pressé M. le Nonce de Turin, sur les instances de ces paroissiens, d'en obtenir le consentement de Son Altesse. Sans ce consentement, ils n'osent présenter leur requête à M. de Genève; mais à peine obtenu, ils le feront aussitôt, et peut-être se prévaudront-ils aussi de la faveur de la reine qui l'a en très grande estime. » (Pieralisi, Rimedio, etc., Roma, 1878.)

Lettres V

274 Lettres de saint François de Sales

DCCCXI

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