A MADAME DUFOUR
Mme de Saint-Cergues expose les raisons de son abjuration. — Après la grâce du Saiut-Esprit, la confession de foi catholique a surtout dessillé ses yeux : elle a vu Jésus-Christ, unique objet de foi, d'espérance et de charité, l'exclusion de toute idolâtrie, le culte raisonnable des Saints. — Une « pauvre petite brebiette » se réunit au troupeau. — La lumière n'est pas toujours accompagnée de la facilité pour déduire les raisons de la croyance.
Annecy, février 161 1 .
(2) Au demeurant, Disdiere n'est pas assez clairvoyante pour juger dignement de mes actions et beaucoup moins
(i) Charles-Auguste (Histoire, etc., liv. VII) note que « la vefve de Théodore de Beze (qu'on appelloit la Loriol) ne douta point » d'écrire à « la Dame de Sainct Sergue... des lettres pleines de mille injures. » Or, Catherine del Piano, veuve du célèbre ministre, mourut le 9 avril 1606. L'erreur manifeste de l'historien a fait tomber Migne dans une autre erreur, en le persuadant que la présente lettre s'adressait à Mme Loriol. Mais la destinataire est très vraisemblablement Charlotte de Buttet, sœur maternelle de la convertie, mariée à Denis Dufour. (Voir note ( 3 ), p. 1 5.) Elle était devenue protestante, comme il a été dit, ce qui explique très bien le ton confiant de cette lettre, et l'on entrevoit aussi que, sous des airs d'apologie personnelle, Mme de Saint-Cergues a voulu cacher un essai d'exhortation discrète au retour à la foi.
On peut se demander pourquoi cette minute, la convertie étant fort capable de s'en passer. Nous croyons que son état souffrant et un passage du dernier alinéa (voir p. 380) justifient suffisamment la charitable intervention du Saint. En effet, l'ébranlement qui suivit l'abjuration de Mme de Saint-Cergues la rendit malade ; quelques jours s'écoulèrent sans doute avant que sa conversion s'ébruitât à Genève et lui en attirât des lettres injurieuses. Toutes ces raisons persuadent la date que nous donnons à cette minute.
(2) Comme nous n'avons pas le commencement de la lettre et que l'Autographe n'est pas mutilé, on peut penser que François de Sales aura laissé à Mme de Saint-Cergues le soin d'en rédiger elle-même le début et la fin, avec les compliments appropriés. — M. l'abbé de Baudry, si respectueux défenseur
378 Lettre de saint François de Sales
de mes intentions (0, et partant vous aves bien fait, et tous mes amis aussi, de ne point la croire quand elle vous a dit que je m'estois destournee de la vraye foy en un seul Christ, pour adhaerer aux fables, traditions et inventions des hommes. Il est vray que, par une spéciale grâce du Saint Esprit, je suis retournée dans le giron de la sainte Eglise Catholique, duquel, par ignorance et (a) inconsideration, je m'estois séparée. Mays(b) je n'ay point esté attirée a cette si salutaire résipiscence par aucunes fables, traditions ou inventions humaynes, ains par la connoissance de la vérité, prise en la pure, simple et claire Parole de Dieu, a laquelle je veux a jamais inviolablement adhaerer.
Je confesse bien pourtant en bonne foy, que Tune des choses (c) qui m'a le plus aydee a me fayre voir l'erreur auquel je vivoys, a esté (d) la confession de foy que j'ay veu faire icy aux Chrestiens catholiques, mise en comparayson avec l'accusation qui s'en fait ordinayrement (e) es sermons et conférences de messieurs les ministres. Car j'ay treuvé qu'icy on ne respire que la foy en un seul Jesuschrist, on n'aspire et espère qu'en un seul Jesuschrist, on n'annonce que l'amour d'un seul Jesuschrist, qui est hautement et clairement reconneu pour vive et vivante source et unique fin de toutes louanges et bénédictions. (f) Je ny ay point treuvé d'idoles, ains des
(a) et — pmesgardej
(b) Mays — Ten cela, non seulement je ne me suis point despartie de...J
(c) Je fveux bienj pourtant ["confesserj en TfaveurJ bonne foy que ["j'ay esté grandement. ..J
(d) a esté — Ra comparayson de...J
(e) ordinayrement — Tde leur doctrine entre messieurs les ministres... J
(f) et bénédictions. — ["J'y ay treuvé des images, et point d'idoles. J'y ay treuvé. ..J
de la pensée du Saint, a pris ici d'étonnantes libertés pour moderniser le style de cette lettre ; on s'en rendra compte en comparant notre texte avec celui donné par Migne.
(i) La personne en question serait-elle Didière Sachet, qui avait épousé Nicolas de Bons, bourgeois de Thonon ? Nous ignorons si elle était protestante, mais nous savons qu'Ame de Bons, neveu de son mari, était, en i6ro, ministre de Farges.
ÉCRITE POUR Mme DE SAINT-CERGUES 379
images de Jesuschrist, exterminateur des idoles, et des portraitz des Saintz, qui ont perdu la vie plustost que de souffrir les idoles. J'ay treuvé qu'on y prioit les bienheureux Saintz, non comme compaignons, mais en qualité d'aggreables et très humbles serviteurs de Jesuschrist, non point pour desfiance de la bonté et charité divine envers nous, mays pour prattiquer et (g) se prsevaloir de la communion des Saintz. J'ay treuvé que Ton n'establissoit son salut qu'en la Mort et Passion de Jesuschrist, et que Ton ny estimoit aucunes œuvres bonnes et méritoires qu'en la vertu et valeur qu'elles ont par le mérite du sang de Jesuschrist. Et en toutes choses, j'ay treuvé que la (h) souveraine gloire deùe a ce souverain Sauveur estoit (M exactement preschée, inculquée, reconneue et conservée avec une tressainte et religieuse jalousie ; chose, certes, comme vous sçaves, bien esloignee du tesmoignage que messieurs les ministres (j) rendent contre les Catholiques.
C'est pourquoy, ayant treuvé une si grande sainteté de religion ou l'on m'avoit tant asseuré ny avoir (k) que superstition, un si grand zèle pour lhonneur de Jesuschrist ou l'on prsesupposoit estre le seul règne de l'antichrist, une si droite pureté d'intention ou l'on m'avoit tant dit ni avoir que faintise, une si grande clarté de doctrine ou l'on m'avoit fait entendre ni avoir qu'illusion, j'ay esté grandement confuse en moymesme d'avoir si longuement accusé, par une vayne persuasion, une si chaste et innocente Susanne *, et, comme la charité m'obligeoit, * Dan. je me suis res-jouye d'avoir tant treuvé de bien ou j'avois pensé ne treuver que du mal. Dont, comm'une pauvre petite brebiette esgaree qui retrouve en fin le trouppeau que par mesgarde ell'avoit laissé, je m'y suis librement,
(g) et — TentretenirJ (h) que — Qhonneur etj (i) estoit — rjalousement etj
(j ) bien esloignee — |~de ce quej messieurs les ministres |~nous ont fait entendre et...J
(k) ny avoir — ("qu'illusion et mensonge. ..J
380 Lettre de saint François de Sales
volontairement et par franche élection, remise et reunie, n'ayant pas voulu refuser au Saint Esprit l'exercice de sa grâce en mon cœur, ni a la vérité divine, l'hommage que mon entendement luy devoit ; (*) affin que les prophéties, qui prasdisent en tant d'endroitz le retour des âmes a l'Eglise , fussent heureusement accomplies en moy et par moy, et qu'ayant esté une des estoiles erran-
* Vers. 13. feSi desquelles parle saint Jude *, en un ciel apparent et
contrefait, je fusse meshuy un'estoile du vray firmament, qui est l'Eglise Catholique, en laquelle on ne connoist
* Apoc, xii, 3. le grand dragon roux * que pour le combattre et fouler
aux pieds, ains escraser et exterminer par la force de la Parole de Dieu, pure, simple et entière; Parole qui est
* Ephes., uit., 17; la vraye espee et le vray bouclier des croyans *, et a
Heb., iv, 12. , ,
laquelle nul homme n a touche pour en oster un seul mot, y adjouster un seul point, ou y brouiller le vray sens, que soudain il n'ayt esté repris, puis condamné par la mesme Esglise.
Voyla ce que je vous puis dire de Testât de mon ame qui sent une grande consolation en la miséricorde de Dieu, si doucement exercée envers moy ; et vous prie de croire qu'en cet heureux changement je n'ay jette mes yeux que sur Jesuschrist crucifié et sur l'éternité glorieuse quil m'a acquise par son sang, au prix delaquelle j'estime *Cf. Philip. ,m,7, 8. toutes choses un vray rien *. Et si je pouvois aussi bien exprimer les raysons qui m'ont induite a ce désirable retour comme je les ay veùe (sic) clairement pour m'y résoudre, je cro}r que vous en séries fort satisfaite. Mais ce bon Dieu qui ne nous manque jamais es choses nécessaires a nostre salut, m'a donné la lumière requise pour le voir et l'embrasser, par ce que sans cela je me fusse perdue (m), et ne m'a pas donné le moyen de bien declairer (n) ce que j'ay conneu et connois par cette lumière, par ce que ce n'est pas a moy d'instruire ni enseigner. Comm'en effect, je ne m'espancherois pas mesme si avant a parler
(1) luy devoit — TCe n'a donq pas esté ni la crainte des travaux.. .J
(m) perdue — fsans y penserj
(n) de bien — fexpliquerj declairer fies motifz...J
ÉCRITE POUR Mme DE SaINT-CeRGUES 381
de cette grâce que j'ay receùe avec urTautre qu'avec vous qui m'aymes, et que je prie ne point communiquer la présente, pour ne me point rendre plus odieuse a ceux qui croyront que (°) ce mien despart d'avec eux m'en rende digne, et lesquelz, non obstant cela, je ne laisseray néanmoins de chérir d'une vraye et sincère dilection, priant, etc. (0
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.
(o) que — ("mon bonheur.. .J
(i) Cf. ci-dessus, note (2), p. 377.
382 Lettres de saint François de Sales
DCCCLXXII
AU CARDINAL ANNE DE PERUSSE d'eSCARS DE GIVRY (0
(inédite) La Sainte-Maison de Thonon. — Les Carmes réformés de Paul V.
Annecy, 6 août 1607 (2).
Monseigneur,
Je ne respons encor pas aux articles quil vous a pieu me faire envoyer, par ce que je n'ay encor sceu retirer le double de la fondation de la Mayson de Thonon (3), qui estoit la principale pièce que vous me commandiés de vous faire tenir. Je presse néanmoins le plus quil m'est possible pour cela.
Mais despuis, le Père Chérubin (4) m'a remis des Bulles
(i) L'adresse manque, le feuillet qui la portait a dû être détaché; mais au verso de la lettre, on lit cette suscription d'une ancienne écriture : « Lettres (sic) de Monsr l'Evesque de Geneves a Monseigr U Cardinal de Givry, du 6 aoust 1607. » (Voirie tome précédent, note (2), p. 70.)
(2) Arrivée trop tard pour être classée, cette lettre est donnée ici en vue de justifier et compléter les renseignements historiques sur les Carmes de Gex. (Voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 316.)
(3) Sans doute, le Saint désigne ainsi la Bulle de fondation, datée du 13 septembre 1599. (Cf. tome XIII, note (1), p. 165.) Dans cette Bulle, Clément VIII prescrivait, comme important au bon fonctionnement de la Sainte- Maison, une réglementation très étudiée, dont les points principaux étaient les suivants :
1. — Sept prêtres séculiers, avec un préfet qui les formerait d'après les coutumes des PP. Oratoriens de Rome. 2. — Des classes de Grammaire, de Philosophie, Théologie, Ecriture Sainte, Controverse, confiées aux PP. Jésuites, les premières pouvant être données à un prêtre séculier desservant l'église de Notre-Dame de Compassion. 3. — Les Capucins seraient employés aux prédications et missions dans le Chablais et les bailliages voisins. 4. — Il y aurait un séminaire et, de plus, un refuge pour les convertis.
On peut supposer que le Cardinal de Givry avait écrit à saint François de Sales au sujet de ces divers articles.
(4) Le P. Chérubin de Maurienne, Capucin (voir tome XI, note (1), p. 98), après un séjour de plusieurs mois à Rome (mai-octobre 1606), revenait en Savoie porteur d'un Jubilé pour Thonon (cf. tome XIII, p. 272) et de documents pontificaux relatifs à la Sainte-Maison.
Année 1607 383
de nostre Saint Père pour les exécuter (0, par lesquelles il m'est commandé de ranger la Sainte Mayson de Thonon a l'observation de certains articles signés par Monsieur le Nonce de Turin (2) et de Son Altesse, lesquelz entr'autres choses, mettent ladite Mayson sous la protection de la Milice des saintz Maurice et Lazare (3).
Sil se pouvoit faire que Sa Sainteté envoyast la mission des Carmes reformés, delaquelle il a esté parlé, pour le balliage de GexU), ce seroit un grand bien, et le Roy Tauroit aggreable, comme monsieur le baron de Lux me Ta escrit (5).
Je vous bayse les mains en toute révérence, et suis, Monseigneur,
Vostre très humble et tres-obeissant serviteur,
Franc5, E. de Genève.
A Neci, le vi aoust 1607.
Revu sur l'Autographe appartenant à M. Maurice Le Corbeiller, à Concise (Thonon).
(1) Le Bullaire de la Sainte-Maison ne contient aucune Bulle de 1607 ; c'est donc celle du 13 août 1606 que François de Saies mentionne ici.
( 2 ) M«r Pierre-François Costa, évêque de Savone (voir tome XIII, note ( 1 ), p. 251).
(3) Le désir du Souverain Pontife avait été exécuté dans une grande assemblée tenue à Thonon le 7 juillet précédent. (Cf. Gonthier, Œuvres historiques, 1901, tome Ier, p. 434; Me'in. de VAcad. Salés., 1880, tome II, p. 271.)
(4 Les Religieux dont il s'agit n'étaient ni les anciens Carmes de Gex, dits de l'Observance (cf. plus haut, note ( r ), p. 316), ni les Carmes déchaussés de France, introduits dans notre pays dès 1605. Il faut savoir, en effet, que Paul V, cédant aux prières du P. Thomas de Jésus, songea, vers 1607, à ériger une Congrégation spéciale de Carmes déchaussés, uaiquement destinée aux missions parmi les infidèles et les hérétiques. Mais le projet ne tint pas, et le Bref du 22 juillet 1608, qui confirmait cet établissement, fut rapporté le 7 mars 161 3. (Hélyot, Paris, 1721, tome Ier, p. 359.) C'est sur ces Religieux, semble-t-il, que François de Sales fondait son espoir ; voilà pourquoi il les demande au Pape.
(5) Voir sa lettre à l'Appendice, p. 385.
Les notes marginales indiquent la corrélation des pièces de l'Appendice avec le texte des Lettres de saint François de Sales,
APPENDICE