A MADAME LOUISE DE BALLON
La chose la plus étonnante et douloureuse qui se voit tous les jours. — Malgré les épreuves intérieures, aimer Dieu et lui rester fidèle.
[Juin 1617 (1).]
Ma chère, mais vrayement très chère Fille, ma Cousine,
Il la faut certes retirer, cette pauvre ame, du hazard, car la molle façon de vivre du lieu ou elle est, est tellement périlleuse, que c'est merveille quand on eschappe de la meslee. Helas ! ma pauvre Fille, vous aves rayson de vous estonner qu'une créature veuille offenser Dieu, car cela surpasse tout estonnement ; mais pourtant cela se fait, comme par malheur on voit tous les jours. Et l'infortunée beauté et bonne grâce que ces pauvres filles
( 1 ) Le ton de cette lettre est bien celui du Saint s'adressant à sa « petite Cousine » de l'abbaye de Sainte-Catherine ; nous n'hésitons donc pas à l'indiquer pour destinataire. (Voir le tome précédent, note ( i ), p. 220.)
Quant à la date, il paraît raisonnable de l'éloigner des premières années de profession de Louise de Ballon, à cause de l'œuvre de délicate charité que lui conseille l'Evêque de Genève, et de la rapprocher des « rudes épreuves » intérieures qui précédèrent les progrès de la vertueuse Cistercienne dans la vie d'oraison. (Cf. Grossi, La Vie de la Vble Mère de Ballon, Annecy, Fontaine, 1695.) Enfin, peut-être est-il permis d'identifier la « pauvre ame » dont il est parlé ici, et la « fille de Bons » de la lettre de juillet 1617, Jeanne- Antoinette de Chevron-Villette. (Voir ci-après, note (4), p. 48.)
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fainéantes se font accroire d'avoir, parce que ces misérables le leur dient, est cela qui les perd, car elles s'amusent tant au cors, qu'elles perdent le soin de l'ame. Or sus, ma Fille, il faut faire ce qui se pourra et demeurer en paix.
Et pour vostre regard, ma chère Cousine, ma Fille, il ne faut perdre courage ; car vous deves estre si amoureuse de Dieu, qu'encor que vous ne puissies rien faire auprès de luy et en sa présence, vous ne laissies pas d'estre bien ayse de vous y mettre pour seulement le voir et regarder quelquefois. Et quelque peu avant que d'aller en l'orayson, mettes vostre cœur en paix et en repos, et prenes espérance de bien faire; car si vous y ailes sans espérance et des-ja toute degoustee, vous aures peine de vous remettre en appétit.
Courage donq, ma petite Cousine, dites a Nostre Seigneur que vous ne le laisseres jamais, encor qu'il ne vous communiqueroit jamais aucune douceur ; dites luy que vous demeureres devant luy jusques a ce qu'il vous aye beny *. Quand vostre cœur s'esgarera ou se distraira, * Gen., xxxn, 26. ramenes-le tout doucement a son point, remettes-le tendrement auprès de son Maistre ; et quand vous ne feries autre chose tout au long de vostre heure que de reprendre tout bellement vostre cœur et le remettre auprès de Nostre Seigneur, et qu'autant de fois que vous l'y remettries il s'en destourneroit, vostre heure seroit très bien employée, et feres un exercice fort aggreable a vostre cher Espoux, auquel je vous recommande du mesme cœur que je suis tout vostre.
38 Lettres de saint François de Sales
MCCCXXVI
A UNE DAME
Combat et liberté. — Moyen de triompher. — Le principal devoir de la vraie dévotion. — Particulières facilités de la destinataire pour la vie chrétienne et pieuse. — Témoignages d'honneur et de sainte affection. — Pourquoi la fécondité est une bénédiction de Dieu.
[Juillet 1617 ou 1604 ? (1)]
Madame,
La lettre que vous m'aves escrite le 16 may et laquelle je n'ay receuë que le 27 juin, me donne grand sujet de bénir Dieu de la fermeté en laquelle il conserve vostre cœur pour le désir de la perfection de la vie chrestienne, lequel je descouvre bien clairement par la naïfveté sainte avec laquelle vous représentes vos tentations et le combat que vous faites ; et je voy bien que Nostre Seigneur vous assiste, puisque pied a pied et jour a jour vous conqueres vostre liberté et affranchissement des imperfections et infirmités principales qui vous ont ci devant affligée. Je ne doute point que dans fort peu de tems vous n'en soyes entièrement victorieuse, puisque je vous voy si courageuse au combat et si pleyne d'espérance et de confiance de vaincre par la grâce de nostre bon Dieu. La consolation que vous aves en cette entreprise est sans doute un vray présage qu'elle vous reuscira très heureusement.
(1) On pourrait proposer avec vraisemblance Mme de Veyssilieu comme destinataire (voir le tome précédent, note (i), p. 371); les conseils donnés ici s'accorderaient assez bien avec ce que nous savons de cette fille spirituelle du grand Evêque. Dans ce cas, ces conseils étant un début de direction, ils ont dû suivre le Carême de 1617, sans toutefois, d'après les premières lignes, devancer le mois de juillet.
Il est vrai cependant que le ton général, les avis de ces pages rappellent quelque peu la présidente Brûlart (voir tome XII, note (1), p. 267) et les lettres de 1604; de plus, le temps (16 mai-27 juin) mis par le message de la correspondante du Saint pour arriver à Annecy, indiquerait plutôt la Bourgogne que le Dauphiné comme point de départ.
Enfin, il n'est pas impossible que ce texte soit composé de plusieurs fragments de lettres de différentes dates. (Cf. tome XIV, note ( 1 ), p. 14.)
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Fortifies-vous donq, Madame, en ce bon dessein, duquel la fin est la gloire éternelle ; n'oublies rien au logis de ce qui est requis pour en chevir. Continues vos Communions et confessions fréquentes, ne passés point de jour sans lire quelque peu dans un livre spirituel, et, pour peu que ce soit, pourveu que ce soit avec dévotion et attention, le prouifit en sera bien grand. Faites l'examen de conscience au soir; accoustumes-vous aux prières briefves et oraysons qu'on appelle jaculatoires, et le matin, en sortant du lict, mettes-vous tous-jours a genoux pour saluer et faire la révérence a vostre Père céleste, a Nostre Dame et a vostre bon Ange ; et quand ce ne seroit que pour trois minutes, il n'y faut jamais faillir. Ayés quelque image bien dévote et la baysés souvent.
Je suis consolé dequoy vous aves l'esprit plus gay que ci devant. Sans doute, Madame, tous les jours vos contentemens croistront, car la douceur de Nostre Seigneur se respandra de plus en plus en vostre ame. Jamais personne n'a gousté de la dévotion, qui ne l'ayt bien treuvee souëfve. Je m'asseure que cette gayeté et consolation d'esprit s'estend et rend son odeur pretieuse sur toutes vos conversations et particulièrement sur la domestique, laquelle, comme elle vous est la plus ordinaire et selon vostre principal devoir, aussi s'en doit elle ressentir plus que nulle autre. Si vous aymes la dévotion, faites que tous luy portent honneur et révérence ; ce qu'ilz feront s'ilz en voyent des bons et aggreables effectz en vous.
Mon Dieu, que vous aves de grans moyens de mériter en toute vostre mayson ! Indubitablement vous la pouves rendre un vray paradis de pieté, ayant monsieur vostre mari si propice a vos bons désirs. Hé, que vous seres heureuse si vous observes bien la modération que je vous ay dite en vos exercices, les accommodant le plus que vous pourres a vos affaires domestiques et a la volonté de vostre mari, puisqu'elle n'est point desreglee ni farouche. Je n'ay guère veu de femmes mariées qui puissent estre dévotes a meilleur marché que vous, Madame, qui partant estes fort obligée a vous y avancer.
Je voudrois bien que vous fissies l'exercice de la sainte
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méditation, car il me semble que vous en estes fort capable. Je vous en dis quelque chose pendant ce Caresme, je ne sçai si vous y aures mis la main ; mays je desirerois que vous n'y employassies pas sinon demi heure chasquejour et non plus, au moins de quelques années; je pense que cela serviroit bien fort a la victoire de vos ennemis.
Je suis pressé d'escrire, et néanmoins je ne sçai finir, tant je suis consolé de vous parler sur ce papier. Et croyés, Madame, je vous supplie, que le désir quej'ay une fois receu de vous servir et honnorer en Nostre Seigneur, croist et s'augmente tous les jours en mon ame, marri que je suis d'en pouvoir si peu rendre d'effectz. Au moins ne manque-je point de vous offrir et représenter a la miséricorde de Dieu en mes foibles et languissantes prières, et sur tout au saint Sacrifice de la Messe ; j'y adjouste tousjours toute vostre mayson, que je chéris uniquement en vous, et vous en Dieu.
J'ay appris que vous esties grosse ; j'en ay béni Dieu qui veut accroistre le nombre des siens par l'augmentation des vostres. Les arbres portent les fruitz pour les hommes, mais les femmes portent les enfans pour Dieu ; c'est pourquoy la fertilité est une de ses bénédictions. Faites vostre proufrlt de cette grossesse en deux façons : offrant vostre fruit a Dieu cent fois le jour, comme saint Augustin • Confess., i. i, c. tesmoigne * que sa mère, estant enceinte de luy, avoit
xi. (Cf. Inirod. a la • j r • • • or ,-
Viedev., Partie ni, accoustume de faire; puis, es ennuis et afflictions qui chap. xxxvin.) vous en arriveront et qui ont accoustume de suyvre la grossesse, bénisses Nostre Seigneur de ce que vous souffres pour luy faire un serviteur ou servante, qui, moyennant sa grâce, le louera éternellement avec vous. Dieu en fin soit en tout et par tout glorifié en nos peines et consolations.
Franc", E. de Genève.
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