A LA BARONNE DE MENTHON
(inédite )
Vacance d'un bénéfice. — Trois raisons d'en pourvoir sur-le-champ Benoît de Chevron.
Annecy, 26 janvier 1618.
Madame,
En la vacance de la chapelle de Sainte Catherine (2) par le trespas du bon et dévot M. de Quoëx, j'ay rencontré par mon désir le choix que monsieur vostre mari (3) et vous aves fait ; et je n'avois garde de faillir, puisque monsieur le Doyen vous est si proche en toutes façons, que vostre bon naturel ne vous eut pas permis de faire autrement (4). Il m'a dit tout ensemble, et l'obligation
(i) Claudine, fille de Claude-Louis de Michaille, seigneur d'Outrechaise, dit de Martel, et d'Adrianne ou Oriane de Mareste, avait épousé (contrat dotal postnuptial du 12 mai 1608) Bernard IV, baron, puis comte de Menthon, veuf de Clémence de Genève. Restée veuve en 1627, elle teste en 1664 et meurt en novembre 1671 .
(2) Attenante à l'église du prieuré de Talloires, la chapelle de Sainte-Catherine avait été fondée à la fin du xmc siècle par les seigneurs de Menthon, pour leur sépulture, et elle était de leur présentation. Benoît de Chevron-Villette (voir note ( 4 ) ci-après) en fut pourvu le 29 janvier 1618, et eut pour successeur, le 19 février 1621, Antoine Favre, fils cadet du président de Savoie. (R. E.)
(3) Bernard de Menthon (voir tome XIII, note (1), p. 319I.
( 4) Jeanne de Menthon, sœur de Bernard, s'était alliée à Hector, baron de Chevron et de Dérée, qui fut gouverneur du prince de Piémont Victor-Amédée. De ce mariage, naquit à Turin, en 1587, Benoît, que les plus hautes vertus devaient rendre digne de sa parenté avec François de Sales dont il était cousin issu-de-germain. Bien que tonsuré dès 1601, même minoré en 1603, le jeune homme ne put d'abord résister aux attraits de la cour et de la carrière
qu'il vous en avoit, et la difficulté, ou plustost la considération pour laquelle il n'avoit pas l'acte de la nomination : qui estoit que monsieur vostre mari auroit quelque sorte d'opinion de pouvoir un jour luy mesme la deservir.
May s, Madame, il faut que je vous die trois choses en confiance. L'une est, que quand monsieur le Baron seroit en estât (dont Dieu le garde) de deservir cette chapelle, en estant le nominateur il ne pourroit pas la prendre pour soymesme, car nulle (sic) ne peut estre nominateur de soymesme. L'autre est que laiqs ne peuvent en conscience tenir les bénéfices, ni les nominateurs ne peuvent non plus les tenir en suspens sans offencer Dieu et les âmes
des armes ; compagnon d'enfance de l'héritier de la couronne, il pouvait espérer le plus brillant avenir. La grâce lui donna la force de le sacrifier, et en acceptant en 1614 l'élection des chanoines de Notre-Dame de Liesse qui le faisait doyen de leur Collégiale, il résolut d'être entièrement à Dieu. Le 20 septembre suivant, il était sous-diacre, diacre trois mois après, et prêtre le 14 mars 161 5. Lorsque, devenu recteur de la chapelle de Sainte-Catherine (voir note (2) de la page précédente), Benoît de Chevron eut des rapports plus fréquents avec son ami Claude-Louis-Nicolas de Quoex et les Religieux de Talloires, la pensée d'une plus grande perfection ne le quitta plus. Il résigne ses bénéfices, refuse le poste d'aumônier de la princesse de Piémont, et prend en 1620 l'habit bénédictin, ajoutant à son nom de baptême celui de Théophile ; en juin 1621, il prononçait ses vœux. Huit ans plus tard, son mérite le faisait choisir pour prieur claustral, et en 1651 la volonté du duc de Savoie et du Pape le plaçait à la tête du diocèse de Tarentaise. Sacré à Turin en janvier 1633, le nouvel Archevêque se montra ferme à maintenir ses droits et à faire rentrer dans son obéissance tous les membres de son clergé, zélé pour le bien des paroisses qu'il visita ou fit visiter quatre fois en vingt-cinq ans d'épiscopat, entièrement dévoué aux âmes, à tel point que Charles-Auguste de Sales, son grand-vicaire (1636), qui dut le remplacer pendant un voyage à Rome, trouva qu'il « étoit le Père et le confesseur universel de toute la ville » de Moûtiers. (De Hauteville, La Maison naturelle de St Fr. de Sales, 1669, Partie III, p. 649.)
Toujours fils de saint Benoît, Msr de Chevron voulut établir dans son diocèse ses frères en religion ; un essai infructueux lui coûta beaucoup de peines, de même que l'établissement des Bernardines à Conflans. Grands furent ses regrets de n'avoir pu fonder aussi dans sa ville épiscopale un Monastère de la Visitation. En 1638, il eut au moins la consolation de recevoir la Mère de Chantai en route pour Turin ; et après lui avoir prodigué les témoignages de sa vénération : « Dieu soit béni, » dit-il, « cette journée n'est pas perdue, car nous avons rendu, selon notre petit pouvoir, nos hommages à une Sainte! » Tenu lui-même pour un saint, Benoît-Théophile de Chevron mourut en prédestiné le 15 juin 1658. Son successeur, M«r Milliet de Challes, éleva à sa mémoire un monument gravé d'une longue et belle inscription latine, résumé de sa vie et de ses vertus. (Cf. Notice sur Benoît-Théophile de Chevron-Villette , archevêque de Tarentaise, par Doin B. Mackey, O. S. B., Chambéry, 1904.)
i6o Lettres de saint François de Sales
des fondateurs. Et la troysiesme, c'est que, si cette chapelle demeure quelque tems sans recteur, elle n'est pas si petite quil ne se treuve des courans qui l'impetreront a Rome; et elle sera bien impetree, attendu la négligence de ceux qui doivent nommer. Sur cela, Madame, il me semble que vous deves des maintenant gratifier ce neveu qui vous appartient en tant de façons, et luy donner la nomination, affin de conserver vos droitz et l'intention des praedecesseurs (0.
Pour [ce], je vous escris ainsy librement et sans art, sachant que vous m'aymes franchement, et croires aysement que je parle selon le devoir et l'affection que je vous ay et qui me rend, Madame,
Vostre plus humble très affectionné serviteur,
Franc8, E. de Genève.
xxvi janvier 1618, Annessi.
A Madame Madame la Baronne de Menthon.
Revu sur l'Autographe appartenant à M. le comte de Menthon, au château de Menthon (Annecy).
( 1 ) Thomas II, Henri, Humbert, Albert I et Albert II, seigneurs de Menthon aux xme et xive siècles, avaient fait à la chapelle de Sainte-Catherine différents legs portant obligation de prières pour les défunts.
MCCCXCVI
A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-u'ORBE
Très sage avis du Saint au sujet du transfert de l'abbaye du Puits-dOrbe. — Devoir de TAbbesse pour maintenir ses filles en union et charité. — Humble démarche qu'elle doit faire.
Annecy, 30 janvier 1618.
Dieu, qui a fait vostre cœur pour son Paradis, ma très chère Fille, luy face la grâce d'y bien aspirer. Je vous escris sans loysir, comme je fay presque tous-jours en cette multiplicité d'affaires qui m'accablent.
Année 1618 161
Je vous ay des-ja escrit qu'il ne failloit nullement penser a transplanter vostre Monastère a Lion ; car, a quel propos oster une si notable fondation d'une province et d'un diocèse pour la porter en un autre ? Ni le Pape, ni l'Evesque, ni le païs, ni le Parlement ne le permettront jamais. Demeurés donq ferme en la resolution de le transférer des chams a la ville, mais en une ville de la province et du diocèse ; s'il se pouvoit, a Langres, ou a Chastillon, ou a Dijon, et icy il seroit mieux. Et ne faut point craindre que vos parens vous y faschassent, car y vivant en une bonne et sainte reformation, chacun vous y reverra avec un amour nompareil ; et puis, il ne faut pas tant regarder a vostre personne particulière qu'au public et a la postérité. Mais si vous ne pouves ranger vostre esprit a cet advis, du moins que ce soit a Chastillon (0.
Je n'appreuve nullement que vous separies vos filles, tenant les unes comme vos affectionnées et partisanes, et les autres comme distraittes de l'affection qu'elles vous doivent, ni qu'on leur remette leurs pensions ou autres particularités. Il faut que vostre courage surnage a tout cela ; et croyes que si vous estes bien résolue de vivre en charité avec elles, leur monstrant un cœur de douce mère, qui a oublié tout ce qui s'est passé jusqu'à présent, vous les verres toutes revenir a vous dans bien peu de moys (2).
Madame la Première (3) vous escrira. Je vous prie, escrivés luy en esprit de douceur et d'humilité, et, sans faire conte des choses passées, tesmoignés que vous estes fille de Nostre Seigneur crucifié. Et non seulement a elle, mais escrivés aussi a M. le Président (4) et a monsieur
( 1 ) Depuis longtemps François de Sales conseillait le transfert de la Communauté de la campagne dans une ville. Ce projet s'exécuta le 21 décembre 1619. (Voir tomes XII, note ( 1 ), p. 27 1, et XIV. note ( 1 ), p. 359.) Mais Rose Bourgeois ne poursuivit pas plus efficacement la réforme à Chàtillon-sur- Seine qu'elle ne l'avait fait au Puits-d'Orbe.
(2) Les deux partis se maintinrent dans la Communauté jusqu'à la mort de TAbbesse. Les Sœurs qui lui étaient opposées en 1618, furent plus tard les vraies réformatrices. (Cf. ci-dessus, note ( 1 ), p. 145.)
(3) Mme Brûlart.
(4) Le président Nicolas Brûlart, beau-frère de Rose Bourgeois. (Voir cidessus, note ( 1 ), p. 48.)
Lettres VIII il
iÔ2 Lettres de saint François de Sales
d'Origny (0, leur disant qu'après tant de tourmens que vousaves souffertz, en fin Nostre Seigneur et vostre vocation vous convient de les prier de vous assister au dessein qui a tous-jours esté en vostre ame, de réduire vostre Monastère a quelque perfection de la vie religieuse, et qu'es occasions vous les advertires des moyens requis a cet effect, a ce qu'ilz vous aydent ; car en fin, ma très chère Fille, il faut avoir la paix, et la paix naist de l'humilité. De renvoyer ce point a eux, il n'est pas raysonnable ; il faut que ce soit vous qui commencies. En somme, il faut amollir et briser ce cœur, ma très chère Fille, et convertir nostre fierté en humilité et résignation.
Je salue toutes nos Seurs(2\ et particulièrement madame la Prieure (?). Dieu, par sa bonté, vous comble de son Saint Esprit, affin que vous vivies en luy et a luy.
30 janvier 1618.
(1) Guillaume Bourgeois, baron d'Origny, frère de la destinataire. (Voir tome XIV, note ( 4 (, p. 131.)
(2) Les Religieuses du Puits-d'Orbe.
(3) Françoise Bourgeois, sœur de l'Abbesse. (Voir tome XV, note ( 1 ), p. 151.)
MCCCXCVII
a la mère de ghantal
Discrétion que garde le baron de Chantai et qu'il faut garder avec lui.
Annecy, 16 janvier-février 1618 ( 1 ).
Ma très chère Mère,
Vostre Baron (2) ne me parla point de son cousin M. de Rabutin (3), ni moy a luy; mais je croy qu'il ne
( i ) Le fils de la Sainte vint à Annecy dans l'hiver de 1618; d'autre part, Mlle du Colombier, l'une des trois prétendantes grenobloises (voir ci-dessus, note ( 1), p. 148), prit l'habit de la Visitation et le nom de Soeur Françoise- Angélique, le 22 février 1618. Donc, aucun doute quant à l'année ; pour le quantième, il doit être compris dans la dernière quinzaine de janvier ou la première de février.
( 2 ) Celse-Béuigne de Rabutin, baron de Chantai (voir tome XIV, note ( 1 ), p. 370 .
(3) Il s'agit de l'un des fils de François de Rabutin, seigneur de la Vaux, et
Année 1618 163
désire pas que vous luy parlies, comme en effect, aussi bien sera-ce chose inutile, sinon en gênerai, et dissimulant la particularité.
J'iray, si je puis, cet après disné voir M"e de Colombier (*). Ce pendant, je vous donne le bon jour de tout mon cœur.
Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.
dHélye de Damas. Ils étaient cousins-germains de Christophe, père de Celse- Bénigne. François, le quatrième, plus près du baron de Chantai par l'âge, estpeut-être celui que le Saint désigne ici. Il fut baron de Crux, et épousa Marguerite de la Magdelaine, veuve de Ludovic de la Rivière, dont il n'eut point d'enfants. (Cte de Bussy, Hist. généal. de la maison de Rabutin, Dijon, 1866.)
(1) Plus encore que ses compagnes, récemment arrivées avec elle de Grenoble, Mlle du Colombier avait besoin de voir le saint Evêque. « Toute nouvelle dans la milice spirituelle, » remarque YHistoire de la Fondation du Monastère de Grenoble, elle avait failli en route « rendre les armes. » succombant au rude combat intérieur et extérieur qui lui était livré. Sa cousine, M,le de Glézat, instrument déjà de sa vocation, le fut aussi de sa persévérance ; encouragée par cette voix amie, Françoise de Garcin du Colombier atteignit Annecy où bientôt elle reçut le voile de novice (voir note ( i ) de la page précédente). Elle fit profession l'année suivante à Grenoble, et en partit au mois de mars 1625 pour coopérer à l'établissement de la Maison d'Embrun. De fin 1634 à 1641, Sœur Françoise-Angélique gouverna ce Monastère en qualité de Supérieure. (Archives du ier Monastère d'Annecy.)
MCCCXCVIII