A UNE TANTE
Condoléances et consolations. — Le chemin de la félicité future. Rempart contre le torrent des adversités.
Annecy, 29 mai 1618.
Madame,
J'ay regardé avec compassion Testât de vostre cœur, des que j'ay sceu le desplaysir qu'il a receu ces jours passés ; car encor que je sache bien que, grâces a Dieu, l'expérience et accoustumance que vous aves faite des quelques années en ça a souffrir les mescontentemens, aura affermi vostre ame et animé vostre courage pour n'estre plus si extraordinairement sensible a ces coups inévitables de nostre condition mortelle, si est ce que d'ailleurs je crains que ces recharges si fréquentes n'estonnent vostre resolution.
( 1 ) La différence de ton assez marquée entre le dernier alinéa et les premiers semblerait indiquer un texte bâti, mais il est impossible de décider à quel fragment se rapporterait alors la date. Si toute la lettre a été vraiment adressée à une Tanie, comme le disent les éditions précédentes, on ne peut proposer que Jeanne de Menthon, veuve d'Hector de Chevron-Villette (voir tome XIII, note (2), p. 344), accablée de deuils depuis 1607, et qui dut perdre son fils Bernard entre 1617 et 1620.
Année 1618 231
Mais toutefois, Madame, je ne laisse pas d'espérer qu'après tant de remises de vostre volonté a celle de Dieu, après tant de considérations que vous aves faites sur la vanité de cette vie et sur la vérité de la future, après tant de protestations de vouloir estre irrévocablement attachée a la suite de la Providence céleste, vous ne treuvies une solide consolation au pied de la croix de Nostre Seigneur, ou la mort nous a esté rendue meilleure que la vie ; et cette illusion de la vie de ce monde n'aura pas eu le crédit, je m'asseure, de vous faire desmarcher des resolutions que Dieu vous fit prendre sur les evenemens d'autrefois.
En somme, Madame, il faut s'accommoder a la nécessité et la rendre utile a nostre félicité future, a laquelle nous ne devons ni pouvons aspirer que par ce chemin de croix, d'espines, d'afflictions. Et en vérité, il importe peu (ains il importe beaucoup) a ceux que nous chérissons, que leur séjour soit court parmi le tracas et les misères de cette vie ; et quant a nous, cela ne nous toucheroit point, si nous sçavions considérer que c'est la seule éternité a laquelle nous devons dresser tous nos désirs.
Pour Dieu, ma très chère Tante, et certes, pour parler selon mon cœur, ma très chère Fille, ne vous laisses pas emporter au torrent des adversités, ains attachés vous aux pieds de Nostre Seigneur et dites luy que vous estes sienne ; qu'il dispose de vous et de ce qu'il a voulu estre vostre, a son gré, en vous asseurant, et a vous et aux vostres, la tressainte éternité de son amour. Ces momens ne méritent pas qu'on y pense, sinon pour parvenir a ce bien.
Je suis, Madame,
Vostre très humble neveu et serviteur, Françs, E. de Genève.
Ce 29 may 1618, Annessi.
232 Lettres de saint François de Sales
MCDXXXVI
A UNE DAME (0
La souffrance des séparations. — Par quelle pensée s'en consoler. Encouragement paternel à écrire souvent.
Annecy, 30 mai 1618.
Je vous diray, Madame, mais aussi, s'il vous plaît, ma très chère Fille, qu'il est impossible de n'avoir pas des ressentimens de douleur en ces séparations ; car, encor qu'il semble que les unions qui ne tiennent qu'au cœur et a l'esprit ne soyent point sujettes a ces séparations extérieures, ni aux desplaysirs qui en procèdent, si est ce que, tandis que nous sommes en cette vie mortelle, nous les sentons, d'autant que la distance des lieux empesche la libre communication des âmes, qui ne peuvent plus s'entrevoir ni s'entretenir que par cet office des lettres. Mays pourtant, ma très chère Fille, il y a bien dequoy vivre content en la tressainte dilection que Dieu donne aux âmes unies a mesme dessein de le servir, puisque le lien en est indissoluble, et que rien, non pas mesme la mort, ne le peut rompre, demeurant éternellement ferme sur son immuable fondement, qui est le cœur de Dieu, pour lequel et par lequel nous nous chérissons.
Et vous voyes, ce me semble, des-ja en ces paroles le désir que j'ay que vous vous servies de mon ame avec toute confiance et sans reserve. Que si de m'escrire souvent de ce qui regarde la vostre vous sert de consolation, comme vous me le signifies, faites le confidemment, car je vous asseure que la consolation sera bien réciproque. Et que cela soit dit une fois pour toutes.
Certes, je le dis en vérité, je vous chéris très particulièrement des que je vis en vostre cœur les arrhes du saint amour de Dieu envers vous, tesmoignees par les
(1) Nul doute que la destinataire ne soit une dame de Grenoble; et c'est avec grande probabilité que nous suggérons le nom de Marguerite de la Croix de Chevrières, dame de Veyssilieu. (Voir le tome précédent, note ( 1 ), p. 371.)
Année 1618 233
attraitz qu'il vous fait a son service. Bienheureuse que vous seres, si, comme vous estes résolue de faire, vous les receves humblement et les prattiques fidellement, ainsy que de toute mon affection je le souhaite, demeurant a jamais, ma très chère Pille, et d'un cœur vrayement paternel,
Vostre très humble et invariable serviteur,
Françs, E. de Genève.
Ce 30 may 16 18.
MCDXXXVII
A LA MÈRE DE CHANTAL Conséquence d'un accablement d'affaires. — Annonce d'un mariage. Annecy, fin mai ou commencement de juin 1618 (1).
Vra}rement le serein d'hier ni le vent ne m'ont fait aucun ennuy, ma très chère Mère ; mais ouy bien l'accablement d'aujourd'huy qui m'a empesché d'aller saluer vostre cher cœur en présence, nonobstant le juste empressement du mien ; je veux dire de vous aller voir moy mesme, qui en avois tant de désir. Or sus, il n'y a remède ; c'a esté le béni mariage de madamoyselle de Chavannes, qui en fin reùscira, comme je pense (2).
Conservés-vous bien parmi cette fièvre salutaire. Oh ! Dieu vous conserve, ma très chère Mère, et vous comble de bénédictions par tout ou vous estes, et moy aussi. Vive Jésus ! Amen.
Voyla la lettre de madame de Goufïier (3).
( 1 ) D'après le texte, ce billet a été écrit évidemment entre le retour de Grenoble de la Mère de Chantai, 26 mai, et le mariage de Mlle de Chavanes, 19 juin, de l'année 1618.
(2) Fille de Claude de Chavanes, ami et condisciple de François de Sales (voir tome XI, note (2), p. 52), et de Jeanne-Marie Fornerat de Cursinge, Marguerite de Chavanes épousa, le 19 juin 1618, le fils de Thomas Calcagni, Roch, écuyer de la grande écurie du duc de Genevois (voir tome XIV, note ( 1 ), p. 30a). Les parents de la jeune fille étaient morts avant 1604 ; le Saint s'intéressait d'autant plus à elle, et lui-même bénit son mariage dans sa chapelle particulière.
( 3) Elisabeth des Gouffiers (voir tome XV, note (1), p. 3431.
34 Lettres de saint François de Sales
MCDXXXVIII
A M. GUILLAUME DE BERNARD DE FORAS
Les étoiles pâlissant devant le soleil. — Une nouvelle apprise « a tastons. » Souhaits de bonheur au duc de Nemours. — Aimable plaisanterie.
Annecy, fin mai-juin (i) 1 6 1 8.
En somme il est donq vray, Monsieur mon Frère, que les estoilles ne sont plus en veuë quand le soleil l'est sur nostre horizon, et qu'ainsy ce grand contentement que vous contemples au mariage de Monsieur (2) vous vaut tellement que nous ne sommes plus en mémoire. Or sus, nous nous res-jouissons, certes, avec vous, et de tout nostre cœur, de ce mesme bonheur que nous estimons grand ; mais nous avons sceu cette heureuse nouvelle a tastons, ramassant ça et la les asseurances que nous en avions parmi le bruit qui s'en faysoit; car ni Monsieur, ni aucun de sa part, ni nul homme du monde ne nous en a donné aucun advis. Mais Dieu soit loué, et veuille multiplier ses bénédictions sur cette sainte liayson.
Et vous, Monsieur mon Frère, passé ces premiers ravissemens que la grandeur de vostre joye vous donne, vous vous demettres, je m'asseure, a nous vouloir encor un peu gratifier de vostre bienveuillance. Ce pendant, croyés que, quant a moy, je demeure immobile en l'affection que j'ay de vivre a jamais
Vostre plus humble et affectionné frère et serviteur,
Franc5, E. de Genève.
A Monsieur [Monsieur] de Foras, Gentilhomme ordinaire
de la Chambre de Monseigneur le Duc de Nemours.
( i ) La présente lettre doit être postérieure à celle du 18 mai au même destinataire, et antérieure au 9 juillet, date à laquelle le mariage du prince de Nemours était officiellement connue à Annecy, puisque, ce jour-là, la Ville décrète qu'un feu de joie sera fait comme réjouissance de cet heureux événement.
(2) Le duc de Nemours (voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 225).
Année 1618 235
MCDXXXIX
A LA MÈRE DE CHANTAL
(fragment)
Comment se disposer à recevoir le comble du saint amour. — D'où procède la souveraine unité dans une âme.
[Mai ou juin 1614-1618 (1).]
Or sus, Dieu ne donne pas tant de désir a nostre très unique cœur, qu'il ne nous veuille favoriser de quelque effect correspondant. Espérons donq, ma très unique Mère, que le Saint Esprit nous comblera un jour de son saint amour ; et, en attendant, espérons perpétuellement, et faysons place a ce sacré feu, vuidant nostre cœur de nous mesmes tant qu'il nous sera possible. Que nous serons heureux, ma très chère Mère, si nous changeons un jour nostre nous mesme a cet amour qui, nous rendant plus un, nous vuidera parfaitement de toute multiplicité, pour n'avoir au cœur que la souveraine unité de la tressainte Trinité, qui soit a jamais bénite au siècle des siècles ! Amen.
(1) Les éditeurs de 1626 ont accroché ce fragment à la fin de la lettre du Ier ou 2 mars 1615 (voir tome XVI, p. 511), dont le texte est composé de plusieurs pièces; assurément, le passage final n'est pas de la même date que la première partie de la lettre. (Voir ibid., note (1), p. 311.)
Ces lignes semblent avoir été écrites aux environs de la Pentecôte; aucun indice pour préciser davantage la date vague que nous leur attribuons.
236 Lettres de saint François de Sales
MCDXL
La vanité d'un chef de guerre. — La vanité d'un portrait.
Annecy, ; juin 1618.
Ce digne porteur vous dira ce que nous sommes et ce que nous faysons. Nous sommes tous-jours espérant et attendant la reddition de nostre Verceil, laquelle devroit il y a long tems estre faite, selon la rayson et les promesses, mais qui ne devroit pas estre si tost attendue, selon l'honneur de celuy qui tient la ville (2), qui exprès, dit on, ne la veut pas faire selon les articles et a point nommé, affin que l'on ne puisse pas dire que c'est par l'authorité du Roy qu'il fait ce dernier accomplissement de la paix (3). En somme, la vanité prévaut.
Ouy mesme, je le puis dire, sur le sujet de l'image qu'on vous porte (4), laquelle, vuide d'ame et de cœur,
( i ) L'ancienne copie que nous reproduisons n'a pas d'adresse ; mais c'est bien à Mer Fenouillet que le Saint a coutume de donner des nouvelles des armes de Savoie.
(2) C'était le marquis de Monténégro, Jérôme Caraffa, petit-neveu de l'illustre Cardinal de ce nom, et fils de Renaud Caraffa. Il était né en 1564 et avait été élevé avec soin par son grand-oncle. Sa carrière militaire commença dans les Pays-Bas, sous le duc de Parme ; puis il servit dans le Milanais sous don Pedro de Tolède, passa en Allemagne, sur la demande de l'Empereur qui le fit prince de l'Empire, et revint en Espagne en 1628. Il était vice-roi d'Aragon lorsque le gouverneur des Pays-Bas l'appela auprès de lui. Le marquis de Monténégro mourut à Gênes en 1633, sans laisser de postérité d'Hippolyte de Lanoy, son épouse. (Moreri, 1740, tome II.)
( 3 ) Le certificat de désarmement du duc de Savoie (cf. ci-dessus, note (4), p. 106) avait été apporté, de la part du roi de France, au gouverneur de Milan, le 18 février et le 20 avril ; Verceil ne fut restitué que le 1 ^ juin. La nouvelle en parvint à Annecy le 18 juin, et aussitôt des actions de grâces et des réjouissances publiques furent ordonnées. (Cf. au tome VIII de notre Edition, p. 370, le Sermon du 24 juin 1618.)
(4) On peut signaler plusieurs portraits de François de Sales antérieurs à 1618 ; entre autres, celui envoyé à l'Evêque de Bàle en 1617 (voir tome XIV, note (3), p. 215); mais plus d'une fois les amis du Bienheureux n'avaient
et n'estant que vaine représentation d'un homme qui
n'est que vanité *, prévaut sur moy, qui desirerois bien * Ps. xxxvm, 6.
d'aller en présence auprès de vous pour vous offrir de
vive voix mon très humble service et jouir de l'honneur
de vostre veùe. Mais ne pouvant pas encor, je demeure,
et suis de plus en plus désireux d'estre reconneu et advoué
de vous,
Monseigneur,
Vostre très humble et très obéissant frère et serviteur,
Françs, E. de Genève.
Ce jour sacré de la Pentecoste 16 18, a Annessi.
Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Toulouse.
obtenu que des refus à leurs désirs. Enfin, au mois de juin 161S, raconte l'Année Sainte manuscrite, « une dame dévote » — peut-être Mme de Granieu (voir la lettre suivante) — « trouva l'invention de le lui faire dire par M. Michel Favre, son confesseur, lequel dit au Saint, avec un peu de sévérité... quil etoit cause de plusieurs péchés véniels de murmure et d'inquiétude que le prochain fesoit sur sa résistance a se laisser peindre; quil le prioit de s'en amender. Le bon Saint s'y soumit avec une admirable simplicité. » Quand le peintre, Jean-Baptiste Costaz, « eut pris une fois bien au naturel l'image de cet homme de Dieu, il en fit une très grande quantité de copies, parce que chacun en vouloit avoir. » Puis, par une ruse ingénieuse, il obtint une nouvelle séance de pose, de trois ou quatre heures, à la fin de laquelle le condescendant Evêque lui dit : « Vous m'avez causé une grande mortification, mais je vous pardonne, a condition que vous n'y retourniez jamais. »
MCDXLI
A MADAME DE GRANIEU
Les « empeschemens » du saint Evêque et sa paternelle bonté. — Envoi de deux portraits. — u Le secret des secretz en l'orayson. » — Quelle est la meilleure prière. — Double travail de la « petite mouche a miel. » — Messages de père et d'ami.
Annecy, 8 juin 1618.
Par cette si asseuree commodité, je vous diray, ma très chère Fille, que nostre Mère dit la vérité : je suis extrêmement accablé, non tant d'affaires comme d'empeschemens, mais d'empeschemens dont je ne puis me
238 Lettres de saint François de Sales
desprendre. Neantmoins je ne voudrois certes pas, ma chère Fille, que pour cela vous laissassies de m'escrire quand il vous plaira ; car la réception de vos lettres me délasse et me recrée beaucoup. Seulement faut-il que vous me soyes un peu bonne, en m'excusant quand je seray un peu tardif a respondre, puisque je vous puis asseurer que ce ne sera jamais que par nécessité que je differeray, mon esprit prenant bien playsir a visiter le vostre.
Je ne vous sçaurois rien refuser, ma très chère Fille, et partant, les deux portraitz que vous desires se feront (0. Que n'ay-je désiré de conserver l'image de nostre Père Cf. Gen., 1, 26, 27. céleste en mon ame, avec l'intégrité de sa ressemblance * ! Ma très chère Fille, vous m'ayderes bien a demander la grâce qu'elle soit réparée en moy.
Vostre sorte d'orayson est très bonne, ains beaucoup meilleure que si vous y faysies des considérations et discours, puisque les considérations et les discours ne servent que pour exciter les affections ; de sorte que s'il plait a Dieu de nous donner les affections sans discours ni considération, ce nous est une grande grâce. Le secret des secretz en l'orayson, c'est de suivre les attraitz en simplicité de cœur. Prenesla peine ou de lire, ou de vous faire lire si vos yeux ne peuvent fournir a cela, le septiesme Livre du Traité de l'Amour de Dieu, et vous y treuveres tout ce qui vous sera nécessaire de connoistre de l'orayson.
Je me resouviens fort bien qu'un jour en la confession vous me dites comme vous faysies, et je vous dis que cela alloit fort bien, et qu'encor qu'il falut porter un point, si toutefois Dieu vous tiroit a quelque affection soudain que vous séries en sa présence, il ne falloit point s'attacher au point, ains suivre l'affection ; et quand elle sera plus simple et plus tranquille, elle sera meilleure, car elle attache plus fortement l'esprit a son object. Mays, ma très chère Fille, estant une fois résolue de cela, ne vous amuses point, au tems de l'orayson, a vouloir sçavoir ce
( 1 ) C'étaient les portraits des deux Fondateurs de la Visitation que Mmc de Granieu avait instamment demandés. (Voir ci-dessus, note (4), p. 236, et ciaprès, Lettre mcdxlix, p. 25T.)
Année i 6 i 8 239
que vous faites et comme vous pries ; car la meilleure prière ou orayson, c'est celle qui nous tient si bien employés en Dieu que nous ne pensons point en nous mesmes, ni en ce que nous faysons. En somme, il faut aller la simplement, a la bonne foy et sans art, pour estre auprès çle Dieu, pour l'aymer, pour s'unira luy. Le vray amour n'a guère de méthode.
Demeures en paix, ma très chère Fille, marches fidèlement au chemin auquel Dieu vous a mis ; ayes bien soin de contenter saintement celuy quil vous a associé (0 et, comme une petite mouche a miel, en faysant soigneusement le miel de la sacrée dévotion, faites encor bien la cire de vos affaires domestiques ; car si l'un est doux au goust de Nostre Seigneur, qui estant en ce monde mangea le beurre et le miel *, l'autre aussi est a son honneur, *Is., vu, 15. puisque il sert a faire les cierges allumés de l'aedification du prochain.
(2) Dieu, qui vous a pris par la main pour vous mettre
au chemin de sa gloire, vous conduira *, ma très chère * Cf- Ps- LXXII> 24>