‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 53 sur 91 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

Fille. Je ne cesseray jamais de l'en supplier, car croyes, ma très chère Fille, que je chéris tendrement et plus que paternellement vostre ame et vostre cœur, que Dieu veuille de plus en plus rendre siens. Amen. Vive Jésus !

VIII juin 1618.

Je vous supplie, ma chère Fille, de saluer la bonne Mère (3) et nos Seurs de la Visitation, puisque je n'ay nul moyen d'escrire davantage : ce sera au premier loysir, Dieu aydant. Elles sçavent bien, comme je pense, de quelle sorte je suis a elles. Cette Mère m'est grandement a cœur ; Dieu l'assistera et bénira ses bons désirs.

J'ay un monde de lettres a escrire, mais je ne puis présentement. Je salue très humblement monsieur vostre cher mari et suis fort asseurement son serviteur. Je doy

( 1 ) François de Gratet, seigneur de Granieu (voir ci-dessus, note ( 1 ), p. 219). (2, L'alinéa suivant est tronqué dans les éditions précédentes, et le postscriptuoi est inédit.

(3) La Mère Péronne-Marie de Chastel, supérieure de la Visitation de Grenoble.

24<j Lettres de saint François de Sales

une response a M. d'Aouste, vostre bienaymé et bien aymable cousin ( l ), mais je payeray la debte, quoy qu un peu plus tard, Dieu aydant ; dites le luy, je vous supplie, ma très chère Fille.

A Madame ''Madame] de G[ranieu] (2).

Grenoble.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Chambéry.

(i) Bonne de Portes, tante maternelle de Mme de Granieu, avait épousé Sébastien de Lionne, seigneur de Leyssin, Aoste, etc. De ce mariage, naquit à Grenoble, le ier septembre 1583, Artus ou Arthur qui, dès 1605, était conseiller au Parlement et marié à Isabeau de Servien, qu'il avait épousée en secondes noces. Elle le rendit père d'Hugues, le futur ministre de Louis XIV» et mourut peu après. Artus ne chercha de consolations que dans la piété, entra dans les Ordres et devint chanoine de Grenoble. Quelques années plus tard, la Visitation s'établissait dans la capitale du Dauphiné ; M. dAoste en fut le meilleur ami, et bientôt le Père spirituel; il s'était fait lui-même le disciple du saint Evêque de Genève, à qui il écrivait souvent, dit l'Histoire de la Fondation, pour lui rendre compte de l'état de la Maison. (Voir à TAppendice I, une de ses lettres au Bienheureux.) La Mère de Chantai avait « une dilection très particulière et spéciale » pour ce vertueux ecclésiastique (Lettres, vol. IV, pp. 461, 462), et s'estimait «< très honorée » qu'il eût daigné l'« accepter non seulement pour sa sœur, mais pour sa très humble fille. » (Ibid., vol. III, p. 486.) En 1638, la Visitation de Grenoble fut privée de cet excellent Supérieur, lorsque Artus de Lionne devint évêque de Gap par la mort de Charles-Salomon du Serre dont il était déjà coadjuteur. Préconisé à Rome le n avril 1639, sacré à Paris le 27 novembre suivant, il prit possession du siège épiscopal par procureur, le 24 mars 1640, et fit son entrée à Gap le 19 avril. Comme son maître et ami François de Sales, le nouveau Pasteur déploya un zèle tout apostolique et une charité que sa grande fortune seconda merveilleusement ; comme lui encore, attaché de cœur à son vaste et pauvre diocèse, il refusa le riche évêché de Bayeux et l'archevêché d'Embrun. On doit à cet amour pour son Eglise les recherches qu'il entreprit sur son histoire et le précieux Roolle des Evesques de Gap. Craignant que sa vieillesse ne fût nuisible à ses diocésains, Artus de Lionne laissa l'administration à Pierre Gaillard, vicaire-général et officiai, et se retira (19 avril 1661) à Paris, auprès de son fils Hugues. Il mourut pieusement le 18 mai suivant. (D'après l'abbé Guillaume. Inventaire somm . des Archiv. des Htes-Alpes, Gap, 1897, Série G, tome III, p. xvm.)

(2) Le nom de la destinataire a été enlevé à l'ouverture de la lettre; il ne reste que le G.

Année 1618 241

MCDXLII

A DON JUSTE GUÉRIN. BARNABITE

(fragment)

Un serment inutile. — Protestation d'amitié.

Annecy, 17 juin 1618.

Mon Révérend Père,

Je vous respons bien courtement, mais c'est par force, n'ayant autre loysir que pour cela. Vrayement, mon Père, il n'est nul besoin de serment pour me faire croire la vérité de vostre sincère, cordiale, intime et invariable amitié envers moy; car je la croy, je la sçai, je la voy, je la sens, je la touche, et il faudroit que mon ame fust inanimée et mon cœur insensible, s'il en doutoit. Mays croyes bien réciproquement, mon très cher Père, que mon esprit correspond très exactement au vostre pour ce regard, et que je suis très indissolublement et invariablement vostre, sans reserve ni exception quelcomque ; mais voyes vous, je dis vostre, en sorte que mon cœur en cela n'a point de sentiment qui n'y consente. (0

Annessi, 17 juin 1618.

(1) L'auteur de la Vie de D. Juste ajoute, après avoir cité ce fragment : « Le reste de la lettre regarde les affaires de la Visitation et de la Sainte- Maison de Thonon, et pour les convertis qu'il recevait au giron de l'Eglise. »

Lettres VIII 10

242 Lettres de saint François de Sales

MCDXLIII

A MADAME DE LA FOREST RELIGIEUSE DE l'aBBAYE DE BONS (0

(inéditb)

Comment apaiser, par humilité et douceur, un cœur mécontent. Nul déshonneur à pardonner.

Annecy, 20 juin 1618.

Ma très chère Seur,

Je voy bien es lettres que vous m'aves envoyées, le cœur de cette chère seur (a) tout gros d'ennuy et de mescontentement ; il faut avoir patience avec son naturel et ne point s'estonner. Nostre seur de la Flechere (?) m'a dit comme tout estoit passé, car je n'en sçavois autrement chose quelcomque.

Il me semble que vous pourres luy respondre en peu de paroles quant a ce qui regarde la grâce, en luy disant que en la grande presse qu'on vous a donnée, pour laquelle vous n'avies nul loysir d'attendre sa response, vous aves pris advis de ceux que vous aves jugé vous le pouvoir donner; et que, en fin, selon leur conseil, vous aves fait ce que vous aves fait, marrie que vous seres si elle Ta a contrecœur ; et qu'elle excuse vostre simplicité, et n'impute toute cette procédure qu'au manquement d'expérience es telles occurrences (car en somme, ma très chère Fille, il faut affoiblir la passion de cette seur ainsy par humilité et douceur) ; qu'il ny a d'empesché que ceux qui se treuvent en la meslee, et les filles n'auront ni honneur

( 1) L'adresse A Madame de la Flechere que porte la copie conservée à Turin est certainement fausse, puisque M,nede la Fléchère elle-même se trouve mentionnée dans ces lignes. La destinataire est évidemment sa sœur, Jeanne- Bonaventure de la Forest, Religieuse de l'abbaye de Bons. (Voir tome XIV, note ( 1 ), p. 204.)

( 2 ) Ennemonde de la Forest, veuve d'Emmanuel-Philibert Roero de Bressieu. (Voir le tome précédent, note ( 1 ), p. 189.)

(3) Madeleine de la Forest, sœur de Jeanne-Bonaventure et d'Ennemonde.

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ni deshonneur en tout ceci, car on sçaura tous-jours que ce sont des filles. Et puis en fin, il faut revenir au point : il ny a point de deshonneur a pardonner, ou sil y a de deshonneur, ce n'est que devant le monde. Je suis sans loysir, et suis

Vostre très humble frère et serviteur, Franc8, E. de Genève.

Vous treuveres Monseigneur de Belley revenu (0. xx juin 16 18.

Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.

(1) Probablement de Paris, où M«'r Camus prêcha dix années consécutives l'Avent et le Carême.

MCDXLIV

A MADAME DE LA FLÉCHÈRE

Deux mots écrits en allant à Vêpres. — Ne pas se mettre en peine après avoir fait ce que l'on a cru être bon.

Annecy, 21 juin 1618 (1).

Ma très chère Fille,

Allant a Vespres et faire la bénédiction et procession, je vous escris ces deux motz. Vous verres ce que j'escris a nostre chère seur de Bons *. Pauvre fille, ell'est bien *Epist.praeced. en peine, mais il n'y a pas de quoy, car elle a fait ce qu'ell'a cuydé estre bon. Je croy que nostre seur qui est. en Piémont (2) n'eut pas fait ainsy, mays elle ne peut pas gouverner tout ; la pauvre chère seur Religieuse a fait selon sa condition. Tout cela reviendra a bien, moyennant la grâce de Dieu, a laquelle je recommande vostre ame qui m'est chère comme la mienne propre.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.

( 1 ) La corrélation de cette lettre avec la précédente indique qu'elle a été écrite presque en même temps. Mais le saint Evêque mentionnant la procession, il est probable qu'elle est du jour d'octave de la Fête-Dieu, soit du 21 juin.

(2) Mme de Bressieu.

244 Lettres de saint François de Sales

MCDXLV

(fragment)

Un homme « tout spirituel et tout de Dieu. » — Avis du Saint pour la conduite intérieure.

[Annecy, juin-juillet 1618 (i).]

Je vous dis, ma chère Fille, que non seulement vous pouves, ains que vous feres parfaitement bien d'ouvrir vostre cœur tout candidement au Père Isnard; il est non seulement docte et religieux, mais il est tout spirituel et tout de Dieu; vostre cœur bienaymé aura de la consolation et du profrit a recevoir ses advis (2).

Il faut que je vous die, ma chère Fille, que, gardant nostre liberté, je treuve qu'en plusieurs rencontres il y peut avoir un incomparable advantage (sans s'attacher toutefois a des directions particulières) de faire passer le

( i ) Il est difficile de fixer exactement la date de ce fragment. La Mère de Chaugy, qui nous l'a conservé, nous dit seulement que la Mère de Chastel « se voyant privée de la conduite de nôtre glorieux Fondateur et de nôtre vénérable Mère, et ayant trouvé dans Grenoble le Père Isnard, de la Compagnie de Jésus, personnage d'une réputation extraordinaire et dans l'estime d'une tres-eminente pieté... elle demanda avis a nôtre digne Père et Directeur de luy ouvrir confidemment son intérieur. » (Les Vies de quatre des premières Mères, 1659-1892, Vie de la Mère de Chastel, chap. xx.) Ceci eut lieu dans les premiers mois qui suivirent le départ de Grenoble de la Mère de Chantai (juin-juillet 1618), et la réponse du Saint ne dut pas se faire attendre.

(2) Le P. Jacques Isnard était né en 1 581 dans le diocèse de Saint-Flour. Entré dans la Compagnie de Jésus en 1602, il y fit en 1619 la profession des quatre vœux. Sa vie religieuse se partagea entre l'apostolat de renseignement et celui de la prédication ; elle se termina par une mort qui eut le mérite du martyre, car le P. Isnard, alors recteur du collège d'Aix, succomba victime de son dévouement aux pestiférés, le 29 décembre 1629. Eminent controversiste, ce saint Religieux « était devenu la terreur des ministres qui, » dit un historien, « de loin l'insultaient, » mais « n'osaient pas le regarder en face, à moins qu'ils ne fussent cinq ou six contre un. » (Prat, Recherches hist. et critiques sur la Oe de Jésus en France, 1876, tome IV, p. 85.) Non moins habile à guider les âmes dans les voies de la perfection qu'à les ramener dans le chemin de la foi, il entretint d'intimes rapports avec la Visitation de Grenoble dès qu'elle fut établie, et, admirant surtout la haute vertu de la Supérieure, il lui ouvrit le livre des Saintes Ecritures où bientôt elle se rendit savante.

Année 1618 245

jugement de quelqu'un par dessus le nostre pour nostre conduite intérieure : ainsy le divin Espoux renvoyoit son amante aux tabernacles des pasteurs *. *Cant.

Revu sur le texte inséré dans la Vie manuscrite de la Mère de Chastel, par la Mère de Chaugy, conservée à la Visitation d'Annecy.

MCDXLVI

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