AU BARON AMÉDÉE DE VILLETTE
Deuil profond. — Pleurs et résignation de Marie-Aimée. — Adhérence au vouloir de Dieu.
Annecy, 50 mai 1617.
Monsieur mon Oncle,
Helas! il n'est que trop vray que vous aves perdu un très humble neveu et fidèle serviteur, et moy mon très cher frère que j'aymois incroyablement pour plusieurs bonnes raysons, outre celle du sang. C'est quasi un songe de gens qui veillent, de sçavoir ce pauvre garçon
(1) Amédée de Chevron-Villette (voir tome XI, note ( 1 ), p. 341).
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mort aussi tost qu'arrivé en ce païs-la (0, et sans avoir eu le loysir d'avoir veu le Prince auquel il alloit consacrer sa vie et son courage.
Or, après toutes les idées que le desplaysir me donne, je conclus que Dieu l'ayant voulu, c'a esté le mieux. Que son nom soit béni *, et les decretz de sa volonté *J°b> !> 2I adorés es siècles des siècles. Amen.
Certes, je croy bien que M. de Giez, mon cousin (2), M. le Baron de Bonvilaret (3) et mon neveu du Vuaz (4) auront ressenti grandement cette perte, comme sçachant que ce pauvre trespassé les cherissoit et honnoroit très particulièrement, selon que la nature et plusieurs considérations l'y obligeoyent ; mais s'il leur manque, ce n'est pas par son eslection, ni par sa faute. Dieu, par sa bonté, les veuille protéger et conduire parmi les hazars ou cette guerre les porte.
Ma pauvre chère seur tesmoigne entre ses pleurs et regretz la plus aymable, constante et religieuse pieté qu'il est possible de dire : en quoy elle nous contente extrêmement, pour le désir que nous avons qu'elle conserve l'enfant que nous croyons, par bonnes conjectures, avoir esté laissé en ses flancs par le défunt, comme pour quelque sorte d'allégement a ses frères.
Que vous diray-je plus, Monsieur mon cher Oncle ? Ce pauvre garçon decedé s'estoit destiné a la vie militaire, et pouvoit mourir de cent façons plus lamentables que celle de laquelle il est mort. Béni soit Dieu qui l'a ravi devant les duelz, les mutineries, les desespoirs, et en
( 1 ) En Piémont. Bernard venait de passer les Alpes pour aller arrêter les Espagnols qui menaçaient Verceil. Sans avoir eu le temps de combattre, il fut frappé par la mort.
(2) Gaspard de Chevron-Villette, fils du destinataire. (Voir tome XV, note ( 1), p. 264.)
( 3) Amé de Pingon-Cusy (voir tome XIV, note ( 2 ), p. 288).
(4) C'était, non pas le propre neveu du Saint, mais le fils de son cousingermain Amé de Sales et de sa femme Françoise Puthod. Jacques-François naquit le 23 novembre 1592, et fut seigneur du Vuad ou Vuaz, de l'Ile et Vallières. Le 10 novembre 1608, dans la maison dite « la Cave », à Thorens, l'Evéque de Genève assistait à son contrat de mariage avec Marguerite de I.ucinge qu'il avait épousée la veille. (Cf. Piccard, Saint François de Sales et sa famille, Paris 191 1, chap. xxm.)
2o Lettres de saint François de Sales
somme devant ces innombrables occasions d'oflfencer Dieu que cette espèce de vacation donne en ce misérable aage.
lu pour tout, je ne puis dire autre chose, sinon :
Matt . xi, 26. (') [ta, Pater, qnoniam sic placitum fuit ante te*.
J'acquiesce et dis Amen, non seulement sur les paroles,
mais aussi sur les œuvres de Dieu, le suppliant qu'il
vous conserve, et demeurant pour jamais,
Monsieur,
Vostre très humble neveu et fidèle serviteur,
Françs, E. de Genève.
Le $0 may 161 7.
(*) Oui, mon Père, car ainsi il a été agréable devant vous.
MCCCXVIII