‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 9 sur 91 · AU PRÉSIDENT ANTOINE FAVRE ( I · texte numérisé non relu

AU PRÉSIDENT ANTOINE FAVRE ( I

(inédite)

Décès du président de Sautereau. — Un cœur où se mélangent l'amour, l'amertume et la constance. — Prochain voyage à Thonon et à Gex. — Départs répétés pour l'éternité.

Sales, 21 juin 1617.

Monsieur mon Frère,

Je regrette extrêmement la perte que nous avons faite par le trespas du bon monsieur le Président de Sautereau (2), qui vous honnoroit certes plus quil ne se peut dire, et me favorisoit d'un' amitié extraordinaire, a vostre considération. Et donques, comme je voy, c'est presque sans intermission que nos amis se vont séparant de nous tous les jours ; et partant, il se faut résoudre de bonn'heure de n'espérer plus es consolations de cette vie, pour attendre plus doucement celles de l'autre vie, en laquelle nostre société sera inséparable.

J'escris la ci jointe * a madame la Présidente de Sau- * Epist. seq. tereau ( 5 ), non pour la consoler, mais pour luy tesmoigner que je conserveray a jamais la mémoire des infinies obligations que j'avois a son défunt ; tandis que je me treuve icy a Sales, auprès de nostre jeune vefve, qui me fait

( 1 ) Voir tome XI, note ( 1 ), p. 18.

(2) François de Sautereau, président au Parlement du Dauphiné. (Voir le tome précédent, note (2), p. 308.)

(3) Marie Gibert (voir ci-après, 'note ( 1 ), p. 2^).

tout estonné de voir en son ame tant d'amour de son mari trespassé et tant de constance a supporter l'amertume du desplaysir de son trespas.

Je passeray vandredi a La Roche pour planter la première pierre de l'église des Capucins (O, et delà je m'en vay a Thonon, parti (sic) pour consacrer l'église que les mesmes Pères y ont dressée (2), avec le grand autel des Pères Barnabites (3), partie pour appayser, si je puis, quelques noyses, lesquelles par tentation humaine sont survenues en la Sainte Mayson (4). Delà je passeray a Gex, ou je suis désiré pour pareilles affaires (5), et, Dieu aydant, me rendray a Annessi pour nostre feste de Saint Pierre aux liens (6).

( 1 ) Au mois de mars 1616, le Saint avait employé son crédit, et avec succès, pour l'établissement des Capucins à La Roche. (Voir le tome précédent, Lettre mclxxxv, et note ( 2 ), p. 183.) Le nouveau couvent s'élevait sur le grand jardin de Mme de la Forest, dont le Chapitre de la Collégiale, malgré sa pauvreté, fit lui-même l'acquisition. (D'après Vaullet, Hist. de la ville de La Roche, Annecy, 1874, Notes historiques, chap. vi.)

(2) Cette cérémonie eut lieu le 9 juillet 1617 . La chapelle avait été bâtie sur les ruines du château de la Maison de Savoie, où naquit le bienheureux Amé ; Charles-Emmanuel en avait cédé aux Capucins les galeries et dépendances, par patentes du 20 juillet 1601. C'est donc non seulement dans la ville, mais peut-être précisément à l'endroit de la naissance du Prince dont François de Sales poursuivait avec tant de zèle l'entière glorification, qu'il eut le bonheur de lui dédier une église, en même temps qu'à saint François d'Assise. Benoît XIV, dans son traité de la Canonisation des Saints, signale le fait comme très remarquable, et cite le procès-verbal de cette consécration. Deux autres autels de la chapelle furent consacrés le même jour par l'Evêque de Genève, en l'honneur de la Conception de la Sainte Vierge et de saint Charles Borromée. (Voir Vittoz, St Fr. de Sales h Thonon, Lyon, Périsse, 1865, pp. 317, 318.)

(3) Les Barnabites, comme les Capucins, faisaient partie intégrante de la Sainte-Maison, où ils étaient entrés en avril 1616 pour diriger le collège. (Voir au tome précédent les notes ( 1 ) des pp. 46 et 177.) Dès lors, l'ancienne église des Ermites de Saint-Augustin leur avait été attribuée. (Ibid., note ( 1 ), p. 47.)

(4) Il avait fallu la persévérance de François de Sales et l'autorité du duc de Savoie pour établir les PP. Barnabites au collège de Thonon, sous des conditions que le Presbytère trouvait désavantageuses pour lui. On se souvient que l'attribution des revenus de Contamine souleva particulièrement les plaintes et réclamations des prêtres séculiers. (Voir ibid., notes ( 1 ), p. 46, et (7), p. 74.) La lutte continua longtemps, empêchant le plein succès de l'œuvre, et la transaction arbitrale de 1677 vint bien tard mettre une paix relative entre les deux partis.

(5) Quelques-unes de ces affaires sont expliquées dans la lettre du 11 mai, au curé de Gex. (Voir ci-dessus, p. 1.)

(6) Le Saint revint en effet à Annecy le 30 juillet.

Année 1617 23

Une chose en tout ceci me donne de la peine : c'est que je laisse mon frère de Boysi (0 fort malade d'une fièvre tierce, et que sil est vray que Monseigneur TArchevesque de Lyon aille ambassadeur a Rome, il se pourroit faire quil passast les mons pendant ce tems-la ; ce que toutefois m'est difficile a croire, puisque, comme je pense, il voudra voir le Roy son maistre avant son départ (2).

J'ay perdu un bon et cordial amy en monsieur de Chanal, qui ayant esté appelle de Dieu a la vie dévote des quelques années en ça, sera mort en tel estât, je m'asseure, que nous avons occasion de bénir l'heure de son trespas ; et moy particulièrement, qui ay une invincible rayson de l'estimer heureux, par le conte de sa conscience et de ses bonnes intentions quil me rendit avant son depart d'Annessi (3). Comm'au contraire, je regretterois infiniment monsieur de Bourgeois (4) et monsieur de la Pierre (5), s'ilz s'estovent entreservis de bourreau l'un a

(1) Jean-François de Sales, vicaire général du diocèse. (Voir le tome précédent, note ( 1 ), p. 48.)

(2) Déjà M^r de Marquemont était en route pour Rome. Arrivé la veille à Chambéry, il en repartait ce jour même, 21 juin, à deux heures après minuit. (Mugnier. Correspondance du Président Favre, tome II, publié par la Société savoisienne, etc., 1905.) Tant de compétiteurs s'étaient présentés pour recueillir la succession du marquis de Tresnel (voir le tome précédent, note ( 1 ), p. 246), que Louis XIII, avant de se prononcer, avait pris un moyen terme et délégué Marquemont comme envoyé extraordinaire, pour négocier à la Cour pontificale les intérêts de la couronne de France. Suivant les intentions de son maître, l'Archevêque se montra partisan du duc de Savoie contre l'Espagne ; Borghese tour à tour lui donna et lui retira sa faveur, tandis que le Nonce Bentivoglio fut constant à le soutenir et défendre. François-Annibal d'Estrées, marquis de Cœuvres, l'ayant enfin emporté sur ses rivaux, M^1* de Marquemont quitta Rome deux mois après l'arrivée du nouvel ambassadeur, juin 16 19. (Cf. De Stefani, La Nun^iatura di Francia del Card. Bentivoglio, Lettere a Scipione Borghese, Firenze, Le Monnier, 1863-1870.)

(3) François Chanal (voir le tome précédent, note (2), p. 378) mourut à la guerre. C'est à son départ d'Annecy pour le Piémont — sans doute en même temps que Bernard de Sales (commencement de mai) — qu'il rendit au Saint '( le conte de sa conscience. »

( 4 ) Commissaire et contrôleur général des guerres en Savoie, Claude Bourgeois ou de Bourgeois, épousa (contrat dotal du 18 juillet 1606) Jeanne de Gerbais. L'année suivante, il devint possesseur du château de Billia, au pays de Gex, sur lequel la dot de sa femme était hypothéquée.

( 5 ) On peut supposer avec assez de probabilité, que le duelliste adversaire de M. Bourgeois est François de Macognin, seigneur de la Pierre, marié à Antoinette de la Chambre. Il porta longtemps les armes et vivait encore en

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l'autre, pour s'abismer en la damnation par le duel ; mays, tandis que je le puis, je me veux abstenir de croire une chose si malheureuse. C'est dommage de monsieur de Passier (x) ; et Dieu sçait sil y en aura point d'autres que nous ayons a regretter en cette rencontre.

Je supplie de tout mon cœur sa divine Bonté qu'il vous conserve, avec madame ma très chère seur(2) et toute vostre compaignie, et vous saluant tous très humblement, je demeure a jamais,

Monsieur mon Frère,

Vostre très humble et très obéissant frère et serviteur,

Franc8, E. de Genève.

Ma seur(3) vous bayse très humblement les mains, et a madame vostre chère Présidente, et est vostre très humble servante.

A Sales, le xxi juin 1617.

A Monsieur Monsieur Favre, Baron de Peroges, Premier Président de Savoye, commandant généralement deçà les montz pour S. A.

Revu sur une photographie de l'Autographe, conservée à la Visitation d'Annecy.

i6,o. Originaire de Bons, près Belley, il pouvait avoir facilement des rapports, et par suite des différends, avec Claude Bourgeois, propriétaire au pays de Gex.

( 1 ) François de Sales semble ici regretter une victime de la guerre ; cependant Paul de Passier, seul homme d'épée de sa famille à cette époque, ne mourut pas avant 1626. Fils d'Antoine de Passier et de la seconde femme de son père, Claire d'Aynaud (Jeanne de Menthon mentionnée au tome XI, note ( 1 ), p. 49, était la troisième), il fut d'abord (1614) cornette de la compagnie de chevau-légers du marquis de la Chambre, puis lieutenant de la compagnie de cavalerie des ordonnances de Savoie. Par contrat dotal du 25 décembre 1606, il avait épousé Philiberte de Cordon, dernière de sa branche. Trois de leurs filles entrèrent à la Visitation; deux à Annecy, dont l'une, Marie-Thérèse, fut supérieure, et la troisième à Thonon.

(2 ) Philiberte Martin de la Perouse, femme d'Antoine Favre. (Voir tome XIV. note (1), p. 372.)

( 3 ) La baronne de Thorens.

Annék 1617

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