A LA PRÉSIDENTE DE SAUTEREAU
François de Sales s'afflige avec la destinataire du décès de son mari. — Comment se préparer à « la vie ou il n'y a plus de mort. » — Pour l'amour du défunt, sa veuve doit modérer sa douleur.
Sales, 21 juin 1617.
Madame,
Vous ne sçauries croire combien m'est sensible l'affliction que vous aves. J'honnorois avec une affection toute particulière le cher seigneur trespassé (2), pour plusieurs respectz ; mais celuy de sa vertu et pieté tenoit lieu de fondement. Quelle pitié qu'en une sayson en laquelle il est si grande disette de telles âmes parmi les gens de ce rang la, nous voyons et souffrons ces pertes si dommageables au public !
Néanmoins, ma chère Dame, toutes choses considérées, il faut accommoder nos cœurs a la condition de la vie en laquelle nous sommes : c'est une vie périssable et mortelle, et la mort qui domine sur cette vie ne tient point de train ordinaire; elle prend tantost ci, tantost la, sans choix ni méthode quelcomque, les bons emmi les mauvais et les jeunes parmi les vieux.
O que bienheureux sont ceux qui, vivans en continuelle
( 1 ) La destinataire et la date sont indiquées par la lettre précédente, p. si.
Marie Gibert, fille unique et héritière de Justine Plouvier et de noble Claude Gibert, seigneur de Chasse et de Chuzelle, conseiller du Roi, général de ses finances en Dauphiné et au marquisat de Saluées, avait épousé François de Sautereau le 24 avril 1583. Leur nièce, Andrée de Nicolle de Crescherel, était devenue la belle-fille d'Antoine Favre ; ainsi s'expliquent les rapports intimes entre les deux familles. La présidente de Sautereau se plaça sous la direction de l'Evéque de Genève dès la première station qu'il prêcha à Grenoble, et édifia la ville par ses hautes vertus, surtout, dit V Année Sainte de la Visitation (tome VI, p. 393), par sa charité envers les membres souffrants de Jésus-Christ.
(2) Le mari de la destinataire (voir ci-dessus, p. 21).
26 Lettres de saint François de Sales
desfiance de mourir, se treuvent tous-jours prestz a mourir, en sorte qu'ilz puissent revivre éternellement en la vie ou il n'y a plus de mort ! Nostre bienaymé trespassé estoit de ce nombre la, je le sçai bien. Cela seul, Madame, est suffisant pour nous consoler; car en fin, en peu de jours, ou tost ou tard en peu d'années, nous le suivrons en ce passage, et les amitiés et sociétés commencées en ce monde se reprendront pour ne recevoir jamais de séparation. Ce pendant, ayons patience, et attendons courageusement que l'heure de nostre départ sonne pour aller ou ces amis sont ja arrivés ; et puisque nous les avons aymés cordialement, persévérons a les aymer, faysons pour l'amour d'eux ce qu'ilz ont désiré que nous fissions et ce que maintenant ilz souhaitent pour nous.
Sans doute, ma chère Dame, le plus grand désir que monsieur vostre trespassé eut a son départ fut que vous ne trempassies pas longuement dans le regret que son absence vous causeroit, mais que vous taschassies de modérer, pour l'amour de luy, la passion que son amour vousdonnoit; et maintenant, en son bonheur dont il jouit, ou qu'il attend en asseurance, il vous souhaite une sainte consolation et que, modérant vostre tribulation, vous conservées vos yeux pour un meilleur sujet que les larmes, et vostre esprit pour des plus désirables occupations que celles de la tristesse.
Il vous a laissé des gages pretieux de vostre mariage (0 : conservés vos yeux pour regarder a leur nourriture, conservés vostre esprit pour relever le leur. Faites cela, Madame, pour l'amour de ce cher mari, et vous imagines qu'il vous en a prié a son départ et qu'il vous demande encor cet office ; car en vérité, il l'eust fait s'il eust peu, et il désire cela de vous a présent : tout le reste de vos passions peut estre selon vostre cœur, qui est encor en ce monde, mais non pas selon le sien, qui est en l'autre.
Et puisque la vraye amitié se plaist a complaire aux justes aggreemens de Tamy, pour complaire a monsieur vostre mari, consoles-vous vous mesme, soulages vostre
(i) Guillaume, Marie et Anne-Catherine (voir tome précédent, note (i), p. J33, et note (2), p. 308).
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esprit et relevés vostre courage. Que si ce conseil, que je vous donne avec une sincérité nompareille, vous est aggreable, prattiqués le, vous prosternant devant Nostre Seigneur, acquiesçant a son ordonnance, et considérant lame de ce cher défunt qui désire a la vostre une vraye et chrestienne resolution, et vous abandonnant du tout a la céleste providence du Sauveur de vostre ame, vostre protecteur, qui vous aydera et vous secourra, et en fin vous reunira avec vostre trespassé, non point en qualité de femme avec son mari, mais d'heritiere du Ciel avec son cohéritier et de fidèle amante avec son fidèle amant.
J'escris ceci, Madame, sans loysir et presque sans haleyne, vous offrant mon très affectionné service qui vous est de long tems acquis, et celuy encor que les mérites et la bienveuillance de monsieur vostre mari envers moy pouvoyent exiger de mon ame. Dieu soit au milieu de vostre cœur. Ainsy soit il.
Françs, E. de Genève.
MCCCXXI
A LA MÈRE DE CHANTAL
Une novice de la Visitation malade à la mort: ce qu'il faudrait faire pour ses funérailles. — Le cœur du Saint pour ses filles. — Conseils à la Mère de Chantai.
La Roche, 24 juin 1617 (1).
En vérité, ma très chère Mère, et moy et tout suis grandement touché de la maladie de cette pauvre chère fille, digne certes d'estre bien aymee (2). Il faut attendre ce que Dieu fera, et non seulement l'accepter, mais,
(1) C'est en 1617 que François de Sales se trouvait à La Roche le 24 juin (voir ci-dessus. Lettre mcccxix, p. 22); en cette même année la Sœur Marie- Gasparde d'Avisé, novice, fut malade à la mort. (Lettre de la Mère de Chantai, 3 juillet, vol. I, p. 200.) La date de 1616, donnée par Datta, suivi par Vives et Migne, est donc fausse.
(a) Sœur Marie-Gasparde d'Avisé (voir tome XVI, note (6), p. 40).
autant que nous pourrons, il faudra l'accepter aggreablement et amiablement. J'espère quii la nous laissera ; il y en a tant d'autres qui sont eschappees après avoir jette le tac, et qui ont esté moins assistée (sic) qu'elle ne sera. Toutefois je réplique : Ainsy que la volonté de Matt.. vi, 10. Dieu sera au ciel, soit fait en terre *.
Si ell'estoit preste a passer, on pourroit luy faire faire la profession simplement, en luy lisant, devant, l'oblation et les vœux, qu'elle confirmeroit, sinon qu'elle mesme la peut prononcer. On la pourroit enterrer en l'église, car ell'est asses bénite en la bénédiction des fondemens que nous fismes en la position de la première pierre (0. Il faudroit faire venir le vicaire de Saint Maurice (2), et trois ou quatre prestres avec luy pour faire l'Office, et mettre simplement 4 cierges blancz au (sic) quatre coins du cors. Vous pourries donner audit vicaire un ducaton, et aux autres prestres a chacun 8 solz d'aumosne affin quilz dissent Messe pour elle. Pour le reste, vous vous conseillieries. Mays, qu'elle vive ou meure, je luy don-
( 1 ) Le 18 septembre 1614. (Voir tome XVI, note ( r ), p. 78, et Lettre mlxxxiv, p. 379.)
Sœur Marie-Gasparde survécut trente-et-un ans à cette maladie ; et cependant Dieu permit qu'elle fût effectivement enterrée dans l'église « en la chapelle qui est proche de celle de sainte Luce. dans laquelle est le précieux depost de nostre B. H. Mère, a cause d'un debourdement d'eau qui estoit arrivé a la ville, qui avoit rempli nostre sépulcre d'eau, en sorte que l'on n'y pouvoit presque entré. » (Livre du Couvent, du ier Monastère d'Annecy.)
(2) L'église Saint-Maurice (celle qui était située sous le château et qui fut détruite à la Révolution), la plus ancienne d'Annecy, fut toujours la paroisse de la ville. Une Bulle d'union de l'antipape Pierre de Lune l'annexa en 1397, à la Collégiale de Notre-Dame de Liesse ; mais cette Bulle n'eut force de loi qu'après avoir été renouvelée par Jules II, le 18 juin 1506. Le Chapitre de Notre-Dame devenait vraiment curé de Saint-Maurice, et faisait desservir la paroisse par un recteur ou vicaire. (Voir Mercier, Souv. hist. d'Annecy, 1878, chap. v.)
En 1617, le vicaire de Saint-Maurice était Thomas Peyssard, frère d'Antoine (voir le tome précédent, note (2), p. 28). Il reçut les Ordres en 1578, devint curé de Saint-Jorioz en 1586, et de Doucy en 1589. L'année précédente, il avait obtenu, le 8 juin, la paroisse de la Compote qu'il dut céder le 15 du même mois à Louis Girollet. Un le trouve en 1605 qualifié de chanoine de Notre-Dame de Liesse, mais déjà, à partir du icr mars 1 591 jusqu'au 3 mars 1604, il avait signé comme vicaire les Registres de Saint-Maurice. Après une interruption de deux ans, il reprend cette fonction en juin 1606, la remplit jusqu'au mois de février 1621 et meurt en 1630 (R. E. et Reg. par. d'Annecy.)
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neray en la sainte Messe que je vay dire, la sacrée bénédiction de Dieu et de son Eglise.
O ma très chère Mère, mon cœur, mes espritz et mon ame s'esmeuvent en disant ceci, car j'ayme toutes nos filles très cordialement, et celle-là avec une spéciale tendreté. Mays sur tout, en pleurant descharges bien vostre cerveau, reposes vous convenablement, et vous divertisses le plus doucement que vous pourres ; prenes bien souvent des raysins un peu amollis au vin et eau chaude, et en somme ayes soin de vous conserver la, car icy, ne doutes point ; je suis un certain homme quil ny a rien a craindre, sinon quand je le diray moymesme.
Ma très chère Mère, salues et bénisses mille fois cette chère fille de ma part, et ma Seur Marie Michèle (O. Dieu soit a jamais nostre tout, et sa volonté nostre amour. Amen.
A La Roche, jour saint Jean.
On ne peut partir que le tems ne s'accoise, a cause des ruisseaux, mais soudain quil sera remis je feray porter la présente.
A ma très chère Mère en N. S.
A la Visitation.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.
( 1 ) Fille de Michel Viallon. seigneur de Nouvelles, et de Nicolarde Puthod, novice depuis le 6 juin précédent, Sœur Marie-Michelle de Nouvelles avait alors environ vingt-quatre ans, et fit profession le 7 juin 1618, reçue la première au rang des Sœurs associées. Elle fut envoyée en 1619 à la fondation du Monastère d'Orléans, et, de là, à celle de Rennes, où elle mourut le 9 octobre 1629. Douée d'une '< très grande simplicité, » d'une « très douce et extraordinaire confiance en la bonté de Dieu, » elle se reposait « en sa miséricorde sans faire nul estât de ses œuvres. » (Livre du Couvent, du Ier Monastère d'Annecy.)
3o Lettres de saint François de Sales
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