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RUE ROYALE

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PREFACE

de l'édition de i 8 g ^

Entre tous les Saints qui ont illustré l'Eglise de Dieu, il en est peu à qui l'on puisse appliquer plus justement qu'à saint François de Sales l'éloge que le Sauveur du monde faisait de son Précurseur : Il est une lampe ardente et brillante. Eclairer les esprits en leur montrant la vérité, réchauffer les cœurs en les pénétrant de la charité, telle fut la double mission de notre Saint.

La conversion du Chablais, qui s'achevait en 1598, réalisait surtout la première partie de cette mission : l'Apôtre avait ramené au bercail les brebis errantes, et trois années encore furent consacrées à l'affermissement de ce retour. Cette grande œuvre terminée, il reporta ses sollicitudes sur le troupeau fidèle, et s 'animant des sentiments qui inspiraient la parole du souverain Pasteur : Je sais venu afin qu'elles aient la vie , et qu'elles l'aient plus abondamment > il ouvrit aux âmes les pâturages de la vraie et solide piété, presque inexplorés à cette époque, tant on méconnaissait les vraies notions de l'ascétisme chrétien. Il importait donc d'en rappeler les principes traditionnels, en les appliquant d'une manière pratique et persuasive aux besoins du moment.

Deux monuments de polémique religieuse, Les Controverses et la Défense de l'Estendart de la sainte Croix y marquent la première période des travaux apostoliques de saint François de Sales. Son épiscopat est

vi Préface de l'Edition de 1893

également illustré par la publication de deux impérissables ouvrages, qui résument tous les enseignements ascétiques et mystiques du saint Docteur : Y Introduction à la Vie dévote et le Traité de V Amour de Dieu. Le premier de ces chefs-d'œuvre est l'objet de cette étude, et sera successivement considéré au point de vue historique et sous les traits divers qui le caractérisent.

Aperçu historique sur l'Introduction à la Vie dévote

L'origine de Y Introduction, les diverses questions qui se rattachent à la composition et à la publication de ce précieux ouvrage : tels sont les points auxquels nous allons consacrer quelques développements.

§ 1. — Origine de l'Introduction

C'est dans le caractère et le génie de saint François de Sales, c'est dans son cœur surtout qu'il faut chercher la véritable origine et comme la préparation éloignée de Y Introduction à la Vie dévote. Rempli de la science du salut, embrasé de charité et de zèle, notre Saint éprouvait le besoin de communiquer à d'autres les dons célestes que Dieu lui avait si largement départis. Comment, en effet, un cœur tel que le sien n'eût-il pas été ému de pitié en voyant tant d'âmes « capables de Dieu, s'amuser a chose moindre », parce que nulle voix autorisée ne répondait à leur cri de détresse : Oui nous montrera le bien ?

Préface de l'Edition de 1893 vu

Les conditions particulières au milieu desquelles s'écoula l'existence de notre Saint peuvent être considérées comme la cause immédiate de la production du livre qui nous occupe, et le séjour que fit à Paris, en 1602, le jeune coadjuteur de Genève, dut avoir une influence spéciale sur cette production. La « damoyselle Acarie », de Bérulle, Gallemand, Beaucousin, de Soulfour, Duval, de Bretigni formaient une école de spiritualité qui répandait un grand éclat et produisait de hautes vertus. L'Apôtre du Chablais, dont la réputation se répandit bientôt dans toute la capitale, entra promptement en rapports avec ces personnages éminents, et, s'il n'eut pas à diriger les maîtres, du moins il conseilla les disciples, qui recouraient en grand nombre aux lumières de sa sagesse et de son expérience.

Alors surtout le Saint dut profondément sentir quelle lacune laissait pour la direction des âmes l'absence d'un traité qui réunît sous une forme concise et pratique les principes de la vie intérieure, et en facilitât l'application dans toutes les positions sociales. Sans doute, on pouvait étudier ces principes dans la Sainte- Ecriture, les écrits des Pères et même dans quelques auteurs contemporains du saint Evêque de Genève. Mais ils y sont contenus comme l'or à l'état de minerai : restait à extraire le métal, le débarrasser de tout alliage, le fondre, le polir; en un mot, il fallait, pour ainsi dire, dégager l'essence même de tant d'éléments divers. La nécessité s'imposait; aussi, dès cette année 1602, le Saint coordonnait les premiers matériaux qui devaient plus tard contribuer à la composition de son livre. Dans une lettre écrite en 1604 à Rose Bourgeois, abbesse du Puy d'Orbe, après lui avoir parlé de la paix de l'âme, il ajoute ces paroles remarquables : « Si j'avois « icy mes papiers, je vous envoyerois un traitté que je «fis a Paris, pour ce sujet, en faveur d'une fille spiri- « tuelle, et religieuse d'un digne Monastère, qui en « avoit besoin et pour soy et pour les autres. »

Le nom de l'abbesse du Puy d'Orbe rappelle le souvenir du Carême prêché à Dijon en 1604 et des relations

vin Préface de l'Edition de 1893

qui s ''établirent dès lors entre l'Evêque de Genève et Mme de Chantai. Toutefois, la pieuse Baronne ne fut pas seule à bénéficier du zèle de son saint Directeur ; d'autres âmes encore devinrent l'objet de ses sollicitudes paternelles. Outre Rose Bourgeois, il faut nommer ici Mme Brulart sa sœur, et M'ne de Villers, qui, après avoir reçu de vive voix les conseils de saint François de Sales, continuèrent avec lui une correspondance active de 1604 à 1608. Les lettres qu'il adressait à Mme de Chantai et à ses pieuses amies n'étaient pas seulement des règles de direction appliquées aux besoins particuliers de chacune d'elles : tout en leur recommandant la lecture des saints Pères , des livres de sainte ïérèse, de Louis de Grenade, du Combat spirituel, il leur envoyait un certain nombre de documents qu'elles devaient se communiquer mutuellement. Ces écrits se retrouvent tous dans Y Introduction : ils comprennent l'exercice du matin, le règlement de la journée, plusieurs considérations sur la perfection de la vie chrétienne, sur l'humilité, la douceur, la viduité, mais spécialement sur la méditation et l'oraison. Il est intéressant de constater ici l'exposition des principes appliqués plus tard dans le livre qui nous occupe, et de montrer que la plupart des précieux enseignements qu'il renferme avaient été depuis longtemps mûris dans l'esprit de leur Auteur et employés avec succès avant même de recevoir leur forme spéciale et définitive.

Nous ne craignons donc pas de démentir certains historiens, d'après lesquels Y Introduction aurait été composée principalement, ou même uniquement, à la prière de Henri IV. Ce prince, il est vrai, pressa le saint Evêque de consacrer les dons exceptionnels qu'il avait reçus de Dieu à frayer aux âmes les voies de la solide piété. La déposition de Deshayes à ce sujet est d'un haut intérêt et on nous saura gré de la reproduire ici in extenso. « Sur la bonne opinion qu'avoit le feu Roy de la saincteté du bien-heureux Prélat, il me commanda de luy escripre de sa part qu'il voyoit beaucoup de ses subjectz vivre avec toute sorte de liberté, disans

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que la bonté et grandeur de Dieu ne prenoit pas garde de si près aux actions des hommes, ce qu'il blasmoit grandement ; mais qu'il y en avoit d'aultres aussy en grand nombre qui avoient une si basse opinion de Dieu , qu'ilz croyoient qu'il fut tousjours prest à les surprendre, et n'attendoit que l'heure qu'ilz fussent tombez en quelque légère faulte pour les perdre éternellement : ce qu'il n'approuvoit pas, et qu'il desiroit qu'entre ces deux extremitez, le Serviteur de Dieu, qui estoit destiné pour prescher en ceste ville, instruisist ses subjectz et les esloignast de ces extremitez par ses prédications et conférences, et encores par les œuvres qu'il feroit imprimer... Et moy, obéissant au commandement du Roy, fis entendre toutes ces choses au Serviteur de Dieu, qui m'envoya une lettre pour sa Majesté, par laquelle il l'asseura qu'il ne manqueroit en ses prédications et dans les livres qu'il feroit imprimer, d'instruire le mieux qu'il pourroit ses subjectz, les esloignant à son possible des extremitez vitieuses (0. »

Quelle que soit l'importance de ce témoignage, il ne suffit pas à prouver que la première idée de Y Introduction à la Vie dévote ait été inspirée à son Auteur par Henri IV, et moins encore que le livre ait été composé sur son ordre. Si ce grand monarque avait donné une injonction positive ou même fait une invitation expresse, comment supposer que notre Saint eût différé six ans d'y répondre ? Il s'agissait donc d'un simple souhait. Toutefois, un tel souhait venu de si haut dut stimuler le zèle de l'Apôtre, et hâter l'exécution d'un projet qu'il ne perdait pas de vue, ainsi que le prouve ce. passage d'une lettre à Deshayes, en date du 16 janvier 1604; lui annonçant qu'il va prêcher le Carême à Dijon, il ajoute : « estudiant tous-jours en théologie, comme il a pieu au « Roy de me faire resouvenir. »

On ne saurait non plus admettre que les relations de notre Saint avec Mme de Charmoisy et les instances du

(1) Béatifie, et <Zanoni\. Franc, de Sales, Processus remissorialis Parisiensis, ad art. 51.

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P. Fourier ( l ) pour obtenir que les conseils donnés à cette âme choisie fussent mis à la portée de tous , aient été la cause principale de la rédaction de Y Introduction à la Vie dévote. Ce que dit saint François de Sales à ce sujet dans sa Préface et dans une lettre écrite en 1609 à l'Archevêque de Vienne, n'est que l'effet de l'humble coutume qu'il avait d'attribuer à l'insinuation d'autrui toute entreprise capable de tourner à sa louange. Toutefois, ces relations et ces instances ayant eu, sans doute, une influence très grande et très directe sur la publication de cet admirable livre, il convient d'accorder une mention spéciale à l'âme d'élite que notre Saint avait particulièrement présente à la pensée lorsqu'il composait Y Introduction.

Louise du Chastel(2) avait été placée, jeune encore, en qualité de demoiselle d'honneur auprès de Catherine de Clèves, duchesse douairière de Guise. Ce fut à Paris qu'elle fit la connaissance de M. de Charmoisy, gentilhomme du duc de Nemours et parent de saint François

( 1 ) Le P. Jean Fourier ou Forier, cousin du B. Pierre Fourier, naquit en Lorraine vers 1558 et entra dans la Compagnie de Jésus en J577. Recteur de l'Université de Pont-à-Mousson de 1596 à 1598, puis recteur du Collège de Chambéry vers 1603, ses vertus et sa science lui attirèrent l'estime de saint François de Sales qui le choisit pour directeur. Il mourut le 26 janvier 1636.

(2) Dans la déposition faite, à Annecy, le 15 mai 1632, Mmc de Charmoisy répond en ces termes au second interrogatoire : « Je m'appelle Louise Duchastel, fillie de feu noble Jacques Duchastel, Seigneur de Hastevillette, et de damoyselle Françoise Duruel, conjoinctz par légitime mariage, de Gorney en Normandie , diocèse de Rouen. Je suis vefve de feu noble et puissant Seigneur Claude, Vidompne de Choumont, Seigneur de Charmoisy, Marclas, Du Villis, et Ambassadeur pour Son Altesse Sereuissime de Savoye vers la Republique de Berne, et grand Maistre de son artillerie deçà les montz. Je suis aagée d'environ quarante cinq ans. » [Process. remiss. Gehenn. ( I ).

On doit à M. Jules Vu y une biographie intéressante intitulée La Philothée de saint François de Sales, Vie de M™ de Charmoisy (Genève, Trembley, 1878). Cet ouvrage fait revivre aux yeux des lecteurs modernes la personne dont il traite, et reproduit avec fidélité l'histoire de cette grande chrétienne dont, jusqu'ici, l'existence même avait été mise en doute, plusieurs ne voyant en Philothée qu'un personnage purement fictif. S'il se trouve dans cette biographie quelques données inexactes relativement aux origines de Y Introduction, M. Vuy n'en est pas responsable, car il s'est appuyé sur des auteurs réputés sérieux, et dans l'absence de documents plus positifs il lui a été

mpossible de contrôler certaines assertions.

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de Sales. Elle l'épousa en 1600 et le suivit en Savoie où elle résida constamment depuis cette époque, malgré les fréquentes absences de M. de Charmoisy qui accompagnait son Prince aux cours de Turin et de Paris.

C'était une « ame des-ja bien fort vertueuse!1) » quand il plut à la Providence de la mettre en rapports intimes avec l'incomparable Directeur dont elle était devenue la « chère cousine ». Quoique jeune et douée de tous les avantages que peuvent assurer le rang et la fortune, elle ne craignit pas de s'imposer, au milieu du monde, une vie qui était la condamnation de toutes les maximes du monde. Sa docilité et sa constance la rendirent le digne objet du dévoûment et de la sollicitude de son saint Guide, et la perfection qu'elle atteignit fut une des preuves les plus éclatantes de la prudence, de la sagesse et de l'efficacité des enseignements donnés à Philothée.

g 11. — Composition de l'Introduction

Après avoir montré comment Y Introduction à la Vie dévote jaillit du cœur de saint François de Sales, il reste à établir la date de sa rédaction et à exposer les circonstances qui la déterminèrent. Quant à la rédaction de cet ouvrage, c'est le saint Auteur lui-même qui va nous l'indiquer, car des assertions précises s'échelonnent dans sa correspondance pour prouver que le livre s'élabora à partir du Carême de 1607 (2) et dut être terminé pendant l'été de 1608.

( 1 ) Lettre à l'Archevêque de Vienne.

(2) Nous ne discuterons pas ici les dates proposées par quelques auteurs relativement à l'époque où commencèrent des relations spirituelles entre notre Saint et Mme de Charmoisy : Hamon, Vie, 1603; Année Sainte, 24 janvier 1604 ; Vuy, Philothée, 1604 ; Perennés, Vie, 1605. On pourrait toutefois concilier les divergences d'opinion en supposant un intervalle plus ou moins prolongé entre le premier mouvement de conversion et le moment que Mme de Charmoisy désigne en ces termes : « Au commencement que je remis mon ame entre les mains du Serviteur de Dieu... » Voir ci-après, p. x;v.

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Dans la lettre à l'Archevêque de Vienne, déjà citée, le Saint parle de V Introduction en ces termes : « C'est « un Mémorial que j'avois dressé pour une belle ame « qui avoit désiré ma direction, et cela emmy les occu- « pations du Caresme auquel je preschois deux fois la « semaine. » Selon toute probabilité, ce Carême fut celui que le saint Evêque prêcha à Annecy en 1607 (I*> et ce serait Mme de Charmoisy dont il est question dans la lettre adressée à la Baronne de Chantai au « saint « tems de la Passion » de cette même année. « Je viens, » lui dit le bienheureux Prélat, « de treuver dans nos « sacrés filetz un poisson que j'avois tant désiré il y a « quatre ans. Il faut que je confesse la vérité : j'en ay « esté bien ayse, je dis extrêmement. Je la recommande « a vos prières affin que Nostre Seigneur establisse en « son cœur les resolutions qu'il y a mises. C'est une « dame, mais toute d'or, et infiniment propre a servir « son Sauveur : que si elle continue elle le fera avec « fruit ( 2 ). » Il est facile de s'expliquer le séjour de M,ne de Charmoisy à Annecy. Elle était obligée de soutenir devant le Sénat de Chambéry un procès dont l'une des phases se terminait en février 1607 (3) ; on peut vraisemblablement supposer qu'elle vint ensuite à Annecy

( 1 ) D'après Charles-Auguste, saint François de Sales « preschoit tous les jours à son peuple d'Annecy » pendant le Carême de 1607, mais il est probable que l'infatigable Apôtre ne mettait pas au rang des véritables prédications, les allocutions familières qu'il prononçait chaque jour après avoir célébré la sainte Messe dans l'église de Saint-Dominique. Durant les stations du Carême de La Roche, en 1605, et de Chambéry, en 1606, les discours du saint Evêque étaient encore plus fréquents.

( 2 ) Quelques auteurs ont cru voir dans ces paroles une allusion à un retour de l'hérésie à la foi catholique. Mais le mot de « resolutions » et tout l'ensemble de cette citation s'applique bien plutôt à la conversion d'une âme qui passe d'une vie ordinaire à une vie sincèrement pieuse. On conçoit facilement la différence que le Docteur de la dévotion établissait entre ces deux états. De plus, la résidence d'une « dame » hérétique à Annecy à l'époque où cette lettre fut écrite, eût été peu vraisemblable. Notons aussi une certaine analogie entre cette expression : « un poisson que j'avois « tant désiré il y a quatre ans », et ces paroles de la Préface de Y Introduction : «... moy qui avois long tems auparavant remarqué en elle beaucoup « de dispositions pour ce dessein... »

(3) Vuy, Philothée, chap. vin.

Préface de'V Edition de 1893 xm

suivre les exercices du Carême que prêchait son illustre parent, dont la réputation d'éloquence et de sainteté croissait tous les jours. Ce qui le prouverait encore c'est un autre passage de la lettre à l'Archevêque de Vienne, où le Saint dit au sujet de son livre « n'avoir dressé cette « besoigne que pour une ame qu'il voyoit fréquemment. »

A partir de cette époque le nom de Mme de Charmoisy revient souvent sous la plume de notre Saint, dans sa correspondance avec Mme de Chantai. Or, il n'avait jamais été question d'elle dans les lettres antérieures au Carême de 1607. Une lettre à Mmc Brulart, en date du 8 juin 1606, appuie encore notre hypothèse. « Vous me demandies « encor, ma chère Seur, » lui dit le saint Evêque, « un « petit mémorial des vertus plus propres a une femme « mariée; mais de cela je n'en ay pas le loysir : un jour « je vous en mettray quelque chose en escrit. » Ces paroles donneraient à entendre qu'au moment où elles furent écrites, le « Mémorial » qui devait guider Philothée dans le sentier de la vie intérieure n'existait pas encore.

Toutefois, il est probable que Mme de Charmoisy ne reçut que graduellement les enseignements destinés à la conduire à la Terre Promise de la vraie dévotion. Les témoignages de la pieuse Philothée nous permettent de la suivre dans les étapes ascensionnelles qu'elle fit sous l'impulsion de son Guide, et, par conséquent, de préciser approximativement l'ordre dans lequel elle reçut ses saints avis. Nous les voyons se mesurer aux besoins de son âme, aux progrès déjà faits dans la vie spirituelle, aux moyens à prendre pour les affermir et les accentuer davantage. C'est ainsi qu'elle fut tout d'abord initiée à l'oraison mentale comme à l'exercice propre, par excellence, à lui faire concevoir de sérieuses résolutions d'embrasser la vie dévote ; parlant de cette sainte pratique, dans sa déposition sur les vertus du bienheureux Prélat : « Il y estoit fort addonné, » dit-elle, « et m'a donné mesme des documentz pour la faire ( * ). »

(1) Process. remiss. Gcbenn. (I), ad art. }).

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Plus tard , d'autres circonstances nécessitèrent des conseils particuliers sur lesquels la déposition de Mme de Charmoisy nous fournit les détails suivants : « Au commencement que je remis mon ame entre les mains dudict Serviteur de Dieu, il se présenta occasion que je debvois retourner à la cour, et comme je l'apprehendois grandement, j'en allay conférer avec ledict Serviteur de Dieu, luy déclarant mes appréhensions. Lhors il me dict : Courage, ma fillie, ne craignes poinct que pour cela vous retourniés en arrière ; car si vous estes fidelle a Dieu il ne vous manquera jamais, et quand il debvroyt reculer le soleil et la lune il vous donneroit assez de temps pour faire vos exercices et tout le reste de tout ce que vous devés. Il se resoulut pour cela de me donner des advis par escript pour ce subject, lesquelz je communiquay à un Père Jesuiste qui les treuva si excellente et si utilles qu'il sollicita le bienheureux Serviteur de Dieu de les faire imprimer ; et cela fut le subject qu'il composa Y Introduction à la Vie dévote, auquel livre il les insera (*). »

Quant aux instructions dont le but était le renouvellement annuel des bons propos, il est naturel de supposer qu'elles furent rédigées au moment précis où elles devenaient utiles (2). C'est, en effet, le 3 mars 1608, pendant sa station de Carême à Rumilly, que le Saint écrivit à Mme de Chantai en ces termes : « Je vous « veux envoyer un exercice que j'ay dressé et fait prat- « tiquer a madame de Charmoisy, car je voudrois que « je ne fisse rien sans que vous le sceussiés. Je le dressay « a intention de luy faire rafraischir ses bons propos, « auxquelz certes elle avoit fort constamment persévéré. « C'est une bonne ame, et admirable a ne se point em- « presser. Elle ne m'avoit jamais escrit de son ame que

(1) Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 44.

(2) Il est à remarquer que l'Edition Princeps ne contient que trois Parties se rapportant précisément aux trois périodes de composition qui viennent d'être signalées ; et dans son Histoire du Bienheureux François de Sales, liv. VIII, Charles-Auguste affirme que Mmo de Charmoisy montra ses papiers au P. Fourier « au bout de l'an. »

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« ces jours passés (*). » En expédiant le document annoncé, il écrivait encore : « Je vous envo)^e l'exercice « que j'ay fait faire a M. de Charmoysi ce tems de « Caremprenant, car elle n'a esté aux festes que le « lundi et mardi ; vous le lires comm'un'autre chose ; « et seulement la dernière partie, a mon advis, vous « pourra servir. Cette Dame-la est a Chamberi pour des « affaires ; elle s'est un peu plus estroittement liée au « Crucifix et a la dependence de son Père spirituel ; non a pas que son intention ne fut telle tous-jours, mais non « pas si ouverte et declairee (2). »

Après ce qui vient d'être dit, il semblerait superflu d'insister sur la valeur et l'importance des éléments dont est composée Y Introduction à la Vie dévote, si plusieurs écrivains, s'appuyant sur quelques affirmations inexactes de Charles- Auguste, et reproduisant trop servilement les assertions aventurées de Mgr Camus, ne s'étaient étrangement mépris à cet égard. A les en croire, les documents communiqués à M"6 de Charmoisy n'auraient été que de menus « papiers et fragments... sans aucun ordre, » des leçons sans suite et, pour ainsi dire, jetées au hasard. Mais le saint Auteur, malgré sa modestie, ne les désigne pas de la sorte dans sa correspondance : il est question d' Advis, de Mémorial, d'Exercices, qualifications supposant un travail prémédité et rédigé avec méthode et vues d'ensemble. Dans la Préface même de son livre, parlant de sa pieuse disciple, il s'exprime ainsi qu'il suit : <(...je me rendis fort soigneux de la bien » instruire ; et l'ayant conduitte par tous les exercices u convenables a son dessein et sa condition, je luy en u laissay des mémoires par escrit, affin qu'elle y eust (( recours a son besoin (3). »

( 1 ) Il suffirait de cette dernière phrase pour démontrer que Y Introduction n'eut aucunement pour base une correspondance épistolaire entre saint François de Sales et Mme de Charmoisy. Ces assertions erronées et d'autres encore que Mgr Camus a multipliées sur les origines du livre qui nous occupe, ont été reproduites par la plupart des biographes de notre Saint.

(2) Ce passage inédit appartient à la lettre du 7 mars 1608 (Migne, tome V, col. 671), dont l'original est conservé au Monastère de la Visitation de Turin.

(3) Charles-Auguste affirme que son saint Oncle écrivait quelquefois des

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Il est donc vrai de dire que si les divers enseignements ascétiques donnés par saint François de Sales aux âmes rangées sous sa direction, étaient les ramifications d'un système achevé de spiritualité, le livre qui résume tous ces enseignements fut, même sous sa première forme, une œuvre méthodique renfermant en elle-même tous les éléments qui devaient la compléter dans la suite. Déjà l'idée de ce perfectionnement existait dans l'esprit de FAuteur, comme on peut s'en convaincre en l'entendant parler de la sorte à son lecteur : « Si « cet essay t'agrée tu verras ce qui y manque à mon « premier loisir ( * ). »

Les paroles si précises de saint François de Sales dans la lettre à l'Archevêque de Vienne que nous avons déjà citée plusieurs fois, montrent sous leur vrai jour les circonstances providentielles qui provoquèrent le dernier travail de rédaction du livre de Y Introduction à la Vie dévote et hâtèrent la publication de cet ouvrage. Parlant de son « Mémorial » et de celle qui possédait ce précieux écrit, le saint Auteur s'exprime en ces termes : « Elle (M'ne de Charmoisy) le monstra a au Rev. Père Forier, lhors recteur du collège de « Chambery, maintenant de celuy d'Avignon, qu'elle « sçavoit estre mon grand ami et auquel mesme je « rendois souvent conte de mes actions. Ce fut luy « qui me pressa si fort de faire mettre au jour cet escrit, « qu'après l'avoir hastivement reveu et accommodé de « quelques petitz ageancemens, je l'envoyois a l'impri- « meur. » Il est intéressant de rapprocher de ces lignes celles que le P. Fourier adressait à notre Saint le 25 mars 1608 (2) : « Monseigneur, » lui dit-il, « comment ferons nous pour mettre sous la presse le thresor de

« traictez entiers » à l'adresse de sa pieuse pénitente ; Henry de Charmoisy, dans sa déposition pour le Procès de Canonisation de saint François de Sales, emploie les mêmes termes, et signale des « traitez de matière spirituelle » qui formèrent ensuite, dit-il, « ce saint livre que feu Madame ma Mère a estimé toute sa gloire. » (Process. remiss. Gebenn. (II), ad art. 27.)

(1) Préface de l'Edition Princeps, p. 8*.

(2) L'original de cette lettre inédite est gardé aux Archives du Monastère de la Visitation d'Annecy.

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dévotion de madame de Charmoisy ? Il fault, a mon advis, premièrement revoir le tout, le disposer, l'intituler et prefasser avec le nom de l'autheur, affin que le livre soit plus asseuré et plus universel ; le tout a la gloire de Dieu. J'attenderay donc vostre ordonnance sur ce fait. » Le 4 juillet de la même année, saint François de Sales écrivait à Mme de Chantai les lignes suivantes : « J'ay respondu a toutes vos lettres jusques a huy , et a si, je n'ay pas beaucoup de loysir maintenant; car « voyes vous en ces grans jours on ne me laisse point « en repos, et je fay escrire a nostre Thibaut les advis « spirituelz desquelz je vous ay parlé (0. » Malgré son peu de loisir, l'Auteur put cependant donner la dernière touche à son chef-d'œuvre et le terminer vers la fin du même mois. La Préface est datée du 8 août 1608.

En dehors de cette Préface, il serait difficile d'indiquer avec quelque certitude les « ageancemens » qu'aurait reçus l'ouvrage avant d'être livré au public. Les chapitres sur les principes généraux de la dévotion, et quelques autres qui ne se trouvent pas dans le Manuscrit de la première édition (2), sont probablement les seuls qui y aient été ajoutés. On peut également supposer que les variantes considérables contenues dans ce Manuscrit sur les Trois grandes Vertus, Y Obéissance, la Pauvreté, les Récréations, les Jeux, les Amitiés, représentent la forme primitive de ces mêmes chapitres.

Telle est, en résumé, l'histoire de la rédaction de l'Edition Princeps de Y Introduction à la Vie dévote. Quant à la seconde édition de cet ouvrage, seule forme sous laquelle il soit maintenant connu, son histoire se relie plus directement à celle de la publication, dont nous allons actuellement traiter.

( 1 ) L'original de cette lettre inédite est conservé au Monastère de la Visitation de Limoges.

( 2 ) La troisième Partie de cette Préface contiendra une description détaillée des Manuscrits de Y Introduction à la Vie dévote gardés au premier Monastère de la Visitation d'Annecy.

xviii Préface de l'Edition de 1893

§ m. — Publication de l'Introduction

Saint François de Sales confia la publication de son livre à Pierre Rigaud, l'un des principaux libraires de la ville de Lyon ; celui-ci dut recevoir le manuscrit de V Introduction au mois d'août 1608, mais l'impression s' effectua lentement, et le Privilège du Roy, daté du 10 novembre, ne parvint probablement à Lyon que vers la fin du même mois. Ces diverses circonstances expliquent le millésime que porte le titre de l'Edition Princeps ( l ) , soit qu'elle parût réellement au commencement de l'année 1609, soit que, conformément à l'usage assez suivi en librairie pour les livres qui s'impriment à la fin de l'année, Rigaud l'eût postdatée.

Un accueil empressé attendait V Introduction : l'écoulement en fut rapide. Le saint Auteur, qui avait prévu l'éventualité prochaine d'une seconde édition , se vit bientôt mis en demeure de tenir sa promesse et de suppléer à « ce qui manquoit » encore à son ouvrage. Son ami, Mgr Fenouillet, Evêque de Montpellier, lui reprochait de n'avoir pas donné « asses de corps » au volume (2), et en conséquence, dès les premiers mois de 1609, nous le voyons à l'œuvre. Pour faciliter sa tâche, il ne pouvait mieux recourir qu'aux trésors de saints enseignements donnés à cette autre âme choisie qu'il avait cultivée avec bien plus de sollicitude encore que Mme de Charmoisy. Il écrivait donc à Mme de Chantai : « Apportes moy toutes les lettres et « memoyres que je vous ay jamais envoyé, si vous les « aves encor (ce que je dis a cause du naufrage que vous « fistes a vandanges); par ce que sil faut reimprimer « Y Introduction cela me deschargera beaucoup , y « treuvant plusieurs choses pour ce sujet, puisque Ton « ne m'a encor corrigé pour la substance de ce livre-la

(1) Ce titre a été reproduit en tête de la présente réimpression de l'Edition Princeps.

(2) Lettre du Saint à l'Archevêque de Vienne.

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« que de m'estre trop peu estendu. La bonne M. de « Charmoysi fait prou ; vous la treuverés bien avancée « aux affections et aux effectz de la vraye dévotion. « Mais, mon Dieu, la voyla l'un des pieds sur le sùeil « de la porte de la cour : j'espère que Dieu la tiendra « par tout de sa main ; au moins il luy donne des bonnes

« resolutions. Je sçai que vostre venue luy sera (0 »

Ces paroles du saint Evêque nous permettent d'entrevoir les précieuses ressources dont il disposait pour faire de son « livret » le manuel complet des âmes qui aspirent à la vraie dévotion.

Le caractère des additions considérables apportées à la seconde édition nous est expliqué par le Saint luimême dans une lettre de la fin de 1609, adressée à son ami Deshayes : « ... j'ay adjousté », lui dit-il, « beaucoup « de petites chosettes... et tous-jours regardant les gens « qui vivent en la presse du monde. » Il l'enrichit, en effet, d'un certain nombre de chapitres, entre autres sur YHumilité, en augmente et remanie plusieurs, surtout ceux de la Chasteté, des Récréations et des Amitiés. D'autre part, outre les trois chapitres « oubliés par « mesgarde (2) », deux encore, ceux Des jeux défendus et Des injures , ne sont pas reproduits dans la seconde édition ; ce dernier n'a même été réimprimé dans aucune édition authentique. Le chapitre Quand on peut jouer et danser établit suffisamment la doctrine de saint François de Sales sur le jeu; toutefois, le chapitre même Des jeux défendus reparaît à partir de 161 6.

( 1 ) On a publié le recto de ce fragment de lettre dans les éditions Vives (tome XI, p. 12) et Migne (tome V, col. 1024) à l'adresse de la Mère Favre et sous la date supposée de 1616; mais l'examen de l'autographe et la lecture du verso, donné comme lettre distincte par Vives (tome XI, p. 371) et Migne (tome V, col. 1388, avec la fausse indication « vers octobre 1622 »), prouvent évidemment qu'il a été écrit à sainte Jeanne-Françoise de Chantai au commencement de l'année 1609. Cet autographe, gardé au Monastère de la Visitation de Reims, a été jusqu'ici renfermé dans une enveloppe libre, portant, de la main de saint François de Sales, une suscription à la Mère Favre. Il suffit d'examiner cette enveloppe et son contenu pour se convaincre que les deux pièces n'ont aucun rapport entre elles; leur rapprochement a été sans doute la cause de la méprise que nous venons de signaler.

(2) Voir Y Avis au Lecteur, p. 3.

xx Préface de l'Edition de 1893

La différence entre l'Edition Princeps et celles qui la suivirent est surtout remarquable quant au style et à la forme. Partout le saint Auteur s'efforce de rendre son livre plus universel et d'en faire disparaître ce qui se rapporte d'une façon trop exclusive à la direction de Mme de Charmoisy ( I ). Les deux rédactions diffèrent encore quant au nombre et à la disposition des Parties. La première Partie est presque identique dans les deux textes, à l'exception des instructions sur l'Oraison mentale qui, dans la seconde édition, sont renvoyées à la deuxième Partie. Les matières très considérables réunies dans la seconde Partie de l'Edition Princeps forment trois divisions distinctes dans le nouveau texte, et la vie dévote y est considérée successivement au point de vue actif et passif. Ce qui constitue le travail de Vâme, c'est-à-dire la prière et la pratique des vertus, forme deux parties; la troisième traite des vicissitudes de la vie spirituelle et principalement des tentations. La troisième Partie de l'Edition Princeps est presque semblable à la cinquième de l'édition définitive (2).

(1) Ainsi, par exemple, dans l'Edition Princeps (p. 34*) il est représenté à Philothée comme, à l'heure de la mort, elle devra dire adieu « au mary »; phrase qui est complétée dans l'édition suivante (p. 44) où il s'agit des adieux « au mari, a la femme. » Plus loin (p. 42*), quand elle est invitée à contempler « la beauté » du « Royaume de dévotion » , c'est « sur tout le « rang de plusieurs personnes mariées » qui doit attirer son attention, tandis que dans la seconde édition la suppression de l'adverbe généralise la proposition. Il reste cependant dans l'édition définitive quelques passages qui, tout en se rapportant plus spécialement à Mme de Charmoisy, pouvaient être d'une application moins restreinte; telle, par exemple, cette phrase (p. 39) : « Et ces années passées, n'estoyent ce pas un loysir...? » et ailleurs : « ce fut « en la fleur de vostre aage » (p. 342.) On y remarquera aussi les fréquentes allusions à saint Louis, allusions qui proviennent sans doute de la dévotion particulière de l'Auteur de V Introduction envers ce parfait modèle de la vie dévote. Toutefois, ce souvenir peut encore se rapporter aux deux âmes que l'Evèque de Genève avait spécialement présentes à l'esprit en rédigeant ces pages: l'une, Mme de Charmoisy, portait le nom du saint Roi, et l'autre, Mme de Chantai, l'avait choisi pour protecteur depuis qu'elle avait fait sous ses auspices et au jour de sa fête la confession générale qui marqua son entrée dans la voie de la perfection.

(2) La table de correspondance placée à la fin de ce volume facilitera l'étude des relations et des divergences entre les deux textes. Il faut toutefois faire la part des chapitres omis dans la seconde édition et réintégrés dans la troisième et dans les suivantes.

Préface de l'Edition de 1893 xxi

Dans Y Avis placé en tête du nouveau texte, l'Auteur explique le travail de révision qu'il vient de faire subir à son ouvrage : « ... cette seconde édition, » dit-il au lecteur, « te représente ce livret reveu, corrigé et « augmenté de plusieurs chapitres et choses notables. » Le Saint s'exprime dans le même sens en écrivant au Duc de Savoie, le 16 septembre 1609 : « Ce petit « livret, » lui dit-il, « fut des-ja publié l'année passée, « mais si imparfait que je n'osay pas l'exposer a la veue « d'un si grand Prince ; maintenant qu'il est un peu « moins mal accommodé j'en prens la hardiesse... » La date de cette lettre et de quelques autres qui la suivirent de près permet de préciser l'époque de la publication de la seconde édition. Elle parut vers le mois de septembre 1609, sous ce titre :

Introduction a la Vie Dévote, par François de Sales, Evcsque de Genève. Seconde édition, en laquelle le tout a esté reveu, corrigé et augmenté par l'Auteur. A Lyon, chez Pierre Rigaud, rue Mercière, au coing de rue Ferrandiere, à l'Horloge, m.dcix. Avec approbation des Docteurs, et Privilège du Roy.

Malgré les améliorations et les additions faites au second texte, beaucoup de défauts s'y étaient glissés; aussi saint François de Sales se résolut à faire réimprimer son livre, et en écrivant à sainte Jeanne-Françoise de Chantai il parle de « la troisiesme édition a laquelle », dit-il , « j 'apporteray un soin tout particulier. » Ce « soin particulier » consista principalement à corriger les fautes d'impression de l'édition précédente; les chapitres « oubliés » furent aussi réintégrés dans le texte, ainsi que le lecteur en est averti dans un nouvel Avis (O :

(1) Dans ce même Avis le saint Auteur, parlant de son livre, s'exprime en ces termes : « Il a esté souvent imprimé sans mon sceu. » Le 16 avril 1610 il écrivait : « On l'a reimprimé six fois en deux ans et en divers endroitz. » (Lettfe conservée à Bruxelles, chez les PP. Bollandistes, et reproduite dans Y Annuaire de TUniv. de Louvain, 1848.) Nous nous bornerons à nommer les éditions dont le Saint n'a pas assumé la responsabilité, telles que celles de Douai (Balth. Bellere, 1610, i6ir, 1616), de Bordeaux (Millanges, 1613) et de Paris (Thomas de la Ruelle, 161 5). Pierre Rigaud a imprimé trois fois la seconde édition et plusieurs fois la troisième et la quatrième.

xxii Préface de l'Edition de 1893

« Or, le voyla maintenant de nouveau corrigé, et avec « tous ses chapitres... » Cette troisième édition fut publiée en 16 10, sous le titre :

Introduction a la Vie Dévote. Par François de Sales, Evesque de Genève. Troisiesme édition, en laquelle le tout a esté reveu , corrigé et augmenté par VAutbeur. A Lyon, chez Pierre Rigaud, rue Mercière, au coing de rue Ferrandiere, à l'Horloge, m.dcx. Avec approbation des Docteurs, et Privilège du Roy.

On ne trouve plus de trace d'édition revue et corrigée par le saint Evêque à partir de 16 10 jusqu'en 161 6. Celle qui parut à cette dernière date peut donc être désignée sous le nom de quatrième édition. Le jugement que saint François de Sales portait sur ce nouveau texte de son ouvrage ressort clairement de ce passage d'une lettre au Comte de Tornon, 3 août 1 614 : « Je le « revois maintenant, » dit-il, « parce qu'on le reimprime « en petit volume, et j'y treuve une infinité de fautes, « partie de l'imprimeur, partie de l'autheur, que je cor- « rige tendrement, ne voulant pas, s'il se peut, qu'on « connoisse sensiblement autre changement que celuy « de la correction de l'imprimeur. » Le format de ce volume est, en effet, plus petit que celui des éditions précédentes. Il fut publié sous le titre :

Introduction a la Vie Dévote. Par François de Sales, Evesque de Genève. Dernière Edition, reveu'é, corrigée et augmentée par l'Autheur. A Lyon, chez Pierre Rigaud, rue Mercière, à l'enseigne de la Fortune, m.dcxvi. Avec approbation des Docteurs.

Le style de cette édition est fort amélioré, mais l'impression en est peu soignée, et quelques légères modifications semblent avoir été introduites dans le texte par une personne étrangère à la véritable pensée de l'Auteur. Aussi, notre saint Docteur voulut-il une dernière fois retoucher et perfectionner son ouvrage dans une édition qui doit être considérée comme définitive (0 et qui, pou

( 1 ) Il existe une édition de Y Introduction publiée en 1620 (Paris, Monstreuil). Ce n'est qu'une reproduction de l'édition de 1619, sauf quatre ou cinq légères modifications du texte, probablement introduites par l'éditeur.

Préface de l'Edition de 1893 xxm

cette raison , est reproduite de préférence à toutes les autres dans la présente publication. Cette édition parut en 161 9, sous le titre :

Introduction a la Vie Dévote par François de Sales, Bvesque de Genève. Dernière Edition, reveiic, corrigée et augmentée par VAutbeur, durant ses Prédications à Paris. A Paris, chez Joseph Cottereau, rue sainct Jacques à la Prudence, m.dcxix. Avec Approbation des Docteurs.

La France et la Savoie ne furent pas seules à bénéficier du « thresor de dévotion » de l'Evêque de Genève. L'utilité incontestable de cet ouvrage, la suave doctrine qu'il renferme, le firent rechercher par les fidèles de toutes nations. Du vivant même de saint François de Sales, Y Introduction avait été traduite dans les principales langues de l'Europe!1) et reçut partout le plus

(1) Les traductions italiennes méritent une mention spéciale. Dans la lettre de 1610, citée plus haut (voir note (1), p. xxi), le Saint fait allusion à « la traduction que quelques Pères Jésuites ont fait faire en Italie » ; mais la principale version italienne de VIntroduction est celle du P. Antoniotti, S. J., publiée sous le titre suivant : Introduttione alla Vita divota, composta dall'Illustrissimo , et Revereudissimo Sig. Monsignor Francesco di Sales, Vescovo di Geneva, in lingua Francese, et trasportata nelVItaliana da un Religioso desideroso d'acquisiare la vera divotione. Opéra utilissima ad ogni persona di quai si voglia stato, e conditionc. In Milano, appresso Gio. Battista Bidelli, 1621. Con licen^a de'Superiori , et Privilegio. Saint François de Sales fait l'éloge de cette traduction dans une lettre à son frère Jean- François l : « Le P. Antoniotti, » dit-il, « l'a bien mieux traduit qu'on n'a « pas fait a Rome. » En effet, d'après une lettre italienne inédite, adressée au traducteur le 16 août 1620, lettre dont l'original appartient au Comte délia Chiesa, de Turin, le saint Auteur revit et corrigea lui-même cette édition. Entre autres remarques intéressantes sur ces corrections , il écrit au P. Antoniotti qu'il lui envoie quelques lignes à insérer dans le chap. xxxix de la troisième Partie. Voici cette addition qui, dans l'Edition actuelle, suivrait le mot « appétit » (p. 375, lig. 11) : « ... accioche « la compagnia conosca et creda che volentieri et con affetto si sta con lei : « afin que la compagnie connaisse et croie que volontiers et de bon cœur on « demeure avec elle... » Cette traduction a été souvent reproduite : on en cite une édition de Naples, 1743, de Milan, la même année, et d'autres encore.

Une traduction latine de VIntroduction dut être publiée vers 1612, car il en est question dans l'approbation de la première traduction anglaise; approbation donnée à Douai, le 13 avril 1613, par Dom Leander a San Martino,

(1) Cette lettre a été donnée jusqu'ici, dans les éditions des Œuvres de saint François de Sales, sous la fausse date de 1620 et la fausse adresse : « A un gentilhomme de la cour de S. A. »> L'original, qui appartient au Monastère de la Visitation de Turin, n'est pas daté, mais il a été évidemment écrit en i6ai.

xxiv Préface de l'Edition de 1893

favorable accueil. Ce livre devint le type du véritable manuel ascétique , le modèle des ouvrages du même genre qui se multiplièrent dans la suite; mais cette considération appartient plutôt à l'étude du caractère distinctif de V Introduction , étude que nous allons présentement aborder.

Président général des Bénédictins anglais. Une seconde version latine parut un peu plus tard sous ce titre : Praxis spiritualis, sive Introductio ad Vitam devotam, pro singulis statibus tant Sœcularium quam Religiosorum. E gallico illustriss. et reverendiss. D. Antonii (sic) de Sales, Episcopi Genevensis, latine reddidil M. Hermaimus Stortelbeck, Monast. Westpk. Coloniœ Agrippinœ, apud Petntm Henningium, sub signo Cuniculi. Anno 1614. Ce traducteur a retouché et mutilé de telle sorte le chef-d'œuvre de l'Evêque de Genève, qu'il Ta rendu méconnaissable.

La traduction anglaise en était à sa troisième édition en 1614. Elle parut sous le titre suivant : An Introduction to a Devout life. Composed in Frenche by the R. Father in God, Francis Sales, Bishop of Geneva, and translated into English by I. Y. (John Yaworth, O. S. B.) Rouen, Hamilton, 1613. Il est à remarquer que Fauteur de cette version donne le nom de Philothée sous la forme masculine de Philotheus.

On ne trouve pas de trace de traduction espagnole de Y Introduction avant 1618, date de l'édition dont voici le titre : Introducion a la Vida devota, Por Francisco de Salas, Obispo de Ginebra, Tradupda de Frances en Romance Castellano, por Sébastian Fernande^ de Eycaguirre. En Bruselas, Antonio, 1618. Il est cependant difficile de supposer que cette version soit réellement la première qui ait été publiée dans ce pays aussi lettré que religieux.

Dans la Préface de cette version espagnole, Eycaguirre assure qu'une traduction flamande de l' Introduction avait déjà paru.

On ne saurait préciser la date des premières éditions allemandes; toutefois, Georges Roland et plusieurs autres témoins du premier Procès de Canonisation de saint François de Sales (1627) parlent d'une traduction allemande, et François Favre assure l'avoir vue. Plus tard, le Marquis de Lullin affirme qu'à l'époque où il fut envoyé comme ambassadeur extraordinaire du Duc de Savoie « à la cour impériale (1651), tous les princes, seigneurs et daines avoient VIntroduction continuellement entre les mains, en langue allemande. » (Process. remiss. Gcbenn. (II), ad art. 27.)

Préface de l'Edition de 1893 xxv

Caractère de l'Introduction à la Vie dévote

Pour préluder à l'étude du caractère distinctif de Y Introduction à la Vie dévote, il ne sera pas hors de propos de rappeler en quelle estime ce livre a toujours été tenu dans la sainte Eglise. Il reçut un accueil si enthousiaste, que chacun des lecteurs semblait s'approprier les sentiments de l'Archevêque de Vienne, lorsqu'il écrivait à son illustre ami(0: « Monsieur, le livre que vous venez de mettre sous la presse me ravit, m'eschauffe, m'extasie tellement que je n'ay ni langue ni plume pour vous exprimer l'affection dont je suis transporté pour vous, par rapport à ce grand et singulier service que vous rendez à la divine Bonté. » Loin de s'affaiblir avec le temps, ces sentiments d'admiration allèrent toujours grandissant. On peut appliquer à la France entière ce qu'un des témoins du Procès de Canonisation de saint François de Sales (2) attribue à la ville de Toulouse : « Les escriptz et œuvres du Serviteur de Dieu, » dit-il, « y estoient en si grande estime, que les marchands libraires estoient en peine d'en tenir pour ceux qui en demandoient. Et, entre plusieurs louanges qu'on leur donnoit, on disoit qu'on n'avoit pas veu, et possible ne verroit on jamais en lumière des livres si utilles au salut des âmes que Y Introduction à la Vie dévote, et hoc par le rapport des plus vieux docteurs en théologie de l'Université et des plus fameux conseillers du Parlement. » Le Marquis de Lullin, déposant sur le même sujet, s'exprime en ces termes (3) :

( 1 ) Lettre des premiers mois de l'année 1609.

(2) Claude Chaffarod, de Faverges, docteur es lois, avocat au Parlement de Toulouse de 1610 à 1620. (Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 26, 27.)

(3) Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 44.

xxvi Préface de l'Edition de 1893

« Ses livres devotz (du Bienheureux) passent maintenant en France et en Savoye comme le Gerson et les Vies des Saint^. »

Le témoignage de deux grands Saints, contemporains de l'Evêque de Genève , n'est pas moins concluant : sainte Jeanne-Françoise de Chantai parle de Y Introduction t1) comme d'un « livre que l'on dict que le seul Esprit de Dieu a dicté » ; et saint Vincent de Paul, dans le premier Règlement des confréries de la Charité (2), prescrit la lecture quotidienne d'un chapitre de cet ouvrage. Le même Saint nous apprend que « partout », sur le passage du bienheureux Prélat, on le montrait du doigt en s'écriant : « Voilà le grand François de Genève, qui a écrit Y Introduction à la Vie dévote (3). »

Toutefois, pour les vrais admirateurs de saint François de Sales, ses propres paroles seront le meilleur argument en faveur de son ouvrage. Or, on sait qu'il répétait à ses enfants spirituels des recommandations telles que celles-ci : « Et pour non seulement conserver vos reso- « lutions, mais les faire heureusement croistre, vous « n'aves pas besoin d'autres advis que ceux que j'ay « donnés a Philothee (4). »

Les éloges magnifiques décernés à ce livre par le Pape Alexandre VII, par Bossuet et d'autres personnages éminents du XVIIe siècle sont trop connus pour être rappelés ici. Ce qui l'est moins, c'est l'Ordonnance donnée par Louis XIV, en 1696, défendant sous des peines sévères à tous imprimeurs et éditeurs de moderniser le style de Y Introduction et des autres écrits du saint Evêque de Genève, de peur d'en altérer l'admirable doctrine (5).

Enfin le Bref du Doctorat résume tous les témoignages

( 1 ) Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 44.

( 2 ) L'original de ce Règlement, écrit en 1617, existe encore à Châtillonles-Dombes.

( 3 ) « Ecce magnum Franciscum a Geneva, qui scripsit librum Introductionis ad Vitam devotam. » (Process. remiss. Parisiensis, ad art. 44.)

(4) Lettre à une de ses nièces, 5 mars 1616.

(5) Lettre circulaire de la Mère Marie-Térèse Fouquet, Supérieure du premier Monastère de la Visitation de Paris, i«r février 1697.

Préface de l'Edition de 1893 xxvii

du passé, et consacre jusqu'à la fin des temps la réputation de <( ce livre qui a pour titre Philothée, où, redressant les mauvaises voies et aplanissant les sentiers escarpés, l'Evèque de Genève a montré si facile à tous les chrétiens le chemin de la vertu, que la vraie piété a répandu partout sa lumière et qu'elle a pénétré jusqu'au trône des rois, dans la tente des chefs d'armée, dans le prétoire des juges, dans les comptoirs, dans les boutiques et jusque dans les cabanes des bergers. »

Cette diffusion universelle de \' Introduction est encore une preuve indirecte du mérite de Fouvrage. Du vivant même de son Auteur, il était connu dans les principales contrées de l'Europe. Malgré sa modestie, saint François de Sales pouvait écrire en 1620 (O: « Et quant « à Y Introduction, il est vrai qu'elle a été très utile en « France, en Flandre, en Angleterre, et a été réimprimée « plus de quarante fois en divers lieux, en langue fran- « çaise. » Aussi Bourdaloue, frappé de cette popularité surprenante, s'écriait-il : « Une des marques les plus évidentes de l'excellence de ce livre, c'est que dans le Christianisme il soit devenu si commun (2). » Actuellement, on peut avancer, sans exagération, que les éditions de cet ouvrage dépassent le nombre de mille, et plus que toute autre époque, notre siècle les voit se multiplier à l'envi.

Nous avons signalé plus haut les traductions de Y Introduction qui parurent avant la mort de saint François de Sales. Dès 1656 elle avait été imprimée en dix-sept langues (3); de nos jours, on peut la lire dans tous les idiomes usités en Europe ainsi que dans un grand nombre de dialectes, nommément en ceux qui se parlent dans les provinces basques et la basse Bretagne (4). Les Grecs, les Arméniens, les Chinois, les habitants du

• ( 1 ) Lettre au P. Antoniotti, S. J. (Voir note (1), p. xxm).

( 2~) Panégyrique de saint François de Sales, Partie II.

( 3 ) Déposition du Chanoine Gard, Process. remiss. Gebenn. (II) , ad art. 27.

( 4 ) La Bibliothèque du Musée Britannique possède deux traductions manuscrites de Y Introduction en dialecte irlandais. Elles datent de l'époque de la persécution, alors que l'impression des livres catholiques était interdite sous des peines sévères,

xxviii Préface de l'Edition de 1893

Mexique, en possèdent des versions très estimées. On peut donc affirmer que partout où l'Eglise Romaine étend sa bienfaisante et maternelle influence, elle offre ce livre aux fidèles, comme une exposition à la fois simple et lumineuse des enseignements évangéliques.

Les Catholiques ne sont pas seuls à témoigner de l'excellente doctrine que contiennent ces précieuses pages. A part quelques questions sur lesquelles les préjugés demeurent invincibles, l'ouvrage de « Mgr de Genève » a toujours été apprécié par nos frères séparés : « J'ay appris de bonne part, » dit Mme Amaury(0, « que mesme dans Genève et autres païs ou l'heresie tient le hault bout, il n'y a bonne maison ou l'on ne manie le livre de Y Introduction. » Mmc de Villeneuve, déposant sur ce même point (3), s'exprime en ces termes : « Dans Genève mesme et dans le païs de Vaux, ou la religion est totalement abolie, il n'y a bonne maison ni personne de condition honnorable qui n'aye ce livre. » On sait qu'il fut connu et estimé dans la protestante Angleterre dès les premiers jours de son apparition, alors que Marie de Médicis en envoya à Jacques Ier un exemplaire « relié en diamants et pierreries (3). » L'accueil sympathiqne fait à ce livre par le peuple anglais provoqua une singulière Proclamation de Charles Ier. Ce Prince,

(1) Process. remiss. Parisiensis, ad art. 44.

(2) Ibid.

( 3 ) Le Chanoine Gard et le Marquis de Lullin déposent qu'ils tiennent ce fait du Président Favre et de M. Deshayes. {Process. remiss. Gebenn. (II), ad art. 27.)

L'estime que professait Jacques Ier pour le livre de l'Evèque de Genève se perpétua parmi les membres de la famille des Stuarts qui embrassèrent la religion Catholique. Lorsque le gouvernement de Jacques II permit au Catholicisme de relever la tête, ce Prince se plut à favoriser YIntroduction et, en 1685, ordonna à l'imprimeur Hill d'en préparer une édition spéciale « à l'usage de la famille et de la chapelle royale. » Plus tard, Jacques III puisa à la même source aide et consolation au milieu de ses infortunes. Un exemplaire de V Introduction qui aurait appartenu à ce Prince, se conserve au premier Monastère de la Visitation de Paris. L'inscription attestant cette provenance attribue aussi à Jacques III les traits de plume qui marquent certains passages de ce livre se rapportant à la « nécessité d'un conducteur », à l'utilité de la dévotion « en toutes sortes de vacations et professions », aux difficultés qui se rencontrent dans les exercices de la vie dévote. Tout ce qui tend à favoriser le sentiment de la confiance en Dieu est aussi noté.

Préface de l'Edition de 1893 xxix

accusé de favoriser le Catholicisme et cherchant à se disculper de cette imputation , ordonna que tous les volumes de l' Introduction qui circulaient dans son Royaume fussent saisis et brûlés, bien que cette traduction eût été approuvée par Laud, Archevêque de Cantorbéry ( * ). Soixante ans plus tard, l'église anglicane reprit sous son patronage l'ouvrage si sévèrement interdit, et un ministre, nommé Guillaume Nicholl, en fit une nouvelle version ( London , H oit , 1701) où il recommande chaudement les « règles excellentes » données par l'Auteur, et loue ses « considérations intéressantes sur les devoirs des chrétiens, exprimées en un style facile et agréable, plein de suavité et d'abandon (2). » L'opinion des hommes du monde , celle des librespenseurs eux-mêmes, à l'égard de ce chef-d'œuvre de notre saint Docteur , nous est exprimée par Sainte- Beuve (3), Leigh HuntU), et surtout M. Silvestre de Sacy dans l'étude remarquable dont il fait précéder l'édition très soignée qu'il a donnée de Y Introduction à la Vie dévote (5).

(1) Un exemplaire de cette Proclamation, sous la date du 14 mai 1637, est conservé au Musée Britannique.

(2) Plusieurs autres traductions anglicanes parurent dans la suite et, tout récemment, le ministre E. M. Goulburn, prévôt de Norwich, donna des cours publics sur X Introduction (London, 1875), disant qu'on ne saurait trouver « aucun autre manuel de piété qui réunisse comme celui-ci l'utile à l'agréable, et dont la lecture puisse être aussi profitable à toutes sortes de personnes et de conditions sociales. » Ce ministre émet le vœu de voir répartir en volumes séparés les matières qui composent ce précieux ouvrage , de manière à former des manuels qui puissent servir pour la préparation à la Confirmation et à la sainte Communion, ou encore comme livre de « retraite », afin que toute l'Eglise d'Angleterre soit « fermentée de ce levain. »

(3) Lundis, 3 janvier 1853.

(4) « Dans saint François de Sales, » nous dit cet aimable sceptique, « se trouvent étroitement réunies la quintessence de la charité chrétienne et celle du bon sens. On trouve en lui, comme en Fénelon, mais à un degré bien plus élevé, le vrai gentilhomme, un de ces phénix dont, il faut l'avouer, l'Eglise de France semble s'être réservé la production. Quelle sagesse dans la simplicité ! Quelle invariable bonté ! Quel discernement des choses de ce monde dans un esprit tout étranger au monde ! Quelle finesse d'appréciation dans ces similitudes où la simplicité le dispute à la profondeur et à la grâce toute poétique! » (Voir l'article intitulé « The Gentleman Saint, » dans The Seer, Partie III, N° 41.)

( 5 ) Paris, Techener, mdccclv.

xxx Préface de l'Edition de 1893

Ces témoignages , dont nous pourrions multiplier le nombre , suffiront à prouver que dans cet admirable livre saint François de Sales a trouvé le secret de faire vibrer les cordes les plus délicates du cœur humain et d'en satisfaire les meilleures aspirations. Il reste à examiner le mérite intrinsèque de cette grande œuvre; dans ce but, nous rechercherons en premier lieu les sources auxquelles notre Saint a puisé le fond de ses enseignements, et nous signalerons l'idée dominante et les points spéciaux de doctrine développés dans cet ouvrage. Les caractéristiques du style seront ensuite l'objet de nos appréciations ; nous dirons enfin un mot des rapports qui existent entre Y Introduction à la Vie dévote, son Auteur et les autres écrits sortis de sa plume.

§ 1. — Les Sources de l'Introduction à la Vie dévote

La grande mission du Docteur catholique n'est pas de chercher à découvrir des mines nouvelles , mais bien d'exploiter celles que lui offre le dépôt sacré de la révélation. Néanmoins, dans cette exposition traditionnelle des enseignements de l'Eglise, chaque Docteur garde son individualité, son genre spécial qui se révèle non seulement dans la forme et le style de ses écrits, mais encore dans ce que le génie, l'observation et l'expérience personnelle viennent ajouter à la science acquise. On peut aussi constater une différence notable entre les Docteurs quant à la manière d'utiliser les sources primitives et de choisir les arguments qui en découlent, ou encore, quant à l'exactitude avec laquelle ils s'attachent aux autorités qu'ils allèguent. Dans la Préface de son livre, saint François de Sales affirme qu'il n'écrit rien de nouveau, qu'il répète seulement « ce qui a « des-ja esté publié par nos prédécesseurs sur ce sujet. » Ces paroles d'humilité sont vraies quant aux principes exposés dans Y Introduction ; mais ce qui est à remarquer, c'est la manière absolument neuve dont le Saint présente les vérités connues et enseignées avant lui.

Préface de l'Edition de 1893 xxxi

Pour avoir une idée complète de notre saint Auteur et de son ouvrage, nous devrons donc établir une distinction entre ce qu'il a tiré de son propre fonds et ce qui lui a été fourni par la science d'autrui : tout ainsi qu'on peut supputer le volume de quelque imposante masse d'eau par le nombre et l'abondance des sources qui l'alimentent, ou par la force et la puissance des cascades qui s'en échappent.

C'était un trait de génie de la part de notre Docteur d'avoir compris la nécessité d'un ouvrage tel que le sien. Vaugelas en fait la remarque dans une déposition pleine d'intérêt (0. « La prudence du Bienheureux, » dit-il, « a merveilleusement esclatté au maniement et en la conduite des âmes, leur ayant le premier frayé le chemin de la doulceur et , par manière de dire , apprivoisé la dévotion en la rendant aisée et familière a toutes sortes de personnes. Sur quoy il me semble qu'on peult dire une chose assez remarquable de son livre de Y Introduction à la Vie dévote... asçavoir, qu'encore qu'il y eut un nombre infini de volumes et de livres de dévotion, et qu'il sembloit qu'on ne pouvoit rien dire de nouveau sur ce subject qui n'eust esté touché, ou plustost amplement traicté par tant d'excellentes plumes anciennes et modernes, dont les ouvrages ont cours dans le monde ; neantmoings ce bien -heureux Prélat a manié ce mesme subject d'une façon si particulière et si accommodée à l'usage de toutes sortes de gens, de quelque qualité et condition qu'ilz soient, qu'il a faict avouer que son livre estoit nécessaire, et que nonobstant la multitude incroyable de tous les autres livres de ce genre, il estoit grandement expédient que celuy cy fust mis en lumière et remplist la place qui estoit demeurée vuide dans la foule de tant de volumes. »

Le trésor d'enseignement moral de l'Eglise a été considérablement augmenté par saint François de Sales,

(1) Process. remiss. Parisiensis, ad. art. 28.

xxxn Préface de l'Edition de 1893

et son apport personnel à ce riche fonds se fait surtout remarquer, ainsi que nous l'avons dit plus haut, par sa manière d'envisager la pratique de la vie chrétienne. Le chapitre de V Introduction sur la Mortification, dans lequel est posé le grand principe « qu'il faut « commencer par l'intérieur, » et encore les chapitres sur le Choix des Vertus, sur Y Esprit juste et raysonnable et sur les Désirs, se distinguent entre tous à ce point de vue spécial.

Ne semble-t-il pas que notre Saint parle de vertus dont, avant lui, on ignorait l'existence, lorsqu'il nous explique la douceur qu'il faut avoir envers nous mesmes, ou encore lorsqu'il nous apprend Que l'humilité nous fait aymer nostre propre abjection et Qu'il faut traitter des affaires avec soin et sans empressement ? Quelles clartés les enseignements du grand Docteur ne jettent-ils pas sur plusieurs autres points très importants de la vie pratique, laissés dans l'ombre par la plupart des auteurs spirituels î Les chapitres Du Parler, De la Bienséance des Habit^, Des Conversations, Des Passetems, Des Amitiés, contiennent une révélation aussi lumineuse qu'inattendue sur la manière d'allier une haute piété avec toutes les exigences sociales. Toutefois, il est à remarquer que depuis le moment où ces enseignements ont été exposés par la plume si persuasive et si onctueuse de l'Evêque de Genève, l'Eglise se les est tellement appropriés, qu'ils semblent avoir été de tout temps prêches et recommandés, et sont fréquemment attribués aux maîtres qui ont précédé notre Saint.

Après avoir sommairement indiqué ce qui, dans V Introduction, peut être considéré comme appartenant spécialement à l'Auteur de ce livre, nous distinguerons maintenant dans ses emprunts le parti qu'il a su tirer des doctrines fondamentales de la Sainte Ecriture et des moralistes chrétiens, et l'emploi plus particulier des travaux de quelques écrivains ascétiques qui furent ses prédécesseurs immédiats dans cette science sacrée.

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Saint François de Sales a condensé, pour ainsi dire, en quelques pages l'essence de la morale chrétienne renfermée dans les deux Testaments et découlant de tout l'enseignement catholique. Les personnages historiques ou symboliques de l'ancienne Alliance sont tour à tour appelés par lui à témoigner en faveur des vertus qu'il propose, à les recommander par leurs exemples et leurs paroles. L'Epouse du Cantique, type de la docilité à la conduite du Saint-Esprit, reparaît à tout instant pour enseigner à l'âme dévote les délicatesses de l'amour sacré, la fidélité aux invitations de la grâce. Souvent aussi, les accents inspirés du Roi-Prophète procurent à notre Saint des élans qu'il place sur les lèvres de Philothée pour exprimer sa douleur d'avoir offensé Dieu, ses craintes de le perdre, ses désirs de le posséder et de l'aimer davantage.

Notre Docteur établit l'édifice des vertus sur les bases inébranlables de l'Evangile et des écrits apostoliques. Il en expose les grands principes sous les formes variées qu'ils ont revêtues aux divers âges du Christianisme. Sans exclure les témoins des trois premiers siècles , l'Auteur de Y Introduction s'inspire surtout des écrivains du temps où l'Eglise pouvait enfin librement favoriser l'essor de la vie intérieure. Les Commentaires de saint Ambroise , les Lettres de saint Jérôme, les Confessions de saint Augustin retrouvent sous sa plume toute leur actualité. Il exploite avec un égal succès les trésors d'ascétisme de l'Eglise d'Orient, renfermés dans les ouvrages de saint Basile, de saint Jean Chrysostôme et particulièrement de saint Grégoire de Nazianze. Plus d'une fois les traditions du désert sont rappelées par la voix de Cassien. Saint Anselme et saint Bernard, fréquemment cités, démontrent à leur tour qu'après mille ans d'existence, les théories de la vie spirituelle et les enseignements du Christianisme demeurent aujourd'hui ce qu'ils étaient hier, ce qu'ils seront dans tous les siècles.

IJ Introduction contient encore tout un choix

xxxiv Préface de l'Edition de 1893

d'exemples et d'admirables leçons empruntées aux annales de la sainteté du XIIIe et du XIVe siècle. Le souvenir de saint François d'Assise, de sainte Catherine de Sienne, du roi saint Louis, de sainte Elisabeth de Hongrie, de « la bienheureuse Angele de Foligny » et du bienheureux Elzéar, y est souvent évoqué. Les figures presque contemporaines du « grand » Pierre Le Fèvre, du « bienheureux » Ignace de Loyola, de « la Mère » Térèse , de « ce grand personnage de nostre aage » François de Borgia, et, dans les premières éditions, du « bienheureux » Charles Borromée, nous sont une nouvelle preuve du zèle si éclairé avec lequel notre Docteur cherchait, de près comme de loin, les modèles les plus effectifs et les témoignages les plus concluants à l'appui des saints enseignements donnés à sa pieuse disciple. Nous devons encore citer, parmi les sources générales auxquelles a puisé l'Auteur de l'Introduction , des écrivains profanes, tels que Aristote, Théocrite, Pline, Varron et Mattioli ( l ) ; ils ont fourni à notre Saint des épisodes nombreux et des similitudes intéressantes dont il use avec avantage pour rendre saisissables les pensées les plus délicates, et obliger la nature à répandre des clartés inattendues sur les opérations intimes de la grâce.

Les écrivains dont l'influence se fait sentir d'une manière prépondérante dans Y Introduction à la Vie dévote, sont, entre tous, sainte Térèse, Louis de Grenade et l'auteur du Combat Spirituel. On remarquera la nationalité des deux premiers; et, bien que le troisième soit italien, son livre a de telles analogies avec les productions de l'ascétisme espagnol, qu'on serait presque fondé à lui attribuer une même originel2). Il est

(1) Le Monastère de la Visitation de Westbury on Trym, Angleterre, possède un manuscrit inédit de 52 pages où saint François de Sales a réuni de nombreux extraits de ces auteurs, ajoutant à ces passages quelques mots explicatifs indiquant le sujet des comparaisons qu'il prétendait en tirer. Quelques-unes des citations de ce manuscrit se retrouvent textuellement dans ^Introduction et le Traité de l'Amour de Dieu. Ces pages nous fournissent une nouvelle preuve du soin que l'Auteur apportait à l'élaboration de ses ouvrages, jusque dans leurs moindres détails.

(2) Dans sa forme définitive, le Combat Spirituel est incontestablement

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intéressant de constater les rapports particuliers qui rattachent les œuvres de notre saint Docteur aux travaux de cette célèbre école. Parmi douze auteurs ascétiques du XVIe siècle, cités dans Y Introduction, les deux tiers appartiennent à la grande nation qui tenait à cette époque le sceptre de la spiritualité (l ).

Nous avons premièrement nommé sainte Térèse, non pas à raison du nombre des emprunts faits à ses écrits, mais en considération de l'importance de ces emprunts. Il existe, en effet, de grandes affinités entre la mission dévolue à l'illustre réformatrice du Carmel et l'apostolat confié au Docteur de la piété ; car, cet esprit de prière que sainte Térèse fait revivre dans le cloître, saint François de Sales va l'introduire dans le monde, comme étant l'essence de toute vie chrétienne. L'admiration que notre Saint voua aux écrits de la « bienheureuse Mère « Thérèse » remonte probablement au temps de ses études à Padoue, et dut lui être inspirée par le P. Possevin, son maître et son directeur, l'un des plus ardents propagateurs de l'esprit de la grande contemplative (2). Ces

l'œuvre du Théatin Lorenzo Scupoli, mais il est moins certain que ce religieux ait eu l'idée primitive de l'ouvrage, dont la première édition (en vingtquatre chapitres) parut à Venise en 1589. En 1599, au décès de Dom Juan Castaniza, religieux bénédictin d'Onna en Espagne, et confesseur du roi Philippe II, on trouva parmi ses papiers un manuscrit espagnol qui correspondait exactement à la première édition italienne du Combat Spirituel. Ce manuscrit, traduit en latin, fut publié par les Bénédictins anglais à Douai, en 1612. ( 1 ) Ce trait distinctif des Œuvres de saint François de Sales est encore plus saillant dans le Traité de V Amour de Dieu; il sera donné, â cet égard, d'amples développements dans l'Introduction à cet ouvrage.

(2) Voir la lettre de janvier 1592, adressée par le P. Possevin au Maître du Sacré Palais, lettre reproduite en tête de la première édition italienne de la Vie de sainte Térèse écrite par elle-même, faite par J. F. Bordini, Archevêque et Vice-légat du Pape à Avignon. Nous traduisons les paroles par lesquelles l'illustre Jésuite témoigne la satisfaction qu'il éprouve de voir paraître ce livre : « On ne saurait, » dit-il, « attendre de cette traduction qu'une merveilleuse utilité pour le salut des âmes, car l'Esprit de Dieu a entièrement dirigé le cœur et la plume de cette vierge. Sa prudence, la sainteté de sa vie et le don qu'elle avait d'expliquer de la manière la plus claire les choses les plus relevées, me paraissent une faveur très spéciale de Notre-Seigneur dans ces derniers temps. Il s'est servi de ce moyen pour réveiller dans tous les cœurs le mépris du monde et le désir des choses célestes, et pour donner à tous le courage de ne craindre aucune défaillance dans la voie du bien, pourvu qu'ils persévèrent à s'unir à Dieu par le saint commerce de l'oraison. »

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sentiments prenaient plus de vivacité encore quelques années plus tard. Nous avons déjà mentionné le cercle de relations spirituelles dont notre Saint fut entouré dès son arrivée à Paris en 1602. Dans cette pieuse assemblée il n'était alors question que de la célèbre « Mère du Carmel » : les amis intimes du coadjuteur de Genève n'avaient pas de plus chère préoccupation que de répandre l'esprit de cette Sainte, et poursuivaient ce but soit en traduisant ses admirables écrits, soit en appelant en France les premières Carmélites.

C'est, redisons-le, l'esprit même de sainte Térèse qui pénètre tout ce livre. Il ne renferme pourtant aucune citation littéralement empruntée à la vierge d'Avila. L'influence de Louis de Grenade est d'un tout autre caractère (O. Les Méditations de la première Partie de Y Introduction et plusieurs chapitres de la seconde sont, quant à la substance, évidemment tirés du Mémorial de ce pieux auteur, pour lequel sainte Térèse elle-même professait une profonde admiration. Déjà, en 1603, l'Evêque de Genève écrivant à un de ses collègues dans l'épiscopat lui recommandait les ouvrages de Louis de Grenade, qu'il nommait un « second bréviaire. » Cette qualification montre à quel point notre Saint appréciait la doctrine du savant Dominicain, et laisse entrevoir le zèle avec lequel il se proposait de

( 1 ) La Guide des Pécheurs et le Mémorial furent traduits en français dès 1574 et 1575. Déjà, dans ses Controverses, écrites en 1595, saint François de Sales cite YIntroduction sur le Symbole. Les relations intimes de notre Saint avec M. de Soulfour permettent aussi de supposer qu'il s'est habituellement servi de la traduction suivante : Les Œuvres spirituelles et dévotes du R. P. F. Loys de Granate de l'Ordre de Saint Dominique, en quatre Livres. Le tout traduit de V Espagnol en François, partie par Paul Dumont, Douysien, partie par Nicole Colin, Chanoine et Thresorier de V Eglise de Rheims; le surplus par François Belle-Forest et Jean Chabanel Tholosain. Depuis reveu, corrigé et augmenté, par N. D. S. Paris, chez Claude Morel, mdcii. La dédicace de ce livre, à Eléanor de Bourbon, abbesse de Fontevraux, est signée N. de Soulfour. Ce recueil in-folio contient encore le Spéculum animœ peccatricis, écrit au xve siècle par un Chartreux espagnol, et renfermant des Méditations semblables à celles de saint François de Sales et de Louis de Grenade. On a aussi réuni à une traduction de la Guide des Pécheurs (Douai, Jean Boyard, 1577) un petit traité intitulé : La J ournee d'un bon Père de famille. Cet opuscule semblerait avoir fourni quelques idées à saint François de Sales pour la seconde Partie de Y Introduction.

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l'exploiter lui-même. « Son principal usage, » dit-il, en parlant du Mémorial, « c'est qu'il dressera vostre « esprit a l'amour de la vraye dévotion et a tous les « exercices spirituelz qui vous sont nécessaires. »

Le Combat Spirituel (0 est aussi l'un des livres dont s'est inspiré notre Docteur, mais son influence se fait moins sentir que celle des grandes œuvres ascétiques et mystiques précédemment indiquées. Remarquons-le en passant , soit qu'il recommande la lecture de cet ouvrage , soit qu'il rappelle les principes qui y sont développés, c'est toujours de la seconde édition dont saint François de Sales entend parler. Il existe, en effet, de notables différences entre les anciennes éditions et celles qui ont suivi : le Combat Spirituel, qui se compose actuellement de soixante- six chapitres, en comptait seulement trente-trois au XVIe siècle (2). Si ce petit traité a gagné sous le rapport de l'étendue, on peut regretter que, tout en conservant sa forme originale, il ait perdu des grâces naïves du style et surtout de l'onction qui caractérisait les premières éditions.

(1) André de Sauzéa, Evêque de Bethléem, rapporte que saint François de Sales avait traduit le Combat Spirituel en français et se proposait de faire imprimer cette traduction. Ayant appris qu'une « autre version » était déjà sous presse, il retira la sienne. (Voir tome I de la présente Edition des Œuvres de saint François de Sales, Introduction générale, note (2), p. xlix.) L'auteur de cette « autre version » publiée en 1608, est évidemment André de Sauzéa lui-même, comme le prouvent les initiales A. D. S. sur le titre et certaines expressions que le traducteur emploie dans la dédicace de son ouvrage à l'Evêque de Genève.

(2) Comme on l'a dit plus haut (note (2), p. xxxiv), le Combat Spirituel parut en 1589 : il fut réédité dans le courant de cette même année, et c'est cette seconde édition en trente-trois chapitres qui devint le vade-mecum du saint étudiant à Padoue. La première traduction française, faite en 1595, et la seconde, en 1598, reproduisent la seconde édition italienne. La version de Mgr de Sauzéa (voir la note précédente) contient soixante chapitres, mais la plupart des traductions de ce petit traité qui se succédèrent au xviie siècle, et même la remarquable édition italienne publiée à Paris en 1640, n'en ont que trente-trois. Les lettres de saint François de Sales nous fournissent une nouvelle preuve de ce qui a été avancé plus haut. Il suffit de se rendre compte des numéros d'ordre des matières du Combat Spirituel auxquels ces lettres font allusion , pour se convaincre que c'est bien de l'édition en trente-trois chapitres dont il est question. (Voir une lettre écrite en 1604 à l'abbesse du Puy d'Orbe, et une autre du 24 juillet 1607, adressée à Mme de Chantai.)

xxxviii Préface de l'Edition de 1893

Tels sont les ouvrages qui peuvent être considérés comme de véritables sources de V Introduction dans la stricte acception de ce terme. A un point de vue plus large on en pourrait encore citer plusieurs autres : tout particulièrement les récits de la vie de saint François d'Assise, de saint Louis et de sainte Catherine de Sienne ; notre Docteur manifeste une prédilection marquée pour ces grands Saints. Toutefois, l'influence de ces récits sur le livre qui nous occupe n'est que secondaire, et se rattache à un autre ordre d'idées que nous allons étudier actuellement.

IL — L'idée dominante de V Introduction à la Vie dévote.

Le plan général de Y Introduction est si clairement indiqué par son Auteur dans la Préface et dans les titres des diverses Parties du livre , qu'il serait inutile d'y revenir ici. Il serait également superflu d'insister sur le but de cet ouvrage ; quelques mots suffisent à le définir : présenter à tous, et spécialement à ceux qui vivent « emmy la presse du monde », les notions de la véritable piété ; indiquer les motifs les plus pressants d'embrasser la vie dévote ; établir les règles qui en doivent diriger le cours. Sans nous arrêter à ces diverses considérations, nous envisagerons sous un autre point de vue le chef-d'œuvre dans lequel saint François de Sales résume tout son système de spiritualité ; nous rechercherons l'idée capitale qui constitue la base de ce système, la note dominante de toute cette belle harmonie.

Cette idée dominante, cette note caractéristique n'est autre chose que la réalisation de la parole évangélique : Il faut toujours prier et ne jamais se lasser. Notre Saint y attache une si grande importance, qu'il consacre la majeure partie de son livre à exposer les diverses formes, les progrès et les résultats de cette prière continuelle. D'après lui, la prière est V alpha et V oméga de la vie

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spirituelle; c'est elle qui fait naître toutes les vertus, qui en assure la conservation et le développement.

En conséquence, non seulement une suite de considérations amènent Philothée à prendre une résolution efficace de s'engager définitivement dans la voie de la « dévotion » ; cette résolution première est encore affermie et protégée contre toute défaillance par une série complète de pratiques de piété. Dès le matin l'âme dévote est invitée à faire la méditation, « l'orayson entière et « formée », dont le « feu » entretenu le long de la journée, devra plus spécialement être « rallumé » vers le soir. Chaque jour aussi doit être sanctifié par les « exercices » marqués pour l'heure du lever et celle du coucher et, autant que possible, par l'assistance au saint Sacrifice de la Messe. La participation aux Sacrements de Pénitence et d'Eucharistie sera au moins hebdomadaire, et Philothée renouvellera chaque mois sa « protestation de fidélité » dans laquelle elle devra « a tous momens » se retremper en esprit (p. 365). La retraite annuelle lui est en outre conseillée, dans le but de fortifier sa volonté et de soutenir ses bons propos.

Mais tous ces moyens ne suffisent pas au zélé Directeur pour envelopper d'une atmosphère surnaturelle la vie entière de sa disciple. Il est une forme de prière plus universelle, plus effective que toutes les pratiques énumérées ci-dessus; c'est de l'intime du cœur de saint François de Sales que semblent jaillir les paroles par lesquelles il recommande ces rapports de tous les instants, ce commerce continuel entre l'âme et son Dieu : « C'est ici, » dit-il, « chère Philothée, que je vous souhaitte « fort affectionnée a suivre mon conseil... (p. 91) ... en « cet exercice de la retraitte spirituelle et des oraysons « jaculatoires gist la grande œuvre de la dévotion... c'est « pourquoy je vous conjure de l'embrasser de tout vostre « cœur, sans jamais vous en départir » (p. 100).

Nous le répétons, cet esprit de prière est l'essence même de Y Introduction à la Vie dévote : dans la forme définitive de cet ouvrage, plus encore que dans l'Edition Princeps, l'Auteur accentue sa pensée à cet

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égard et l'exprime avec une remarquable insistance. Cependant l'Evêque de Montpellier, Mgr Fenouillet , avait reproché aimablement à notre Saint de pousser Philothée « trop avant » dans la vie intérieure ( l ). L'humble Auteur de Y Introduction examine attentivement l'opinion de son ami; mais, loin de s'y ranger, dans la seconde édition de son livre il insiste sur les points contestés et donne plus d'étendue aux chapitres qui en traitent , ajoutant des considérations remarquables sur les dispositions intimes qui doivent accompagner « les danses » (p. 151). Il admet la vérité de l'objection qui pourra être faite par « le monde », à savoir qu'il faudra nécessairement que sa Philothée « ayt « le don de Torayson mentale » (p. 364) ; mais cette objection n'amène aucune modification dans sa doctrine, et sert même d'ouverture pour en présenter un nouveau développement.

Conformément à ce même principe, saint François de Sales semble n'attacher qu'une importance secondaire aux actes extérieurs ; il s'arrête surtout à « l'affection » qui les inspire. S'agit-il des divertissements frivoles , voire même dangereux, dans lesquels Philothée pourrait se trouver engagée par les devoirs de sa condition ? « Ce n'est pas mal de le faire, » dit ce Guide éclairé (p. 65), « mais ouy bien de s'y affectionner. » Il va plus loin, et parlant des péchés véniels qui échappent inévitablement à la fragilité humaine : « Ce n'est rien, » affirme notre saint Docteur (p. 64), de les commettre, pourvu qu'ils ne « demeurent » pas dans l'âme par « l'affection », et « que tout aussi tost nous les rechassions et bannis- « sions de nostre conscience. »

D'après les divers avis et règlements donnés à Philothée, c'est toujours par la vie contemplative que doit être animée, fécondée, surnaturalisée la vie active. Ainsi faut-il, qu'au milieu des affaires et occupations extérieures, l'œil de l'âme soit constamment fixé sur Dieu (pp. 171, 255); que les récréations ordinaires ne

( 1 ) Voir la lettre de saint François de Sales à Y Archevêque de Vienne.

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troublent point une sorte de solitude mentale qui doit constituer son élément habituel (p. 224). Nous avons rappelé plus haut comment notre Saint neutralise l'influence pernicieuse qu'exercent les plaisirs mondains en exigeant une sérieuse application aux vérités éternelles. Enfin, c'est encore par le moyen de la « retraitte « spirituelle » que les dernières racines des affections coupables seront extirpées (p. 212).

Il reste maintenant à donner une définition exacte de ce que nous pouvons nommer Y esprit de Y Introduction. Un grand nombre de nos lecteurs seront étonnés si nous avançons que cet esprit est essentiellement l'esprit monastique ou religieux. Cassien avait écrit bien des siècles auparavant : Le but de tous les exercices de la vie solitaire ou ascétique est « que l'âme adhère constamment à Dieu et aux choses divines (0. » L' Introduction est un développement, une application pratique de cette proposition. Si notre Docteur n'use pas des mêmes termes, sa pensée est identique à celle de l'illustre cénobite lorsque, parlant des diverses professions qui appartiennent à la vie active, il dit que « la dévotion « purement contemplative, monastique et religieuse ne « peut estre exercée en ces vacations la » (p. 21). Deux fois dans les Manuscrits originaux (2) est émise cette pensée, que Philothée devra pratiquer, bien qu'à un degré inférieur, les vertus obligatoires aux personnes consacrées à Dieu. Ces affirmations du saint Auteur sont positives, et s'il évita de les livrer au public, c'est qu'il craignait d'aller « trop avant. » Déjà il use de cette discrétion à laquelle les paroles amicales de l' Evoque de Montpellier l'exhorteront plus tard ; il ne veut pas effaroucher les âmes timides, mais les rendre parfaites sans même qu'elles s'en doutent.

L' Introduction venait combattre un préjugé invinciblement ancré dans l'esprit d'un grand nombre de directeurs spirituels, qui ne concevaient pas de perfection en dehors du cloître ou, tout au moins, en dehors

( 1 ) Collatio I, cap. vin.

(2) Voir les variantes, pp. 91*, 94*.

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d'une vie « purement contemplative » dans le monde. Le grand art de l'Evêque de Genève consiste à unir et combiner, de la manière la plus parfaite, la vie de Marthe avec celle de Marie. Tout en démontrant que la perfection est une, qu'elle aura toujours pour fondement essentiel les conseils évangéliques, le Saint rappelle que, pour la majorité des chrétiens, l'esprit de ces conseils suffit. La consécration épiscopale ou la profession religieuse élève l'âme à « Testât de perfection » ; mais « la « perfection mesme » est compatible avec toutes sortes de vocations et professions. Cette observation rentre dans l'exposé du grand principe considéré plus haut, d'après lequel toute la doctrine du Saint est basée sur le mot des Livres sacrés : Dieu regarde le cœur. En effet , Philothée peut , sans renoncer à la perfection, être « riche en effect », pourvu qu'elle soit « pauvre d'affection » ; les personnes mariées, sanctifier les devoirs de leur état, mais à la condition de n'y pas engager leur « affection. » Quant à la première des vertus religieuses, l'obéissance, elle peut être portée presque aussi loin dans le monde que dans le cloître. Combien d'occasions sans cesse renaissantes se présentent en effet à l'âme chrétienne d'assujettir, de plier sa volonté, de la soumettre à celle d'autrui ! Enfin, pour les personnes séculières, le saint Docteur substitue aux vœux, de « fortes et puissantes resolutions » (var. (b), p. 91*), qui doivent former, pour ainsi dire, la solide charpente de leur édifice spirituel.

Ce rapprochement entre la vie religieuse et la vie dévote n'est pas moins remarquable lorsque saint François de Sales traite des vertus : « La seule charité, » dit-il (p. 172), « nous met en la perfection; mais l'obeis- « sance, la chasteté et la pauvreté sont les trois grans « moyens pour l'acquérir. » Dans l'Edition Princeps , ces trois vertus fondamentales avaient été proposées à Philothée avant toutes les autres ; et si, dans Tordre définitivement adopté, le saint Auteur traite en premier lieu de la patience, de l'humilité et de la douceur, c'est qu'il les considère comme étant d'un plus fréquent

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usage, mais non point qu'il leur donne la préférence sur celles qui constituent « les trois branches de la « croix spirituelle. »

Remarquons encore les modèles que le zélé Directeur offre spécialement à sa disciple et les autorités sur lesquelles il s'appuie. Presque tous appartiennent aux Ordres religieux ; d'autres, tels que saint Louis, sainte Elisabeth de Hongrie et sainte Françoise Romaine ont exercé au milieu du monde des vertus toutes monastiques. Parmi les livres qui donnent « lumière pour la « conduite » d'une personne sérieusement chrétienne, notre Saint indique en première ligne « la Vie de la « bienheureuse Mère Thérèse , laquelle est admirable <( pour cela » (p. 108). Il est frappant aussi de constater le grand nombre de conclusions pratiques que notre Docteur tire des écrits de saint Grégoire de Nazianze, « le divin », le reclus, celui qui, de tous les Pères du IVe siècle, mérite par excellence le surnom de contemplatif (0.

On le voit , tous les admirables enseignements de saint François de Sales aboutissent au même résultat, et son système de spiritualité n'a d'autre base que l'esprit de prière , d'autre terme que l'union de l'âme avec Dieu. C'est en adhérant à son divin Principe que l'homme atteint le but de sa création ; l'accomplissement du premier et du plus grand de ses devoirs peut seul lui obtenir la force et la grâce de remplir toutes ses autres obligations.

(1) Les témoignages d'estime que les Ordres contemplatifs ont accordés au chef-d'œuvre de l'Evêque de Genève sont une nouvelle preuve à l'appui de nos affirmations. Dom Innocent Le Masson, célèbre Général des Chartreux (1676-1703), tira de YIntroduction h la Vie dévote un nombre considérable des instructions qu'il adresse à ses religieux. Citons entre autres YIntroduction à la Vie intérieure, rédigée dans le but de les prémunir contre les envahissements du jansénisme : ouvrage qui est encore aujourd'hui le principal manuel de direction des novices chartreux. Voir aussi le traité du même auteur : Direction pour se former au saint exercice de l'Oraison... a l'usage des religieuses Chartreuses de la Correrie.

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§ m. — La doctrine de l'Introduction à la Vie dévote

Nous avons dit ailleurs (0 comment la doctrine de saint François de Sales unit à une grande étendue, par le nombre et la variété des sujets qu'elle embrasse, une solidité à toute épreuve et une parfaite sûreté. La première de ces qualités se rapporte en général à toutes les Œuvres de notre grand Docteur ; la seconde vient d'être suffisamment démontrée par ce qui précède ; dans ce paragraphe nous parlerons surtout de la troisième.

La grande preuve positive de la sûreté de l'enseignement du saint Evêque de Genève est l'autorité dont il jouit parmi les théologiens. Leur sentiment a été confirmé par l'approbation solennelle de l'Eglise elle-même qui, dans le Bref du Doctorat et dans les leçons de l'office de la fête de saint François de Sales, déclare expressément que sa doctrine est aussi « sûre » que « sage. » Une longue expérience pratique de ces enseignements a donné la mesure de leur valeur ; il s'y trouve non seulement « la sainte dévotion, mais aussi « une grande sagesse et discrétion » (p. 217). On pourrait même affirmer que l'excellence de ces avis ressort de la simplicité, de l'affabilité de la méthode employée par notre Saint. C'est insensiblement, d'une manière douce et facile, qu'il élève ses disciples à la perfection, sans jamais lasser leur bonne volonté, sans déconcerter leur faiblesse. Sous cette conduite éclairée, l'âme marchant à petits pas, évite les obstacles à la fois les plus communs et les plus dangereux qui entraveraient ses progrès dans la voie du bien, c'est-à-dire l'orgueil, le découragement, la réaction qui suit inévitablement une tension trop violente.

La dévotion telle qu'elle est expliquée par l'Auteur de Y Introduction est encore parfaitement sûre, parce

( 1 ) Edition actuelle des Œuvres de saint François de Sales, tome I, Introduction générale, pp. lviii-lxviii.

Préface de l'Edition de 1893 xlv

qu'elle s'accommode à toutes sortes de devoirs et de positions. Le chrétien formé à l'école de saint François de Sales n'aura rien dans sa manière d'agir qui puisse exciter une opposition quelque peu fondée de la part de son entourage ; l'intérêt de chacun semble plutôt engagé à favoriser une piété qui, en inspirant un profond oubli de soi-même au profit des autres , adoucit toutes les relations sociales. C'est ce qu'exprimaient naïvement les serviteurs de la sainte Baronne de Chantai , lorsque comparant à la suave conduite de son nouveau Directeur celle d'un austère religieux qui l'avait dirigée précédemment : « Le premier conducteur de Madame, » disaient-ils, « ne la faisait prier que trois fois le jour, et nous en étions tous ennuyés ; mais Monseigneur de Genève la fait prier à toutes les heures du jour, et cela n'incommode personne (*). »

Reste à donner les preuves négatives de la sûreté de l'enseignement de saint François de Sales en répondant aux objections qui ont été soulevées contre certains points de sa morale. Le but du saint Evêque était de ramener à leur véritable point de départ les principes de l'ascétisme chrétien, outrés à cette époque dans des sens opposés. Il fut d'abord accusé de relâchement par les partisans du rigorisme exagéré qui commençait à prendre pied ; et cependant on sait quel juste tempérament il apporte dans ses appréciations sur les bals et les spectacles. Est-il un argument plus victorieux en faveur de sa doctrine que la confiance générale avec laquelle elle a été accueillie, citée, suivie sur ces points controversés, non seulement par les directeurs modérés, mais encore, sauf de rares exceptions, par les théologiens réputés les plus austères ! En effet, comme on Ta dit plus haut, le Saint autorise dans une certaine mesure ces divertissements périlleux lorsque les convenances sociales en font une sorte d'obligation, pourvu, toutefois, que « l'affection » n'y soit nullement engagée. Il serait

( 1 ) Mémoires sur la Vie et les Vertus de sainte J.-F. de Chantai, par la Mère de Chaugy (Paris, Pion, 1874), Partie I, chap. xvn.

xlvi Préface de l'Edition de 1893

superflu, du reste, d'ajouter quelque chose à la réponse faite par l'Auteur dans la Préface du Traité de l'Amour de Dieu aux objections soulevées au sujet des conseils donnés à Philothée. Cette réponse montre combien certains directeurs contemporains exagéraient les principes de la mortification chrétienne , puisque notre Saint se vit contraint d'expliquer de nouveau son opinion et de répéter que les innocents « jeux de paroles, » loisibles pour délasser et récréer l'esprit, ne sont nullement contraires à la vraie piété. Quant à la prohibition si sévère qu'il prononce contre les jeux de cartes , déclarés par lui « récréations naturellement mauvaises, » il va de soi qu'elle porte exclusivement sur la manière dont on usait de ces jeux au XVIe siècle ; l'habileté ayant alors si peu de part au gain, que les cartes pouvaient, et à bon droit, être presque toujours considérées comme un jeu de pur hasard.

Certains écrivains ont avancé que FEvêque de Genève avait modifié quelques points de la doctrine de V Introduction par complaisance pour Henri IV. Il suffit de rappeler les détails donnés plus haut sur les origines de cet ouvrage, pour démontrer la fausseté d'une assertion, aussi peu compatible avec le caractère de Henri IV qu'avec celui de saint François de Sales. Si le grand monarque fut trop souvent la victime des faiblesses de son cœur, du moins la rectitude de son esprit ne lui permit jamais de chercher à les excuser en abaissant le niveau de la vertu.

Il est encore à propos de disculper notre Saint d'une imputation qui, s'adressant à sa personne plutôt qu'à sa doctrine tendrait néanmoins, d'une manière indirecte, à en infirmer la sûreté. Quelques moralistes protestants lui reprochent vivement d'aborder certains sujets d'une nature délicate, dans un ouvrage destiné à être mis entre les mains de tout le monde, et d'employer des expressions et des comparaisons déplacées, à leur avis, sous la plume d'un écrivain religieux. Les auteurs de telles récriminations sont évidemment peu familiarisés avec la littérature et les usages de l'époque. Ils ignorent

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qu'une plus grande largeur d'idées permettait cette simplicité de langage, si choquante pour la pudeur affectée sous laquelle notre société moderne cherche vainement à voiler sa profonde corruption. Plusieurs témoins déposant au Procès de Canonisation, sur la prudence du bienheureux Prélat, affirment positivement qu'il ne se trouve pas dans ses livres une seule page capable de blesser la modestie la plus sévère. La plupart des meilleurs ouvrages religieux publiés par les contemporains du saint Evêque, sont écrits avec une hardiesse d'expression bien autrement forte que tous les chapitres de Y Introduction contre lesquels on a le plus hautement protesté.

Nous ne poursuivrons pas la réfutation des attaques qui ont été dirigées contre la doctrine de saint François de Sales par des censeurs ignorants ou malintentionnés (O. Il reste, toutefois, à élucider une question importante au sujet de laquelle, selon plusieurs hommes prudents et

(1) Dans la préface dont nous avons parlé plus haut (voir p. xxix), au milieu de grands éloges accordés à la doctrine et au style de l'Auteur de Y Introduction, M. de Sacy présente trois objections que nous ne saurions passer sous silence. Voici les points qui, d'après lui, prêtent à la critique : i. — Saint François de Sales permet de « descrier » les hérétiques. a. — Il autorise « les artifices de langage. » 3. — C'est, dit-il, le grand bonheur du chrétien d'être riche en effet et pauvre d'affection, parce que l'on a par ce moyen « les commodités des richesses pour ce monde et le mérite de la « pauvreté pour l'autre. » Nous répondrons à ces allégations : que 1. — Notre Saint ne parle pas des hérétiques individuellement, mais des « sectes des « hérétiques » et des « chefz d'icelles », c'est-à-dire de ceux que l'Eglise nomme archi-hérétiques, de ceux en qui l'hérésie est en quelque sorte personnifiée : c'est donc Yhérésie, et non les hérétiques, qu'il permet de décrier. 2. — Il est évident que par « les artifices de parolles » dont on peut user « quand la gloire et service de Dieu le requièrent, » le saint Evêque entend cette prudence et discrétion dans les discours, non seulement permise mais commandée par la morale chrétienne, alors que de graves intérêts pourraient être compromis par une moindre réserve de langage. 3. — Le « riche » dont il est question dans Y Introduction, doit être entièrement dépouillé de toute h affection » pour ses richesses. Or, on ne peut tirer aucune jouissance personnelle de ce que l'on n'affectionne pas. Ce « grand bonheur » procuré par « les commodités des richesses » n'est donc autre chose que l'immense satisfaction éprouvée par un cœur généreux à soulager la misère du pauvre et à lui faire part de ses biens. Au reste, tout en admettant l'autorité de M. de Sacy comme critique littéraire, nous déclinons absolument sa compétence comme censeur de la morale de saint François de Sales.

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sérieux, notre Saint se serait mépris, non sans doute en matière de théorie doctrinale, mais sur une décision essentielle de direction pratique. Nous voulons parler des dispositions qu'il demande pour la fréquente participation au Sacrement de l'Eucharistie. Disons tout d'abord qu'il est moralement impossible d'imputer à un théologien tel que saint François de Sales une erreur réelle sur une matière d'aussi grave importance : de plus, il ne s'agit pas de prononcer si les règles données à cet égard dans le livre de V Introduction doivent être suivies actuellement , mais bien si elles étaient conformes aux lois et à la doctrine de l'Eglise à l'époque où elles furent formulées. Cette distinction est nécessaire; car les dispositions requises à la fréquente Communion ont été appréciées à divers points de vue, qui varient selon les temps et les lieux. Ces appréciations dépendent de l'influence prépondérante qu'exercèrent tour à tour sur l'enseignement moral de l'Eglise deux considérations d'une nature opposée : la grande révérence due au Corps sacré de Notre- Seigneur Jésus-Christ, les immenses besoins de l'homme pécheur.

Pendant tout le moyen-âge la première de ces considérations avait prévalu, et saint François de Sales s'est certainement distingué parmi ceux qui s'efforcèrent de faire revivre à cet égard l'esprit de la primitive Eglise. Ses interprétations sont aussi larges que celles de ses contemporains et de ses devanciers, saint Gaétan en Italie, Jean d'Avila et Louis de Grenade en Espagne, les Jésuites dans toute la catholicité (*). Aussi, pendant

(1) Dans une lettre ordinairement reproduite au commencement du livre de Y Audi Jïlia, Jean d'Avila dit : « Ceux qui ont éprouvé des touches particulières de la grâce divine et dont on peut constater d'une manière visible les progrès dans la perfection peuvent approcher de la sainte Table chaque semaine, comme saint Augustin le conseille... Il y en a peu à qui il serait profitable de communier plus souvent. » Louis de Grenade est encore plus réservé : « La Communion hebdomadaire, » dit-il, « suffit pour toutes les personnes de piété, quelle que soit leur vertu. » {Mémorial, Traité III, ch. x.) Et ces décisions étaient relativement bénignes, si l'on se reporte à l'époque où saint François d'Assise donnait aux filles de sainte Claire la règle austère où il ne prescrit que six Communions annuelles. (Régula et Vita Sororum Pauperum, cap. m.)

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un siècle entier on accusa notre Saint d'avoir rendu trop facile l'accès à la sainte Table. Depuis lors, la réaction qui suivit la condamnation du jansénisme, les désirs exprimés par notre adorable Sauveur dans les touchantes manifestations de son Sacré-Cœur, amenèrent la sainte Eglise à user d'indulgence relativement aux dispositions exigibles pour la fréquente Communion. Vivre sans « aucune affection au péché véniel » et « avoir un grand désir de se communier », c'était là, aux yeux des casuistes du XVIIe et du XVIIIe siècle, des conditions trop larges pour permettre la Communion hebdomadaire. Certains directeurs modernes , donnant dans l'extrémité opposée , se contentent d'une préparation moindre encore pour la Communion quotidienne. Nous n'avons pas la prétention de les juger; mais nous répétons que nul n'a droit de blâmer notre saint Docteur s'il n'a pas poussé l'indulgence aussi loin qu'eux.

Tel est le véritable point de vue où l'on doit se placer pour établir une juste distinction entre les conditions posées par saint François de Sales relativement à la fréquente Communion, et la pratique actuelle de l'Eglise. Les principes sont les mêmes; seule, l'application de ces principes diffère par suite de circonstances qui ne sont plus aujourd'hui ce qu'elles étaient autrefois. Il existe une certaine analogie entre cette question et celle qui concerne la discipline actuelle des confesseurs relativement à l'administration du Sacrement de Pénitence. Les anciennes règles qui prescrivaient en certains cas de refuser ou de différer le bienfait de l'absolution sacramentelle sont de nos jours , et pour de bons motifs , modifiées dans un sens moins sévère ; mais il ne s'ensuit pas qu'elles n'aient été justes et sages dans leur temps, ou que l'Eglise ait eu tort d'en faire autrefois une application plus rigoureuse.

S'il est injurieux à un Docteur de l'Eglise d'être taxé d'inexactitude pour une décision aussi grave, la manière dont on a voulu expliquer la méprise prétendue de l'Auteur de V Introduction est plus injurieuse encore que l'inculpation elle-même. On a avancé que cette soi-

I Préface de l'Edition de 1893

disant fausse interprétation de la doctrine catholique repose sur l'attribution d'un texte de Gennade à saint Augustin, et sur l'extension abusive donnée à ce texte, extension d'après laquelle notre Saint entendrait du péché véniel ce que l'auteur cité dit seulement du péché mortel. A ceci nous répondons que, même en supposant la première de ces méprises (O, la question demeure ce qu'elle était auparavant. Si les paroles : « De recevoir la Communion de l'Eucharistie tous les « jours, ni je ne le loue ni je ne le vitupère », ne sont pas textuellement de saint Augustin, ce saint Docteur exprime la même pensée en termes presque identiques : « Celui-ci dira que l'on ne doit pas recevoir la sainte Eucharistie tous les jours, cet autre affirme qu'il faut la recevoir chaque jour : que chacun fasse en confiance ce qu'il croit pieusement devoir faire (2). » Ces paroles se trouvent dans un ouvrage dont l'authenticité est incontestable , ouvrage cité dans le même chapitre du Corpus Juris Canonici (3), duquel saint François de Sales a très probablement tiré le texte douteux qui lui est reproché par certains théologiens. La fausse interprétation dont on accuserait notre Saint est relative à la condition posée dans la seconde partie de cette phrase : « mais de communier tous les « jours de Dimanche , je le suade et en exhorte un « chacun, pourveu que l'esprit soit sans aucune affection

(1) Nous ne prétendons pas contredire l'opinion généralement reçue aujourd'hui, d'après laquelle le livre De Ecclesiasticis Dogmatibus est considéré comme étant l'œuvre de Gennade ; nous nous demandons seulement si saint François de Sales ne pouvait pas parler comme il le fait dans Ylntroduciion sans vouloir se prononcer sur un point qui n'était pas en question.

II pouvait s'exprimer selon la façon ordinaire de son époque, tout en réservant son sentiment particulier. La divergence des avis à cet égard devait lui être connue, car l'édition du Corpus Juris Canonici publiée en 1580 par les ordres de Grégoire XIII, était certainement en usage à l'Université de Padoue : dans cette édition même le doute est soulevé, et une note donne le sentiment de saint Thomas et d'autres imposantes autorités en faveur de Gennade.

(3) « Dixerit quisquam non quotidie accipiendam Eucharistiam, alius affirmet quotidie; faciat unusquique quod secundum fidem suant pie crédit esse faciendam. » (Epist. cxvn (liodie liv), ad Januarium, cap. m.)

(3) Decreti III» Pars, Dist. II, c. xm.

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« de pécher. » Or, saint François de Sales n'a pu mal interpréter ce passage, puisqu'il ne l'interprète pas du tout. L'étude attentive du chapitre entier De la fréquente Communion ne laissera pas de doute sur l'intention du Saint. Dans l'Edition Princeps , dans les variantes pleines d'intérêt tirées du Manuscrit original, cette intention est encore plus explicite. L'Auteur de Y Introduction ne dit pas que saint Augustin parle du péché véniel ; il assume lui-môme la responsabilité de cette grave extension, ajoutant même deux conditions supplémentaires à celle qu'il vient de poser. C'est notre Docteur qui établit le principe du « grand c désir de se communier, » et l'applique à la Communion hebdomadaire. De plus, il avoue dépasser saint Augustin sur un autre point essentiel, en exigeant de l'âme qui souhaite communier souvent non seulement l'exemption de « l'affection de pécher, » mais encore de toute « affection au péché. » Il a semblé nécessaire d'insister sur ce point, afin d'écarter toute ombre d'une doctrine que l'Eglise offre avec tant d'éloges, comme une règle sûre à tous les fidèles (*).

L'expression qu'emploie saint François de Sales lorsque parlant de la Communion quotidienne il ne blâme « ni ne « loue absolument » cette sainte pratique, sous-entend le prudent discernement avec lequel un sage directeur doit s'abstenir de conseiller indistinctement à chacun ce fréquent accès à la sainte Table. Il est hors de doute

( 1 ) Les encouragements donnés par le Catéchisme du Concile de Trente à la participation quotidienne au Sacrement de l'Eucharistie se rapportent surtout à l'excellence intrinsèque de cet auguste Sacrement et supposent les dispositions requises dans Tânie qui s'en approche. On ne l'a peut-être pas assez remarqué : le Catéchisme ne conseille pas indistinctement aux fidèles la Communion quotidienne, mais il recommande à tous de mener une vie si sainte qu'elle leur permette d'aspirer légitimement cà cette inappréciable faveur. Du reste, si le Catéchisme ne spécifie pas toutes les dispositions requises à cet égard, il en suppose implicitement de plus parfaites même que celles indiquées par saint François de Sales. Tout en établissant la théorie du grand avantage de la Communion quotidienne, c'est avec de justes réserves qu'il en recommande la pratique, et dans certain cas il engage les fidèles à plusieurs jours de préparation avant de recevoir la sainte Eucharistie. Aux séminaristes mêmes le Concile de Trente ne prescrit que la Communion mensuelle. (Sess. xxiii, de Reform., cap. xvin.)

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que notre Saint appréciait hautement les avantages de la participation journalière à l'auguste Sacrement de nos autels ; sa pensée à cet égard ressort clairement des conseils qu'il adresse à Philothée (p. 122) : « Communies « souvent, » lui dit-il, « et le plus souvent que vous « pourrés, avec l'advis de vostre père spirituel. » On peut donc appliquer à notre Docteur ce que la Glose dit de saint Augustin : « Il parle de la sorte sans présumer de l'état intérieur de la personne à qui il s'adresse et sans savoir si elle est digne d'une telle faveur ; » ou, selon l'expression de Raymond de Capouel1), « c'est comme s'il disait qu'il est avantageux de recevoir ce Pain de vie, mais que telle occurrence pourrait se présenter où cette réception nuirait à l'âme au lieu de lui être profitable. »

§ iv. — La forme et le style de l'Introduction à la Vie dévote

Saint François de Sales ne possédait pas seulement la science de la morale chrétienne, il avait au plus haut degré l'art d'exposer, de développer ses propres pensées et ses connaissances acquises, il savait entrer en rapports intimes avec le lecteur, le captiver, le convaincre et l'émouvoir. Tout ce que nous avons dit (2) de la forme et du style des écrits du saint Auteur s 'appliquant par excellence à V Introduction à la Vie dévote, nous n'y reviendrons pas ici : quelques caractères spéciaux à cette œuvre attireront seuls notre attention. Embrassant dans toute leur étendue les nécessités spirituelles de la société de son temps, notre grand Docteur voulut que son livre fût utile et accessible à tous : dans ce but, il s'efforça de rendre sa diction aussi attrayante que persuasive ; il se proposa, pour ainsi dire, de faire appel à chaque âme en particulier, afin de la familia-

(1) Vita S. Cath. Senens., Pars II, cap. xvn.

(2) Tome I de l'Edition actuelle, Introduction générale, pp. lxviii-lxxviu.

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riser avec les devoirs de la vie chrétienne et de lui indiquer les moyens précis de les remplir.

Le premier caractère du livre de Y Introduction est donc d'être universel. A l'époque où il parut, on était arrivé à considérer la piété comme l'apanage du très petit nombre : d'après l'opinion générale, une vie pieuse n'était possible que dans le cloître, ou du moins fallait-il, pour la mener dans le monde, briser tous les liens de société et se créer une existence à part. D'un autre côté, les égarements des soi-disant réformateurs ne montraient que trop les inconvénients qu'il y aurait à conseiller indistinctement la lecture des Livres sacrés à la généralité des fidèles, qui ne seraient à même ni de les apprécier ni de les comprendre. Notre Saint, d'un coup d'œil, saisit les difficultés complexes de la situation et sut y porter remède. Par l'entremise de ce Maître si sage, la sainte Eglise ouvrait à tous ses enfants les portes du sanctuaire de l'ascétisme, tout en établissant de justes barrières pour le protéger contre l'irrévérence et la présomption. Le cénobite, le contemplatif puisera désormais dans Y Introduction des conseils propres à diriger son vol vers les hauteurs de la spiritualité, tandis que le chrétien vivant au milieu du monde, y trouvera le secret d'harmoniser les exigences de sa situation avec les maximes de la vie parfaite.

Il fallait encore rendre la vertu attrayante, et cette tâche était facile au cœur si bienveillant de saint François de Sales, porté naturellement à se faire tout à tous pour les gagner tous. Peut-être est-ce là le côté le plus important de la mission qui lui fut confiée, la sûreté de sa doctrine y étant essentiellement intéressée. Il eût été inutile, en effet, d'offrir aux chrétiens un idéal de perfection, sans leur inspirer en même temps le désir de le réaliser. Trop souvent la vertu leur avait été présentée sous des traits rebutants , dont le seul aspect paralysait l'essor des volontés les plus droites et les plus énergiques. Ces volontés, il fallait les élever, les ramener à un idéal vrai, mais aimable et accessible à tous. Quelques-uns ont

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écrit que saint François de Sales avait charmé les âmes en prêtant à la dévotion des dehors séduisants ; qu'il l'avait déguisée pour la rendre agréable, comme on dissimule l'amertume de quelque médicament en l'enveloppant dans le sucre ou le miel. Cette accusation est imméritée. Le talent de notre Saint est de montrer la vertu sous ses couleurs naturelles, dans sa forme austère et divine, et de la faire aimer malgré cela et même à cause de cela. Loin de vouloir la déguiser, il l'a dépouillée des voiles qui la rendaient parfois méconnaissable. Selon l'expression de Tertullien (*), il en appelle à l'âme naturellement dévote ; et les gens les plus vicieux , alors même qu'ils n'auraient pas le courage d'adopter ses maximes , ne sauraient se défendre d'admirer la dévotion telle qu'elle est dépeinte aux yeux de Philothée (2). Toutefois, ce n'est pas seulement en exposant la vertu sous son vrai jour que saint François de Sales gagne et attire les cœurs : la puissance de son livre provient en grande partie de la charité qui inspire ses conseils, de l'onction avec laquelle ils sont exprimés. Ce n'est plus ici l'intrépide polémiste luttant contre les adversaires de la foi, c'est le bon et tendre père instruisant ses enfants dans la paisible atmosphère du foyer domestique.

Enfin , dans son enseignement essentiellement pratique, l'Auteur de V Introduction ne se borne pas à poser les principes ; il en déduit les conséquences et en fait des applications particulières. Ce procédé, en évitant à l'intelligence du lecteur un travail qui éparpillerait ses forces, lui permet de concentrer l'énergie de sa volonté dans l'élection du bien connu, que cette volonté embrasse et auquel elle s'abandonne tout entière. Pour

( 1 ) <( Anima naturaliter Christiana. » [Apologet., cap. xvn.) (2) Plusieurs témoins du Procès de Canonisation parlent de l'influence moralisatrice des écrits du bienheureux Prélat. « Je sçay et ay entendu des personnes vitieuses et du tout despravées en faire tant d'estat, et nommément du livre de Y Introduction, » dit Mme Amelot, « qu'ilz preferoient ce livre à tous ceulx de nostre temps, et disoient qu'ilz croyoient que le Sainct Esprit les eut dictés et en fut autheur. » {Process. remiss. Parisiensis, ad art. 44.)

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atteindre ce but avec plus d'efficacité, notre Saint garde donc à son livre la forme persuasive du discours ; on croit l'entendre s'adresser toujours aux âmes privilégiées qu'il avait premièrement en vue lorsqu'il rédigeait ces pages incomparables.

Le nom de saint François de Sales est tellement uni à cette création de son génie, que l'on ne saurait évoquer le souvenir de « Philothee » sans rappeler en même temps celui de notre Docteur (x). C'est avec une parfaite aisance, un tact exquis que le personnage de Philothee est soutenu pendant tout le cours de l'ouvrage : tantôt on s'y intéresse, on s'y attache comme s'il s'agissait d'un être connu et aimé; d'autres fois, on subit plus profondément encore le charme de la parole inimitable de notre Saint, il semble qu'elle nous soit personnellement adressée, et le lecteur se figure sans peine être lui-même une autre Philothee. L'origine de Ylntrod notion, la manière plus ou moins directe dont les avis qui la composent visent telle ou telle personne (2) favorise encore cette douce illusion.

Nous résumerons en peu de mots les qualités spéciales du style de Y Introduction. La clarté y paraît constam-

( 1 ) Il est intéressant de remarquer la prédilection de saint François de Sales pour cette dénomination de Philothee , comme personnification de l'âme dévote. C'est encore à Philothee qu"il s'adresse dans le Manuscrit du Traité de l'Amour de Dieu, et cette appellation ne fait place à celle de Theotime qu'au moment même de l'impression. Enfin , Philothee reparaît dans des manuscrits vraisemblablement destinés à faire partie de celui des traités de la grande « Œuvre theandrique », qui aurait été intitulé : Pratique des Vertus. Voir Ch.-Aug., Hist., liv. X; le Chanoine Magnin parle aussi d'un livre « que le Serviteur de Dieu avoit projette soubz le tiltre de Praticque familliere des vertus. » [Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 27.)

(2 ) On a conservé le souvenir de quelques-uns de ces personnages. Ainsi, par exemple, la Mère de Chaugy nous apprend que notre Saint avait en vue M. et Mme Joly de La Roche quand il recommande à Philothee d'être « soigneuse et diligente en tous les affaires. » Ce pieux gentilhomme et sa vertueuse épouse, dont la fille fut une des premières compagnes de sainte Jeanne-Françoise de Chantai, menaient une vie des plus exemplaires; mais leurs pratiques de dévotion étaient indiscrètement multipliées au point de leur ôter le temps nécessaire pour vaquer aux affaires de leur famille et au soin de leur temporel. (Vies de quatre des premières Mères, p. 468, Edition Poussielgue, Paris,. 1892.)

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ment, et sera doublement remarquée si l'on compare ce livre aux œuvres ascétiques contemporaines, ou peu antérieures, telles que la Perle evangelique, la Vraie Méthode de servir Dieu, et semblables traités de dévotion. Sous le rapport des définitions exactes et de l'ordre parfait qui préside à la distribution des matières, l'ouvrage de l'Evêque de Genève est même bien supérieur au Combat spirituel.

Quant à la force de la diction de notre Docteur, elle est constatée et admirée par les critiques les moins suspects de partialité. « Voyons-le dans son élan intérieur, » dit sainte Beuve U), « démêlons le jet de la source à travers son imagination vive, abondante, et si riante qu'elle paraît d'abord enfantine. » Souvent aussi cette force latente éclate au dehors, selon la remarque de M. de Sacy (2) : « Saint François de Sales, » dit-il, « est un excellent écrivain : il n'a pas seulement la clarté et le naturel, il a aussi l'abondance, la richesse de l'expression ; il a des tours piquants, des phrases vives et des traits qui frappent. On s'étonne de rencontrer au milieu de ce style tout fleuri, qui s'étend et se développe à son aise, des sentences à la Sénèque , hardiment coupées et lancées comme une flèche. » Tout, en effet, est admirablement combiné pour produire dans le style de V Introduction cette qualité si remarquable et si peu remarquée : la puissance des arguments, la vigueur des déductions, la beauté des figures. Tour à tour, de majestueuses prosopopées, des apostrophes touchantes, de brillantes antithèses ajoutent à l'énergie de la pensée. Il n'est pas jusqu'au glaive de l'ironie, si habilement manié jadis contre les antagonistes de la Croix, qui ne brille encore quelquefois entre les mains de FAuteur de X Introduction, quand il s'agit de stigmatiser « le monde » et « les mondains », si empressés, dit-il, à guérir les dévots « de l'humeur hypocondriaque et de « la jaunisse » (p. 290). D'autres fois, ce glaive attaque

(1) Lundis, 3 janvier 1853.

(2) Voir TEtude citée plus haut, p. xxix.

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« l'avare » qui ne veut pas avouer de l'être et qui , <( emmi ses ardeurs et chaleurs plus excessives, se vante « de la plus douce fraischeur du monde » (p. 186). Les aspirants à la vie parfaite sentent parfois aussi la pointe de cette arme dirigée contre les prétentieuses aspirations qui les porteraient à « voler avant d'avoir des u aisles, » à vouloir tout-à-coup « estre des anges » alors qu'ils « ne sont pas seulement bons hommes ; » ou encore, contre les travers qui les empêchent d'avoir « l'esprit juste et raysonnable. »

Mais la force de raisonnement du saint Docteur est surtout appréciable par le résultat de ses enseignements. Sous leur influence, les obstacles s'aplanissent, la pratique de la vertu est moins ardue, la victoire sur soi-même plus assurée. « Il ne pouvait pas élargir la voie étroite, à Dieu ne plaise, » dit le Cardinal Wisemanl1), « mais il en a arraché bien des épines, il a débarrassé le chemin des lourdes pierres qui l'encombraient. Sur combien d'abîmes n'a-t-il pas jeté des passerelles, que de sombres labyrinthes , que de tortueux dédales sont éclairés par son flambeau bienfaisant ! N'a-t-il pas rendu la méditation plus facile, la prière plus confiante, la Confession moins pénible, la Communion plus fructueuse ? Sous l'entraînant empire de sa parole, les scrupules deviennent moins persistants, les tentations moins redoutables, le monde moins séduisant, l'amour de Dieu plus pratique, et la vertu plus aimable. »

Quelques littérateurs, se plaçant à un faux point de vue, ou jugeant d'une manière trop superficielle le livre de Y Introduction, ont prétendu que Y imagination poétique de l'Auteur y joue un trop grand rôle et affaiblit la force de sa diction. Ils auraient dû remarquer que ces figures, tantôt riantes, tantôt majestueuses, semées à travers la trame du discours, ont pour fin de l'éclairer plutôt que de l'orner, bien que l'un et l'autre but soient obtenus en même temps.

(1) The true spiritual Conférences of S. Francis of Sales... with a Préface hy His Eminence Cardinal Wiseman. London, 1862.

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Du reste, les images ne sont pas prodiguées sans goût et comme au hasard : elles naissent, pour ainsi dire, du sujet lui-même, et la manière si gracieuse, si naturelle dont elles se présentent, en fait le principal charme. On ne les trouve plus là où elles ne sont pas utiles pour éclairer le raisonnement, ou rendre la pensée saisissable, presque tangible. Nous ne contesterons pas néanmoins qu'il se trouve dans Y Introduction des figures qui paraissent quelque peu recherchées ou qui semblent manquer de naturel et d'à-propos ; mais, pour porter un jugement sûr à cet égard, il faut étudier l'ouvrage dans l'esprit même qui l'a inspiré. C'est un traité didactique, et le lecteur y est considéré comme un disciple avide de s'instruire ; il n'est donc pas superflu que la même pensée lui soit proposée sous divers aspects. U Introduction demeure, malgré cela, d'une simplicité remarquable pour l'époque où elle a été composée.

Toutefois, la teinte dominante du style de ces pages c'est ce que nous pouvons nommer la cordialité. Elles sont imprégnées de suavité et de tendresse, « le cœur y « parle au cœur, » l'Auteur y répand son âme aimante et , par la douce tyrannie de l'amour , il exige de son lecteur un retour d'attachement. Il veut que non seulement Philothée obéisse à ses avis , mais qu'elle soit « fort affectionnée a suivre » son « conseil. » Cette tendresse , qu'est-il besoin de l'apprendre à quiconque connaît notre Saint, n'est pas inspirée par des sentiments profanes ; c'est le feu de la charité qui anime l'Ecrivain et donne à son livre un surnaturel et irrésistible attrait. Cette divine flamme, dont l'influence est toujours sensible, éclate avec plus de véhémence dans les cinq « Considérations » de la dernière Partie, lesquelles résument tout l'enseignement de FAuteur de V Introduction et rappellent les principales caractéristiques de son style.

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§ v. — Rapports de V Introduction avec les autres écrits

de saint François de Sales

La vie de l'Auteur reflétée dans son livre

La principale affinité qui existe entre Y Introduction et les œuvres polémiques de notre Docteur est qu'elles tendent toutes au même but, bien que par des voies différentes. Evidemment, l'objectif de Y Introduction est d'inculquer des vérités morales, mais tout l'ensemble de ce livre est une attaque indirecte contre l'hérésie. L'Archevêque de Vienne exprime délicatement cette pensée dans la lettre de félicitation qu'il adresse à l'Evêque de Genève (0 : « Continuez de servir d'instrument à la divine Sagesse, rembarrant l'erreur des hérétiques par la doctrine des Controverses, et conduisant les volontés dépravées dans le chemin de la vertu par vos traités de pieté et de dévotion. Sans doute, la reformation des mœurs esteindra les hérésies avec le temps, comme leur dépravation les a causées, puisque l'heresie n'est jamais le premier péché. » Notre Saint lui-même aimait à rappeler modestement les fruits de conversion opérés par son ouvrage ascétique ^3).

Il resterait à faire certains rapprochements entre le traité des Controverses et celui dont nous nous occupons

( 1 ) Voir plus haut, p. xxv.

( 2 ) Voici ses paroles dans la lettre au P. Antoniotti, citée plus haut (note (i), p. xxm ) : «... et elle (V Introduction) a servi encore à convertir les hérétiques, « comme le P. Jacques Gaultier, de la Compagnie, affirme, au dix-septième « siècle de ses Tables Chronographiques. »

Voir la première édition latine de la Tabula Chronographica Status Ecclesiœ a Christo nato ad an. MDC XI V (Lugduni, mdcxvi). Nous citons ici le passage du P. Gaultier, parce qu'il contient la première allusion faite par les historiens au livre de YIntroduction : « Franciscus de Sales, Genevensis Episcopus, divinitùs hoc tempore electus ad impugnandum , tum vitœ sanctitate quant religiosissimis scriptis, prœcipuum nostrorum malorum seminarium : François de Sales, Evêque de Genève, lequel la divine Providence a choisi dans ces temps pour combattre la principale source de nos malheurs, soit par la sainteté de sa vie,. soit par des écrits pleins de piété. »

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actuellement, qui, l'un et l'autre, ont été désignés par l'Auteur sous le même nom de « Mémorial!1). » Les analogies qu'il y aurait à signaler entre ces écrits commencent dès les premières pages : l'ingénieuse comparaison de « la bouquetière Glycera », dans la Préface de V Introduction, rappelle le novè non nova de l'Avant-Propos des Controverses ; et en entendant notre Saint expliquer l'apparition de ses « mémoires » et se retrancher modestement derrière l'avis de ce « grand, docte et dévot Religieux » qui, dit-il, « m'exhorta « fort de les faire publier » , on se souvient du jeune controversiste s'excusant auprès de « Messieurs de « Thonon » d'oser leur adresser la parole par « escrit », et rejetant sur les sollicitations de ses amis la responsabilité de cette audace prétendue.

Les nombreux rapports que présentent les lettres de saint François de Sales, de 1602 à 1608, et les avis contenus dans V Introduction ont été suffisamment indiqués dans la première Partie de cette préface. Quelques-unes des mêmes pensées se retrouvent dans les autres travaux de cette période, notamment dans V Advertissement aux Confesseurs et le Traité de la Prédication. Il a été dit plus haut que le saint Evêque se plaisait, dans ses lettres de direction, à développer, commenter, présenter sous des aspects nouveaux les leçons de son manuel ascétique, renvoyant souvent à cet ouvrage les âmes dont il avait accepté la conduite. C'est ainsi que la correspondance de notre Saint complète cet admirable livre , ou enseigne la manière de mieux utiliser les richesses spirituelles qui y sont renfermées.

On trouve plusieurs points de contact entre Y Introduction et le Traité de V Amour de Dieu; l'un est, en quelque sorte , la continuation et le complément de l'autre. Ainsi, dans les conseils donnés à Philothée il n'est parlé que d'une manière indirecte des vertus de foi , d'espérance et de charité, l'Auteur se

( 1 ) Cette dénomination est encore appliquée par notre Saint à son Advertissement aux Confesseurs ; elle se trouve dans la courte adresse qui précède cet ouvrage.

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réservant d'offrir ces importantes matières aux méditations de Théotime. D'autres remarques intéressantes sont réservées pour l'Introduction au Traité de r Amour de Dieu.

L'étude des relations frappantes qui existent entre Y Introduction et le caractère, les mœurs, la vie entière de son Auteur offre encore plus d'intérêt. S'agit-il d'écrits purement dogmatiques ou polémiques, il suffit pour les accepter d'être convaincus du savoir de l'écrivain , de la sûreté de sa doctrine ; mais , pour mériter une juste confiance, les traités de morale doivent être l'œuvre d'auteurs dont la vie soit conforme aux maximes qu'ils enseignent. Quelle sécurité pour l'âme pieuse si elle sait que les recommandations proposées à sa bonne volonté ou offertes à sa méditation, ont soutenu victorieusement le creuset de l'expérience ! Cette certitude est donnée au lecteur de l'ouvrage dont nous traitons. Il pénètre jusque dans les plus intimes profondeurs de l'esprit et du cœur de saint François de Sales, dont ce livre est une lumineuse révélation.

Un des principaux témoins du Procès de Canonisation (0 dit avoir souvent pris Y Introduction en main, pour confronter les enseignements contenus dans ce volume avec les actions du bienheureux Prélat, sans que jamais il ait pu constater le moindre désaccord entre la théorie et la pratique. Aussi, pour décrire les vertus du Serviteur de Dieu devant la Commission, il se contenta souvent de lire des extraits de ses œuvres ascétiques : la « musique notée » dans ces pages était la « musique chantée » de cette belle vie. On peut donc en toute vérité appliquer à saint François de Sales et à son livre ce que saint Grégoire avance sur l'illustre Patriarche des moines d'Occident et sur sa Règle!2) : « Si quelqu'un désirait connaître plus intimement les

(1) Amblard Comte, professeur au collège Chapuis (Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 44).

(2) Lib. II, Dialogorum (Vita S. Benedicti), cap. xxxvi.

lxii Préface de l'Edition de 1893

mœurs et la vie de saint Benoît, qu'il étudie sa Règle ; il y trouvera tous les éclaircissements désirables, car ce saint homme ne pouvait en aucune façon vivre autrement qu'il n'a écrit. »

La présente Edition de l'Introduction à la Vie dévote

Le texte adopté pour cette Edition définitive est, comme il a été dit plus haut, celui de 161 9 ; seulement, l'orthographe personnelle du Saint et une ponctuation régulière y ont été introduites. L'Edition Princeps est donnée en Appendice dans sa forme absolument originale sauf la rectification de quelques fautes d'impression très évidentes ( J ).

Les légères divergences qui existent entre l'édition de 161 9 et les trois précédentes étant indiquées en variantes, la nouvelle publication offre simultanément au lecteur toutes les modifications que saint François de Sales a fait subir au texte dans les éditions imprimées par ses soins (2). Enfin, la pensée primitive de l'Auteur

(1) Le seul exemplaire connu de l'édition de 1619 a été obligeamment communiqué par les Bénédictins anglais de Belmont, Hereford (Angleterre). Le livre est un in-12 de 660 pages; l'Oraison dédicatoire et la Préface (pp. 24), ainsi que la Table des Matières à la fin du volume (pp. 12), ne sont pas paginées.

De l'Edition Princeps, deux exemplaires seulement sont connus, l'un desquels appartient au premier Monastère de la Visitation d'Annecy. C'est aussi un in-12, de 466 pages (la pagination est fautive à partir de p. 432) ; pages non chiffrées, 24 et 12.

(2) Un exemplaire de la seconde édition (in-12, pp. 646; non chiffrées, 24 et 16) est conservé au même Monastère d'Annecy.

Pour faciliter le travail de confrontation, la famille Furet, de Salins, a bien voulu prêter aux éditeurs un autre volume de la seconde édition, mais datée de 1610, et d'un tirage différent de celui qui est gardé à Annecy ; plusieurs fautes d'impression y sont corrigées de la main du Saint. On y lit l'inscription

Préface de l'Edition de 1893 lxiii

reparaît avec tout son charme dans les variantes des Manuscrits, soit de la première, soit de la seconde édition.

Nous nous proposons d'abord de démontrer la supériorité du texte de notre Edition sur celui qui est généralement adopté dans les publications contemporaines. Suivront une étude des Manuscrits originaux avec un exposé des principes orthographiques, et enfin un rapide coup d'œil sur les travaux complémentaires des éditeurs.

C'est à M. l'abbé Crélier, l'un des ecclésiastiques les plus distingués qui aient travaillé à l'édition Vives, que l'on doit ce qui pourrait être appelé le texte moderne de Y Introduction , texte reproduit par Migne et la plupart des éditeurs qui ont suivi. Il laisse beaucoup à désirer sous le rapport de l'exactitude, car pour le fixer nulle édition originale n'avait été consultée. M. Crélier, n'ayant pas les moyens de puiser aux sources, s'était fondé uniquement, ainsi qu'il l'explique lui-même dans

suivante : « Illustre François de Sales, Prince et Evêque de Genève, a envoyé ce livre corrigé de sa main, depuis Annecy, en 1611, par noble Guyon Cécile de Salins, à demoiselle Antonia Rousselet, mère de noble Jean de Ville, fils de noble Louis de Ville qui avoit mérité l'honneur et la bienveillance de ce Prélat, en voyageant avec lui. »

Son Excellence le Prince Chigi , appartenant à la famille du Pape Alexandre VII par qui saint François de Sales a été canonisé , usant d'une égale obligeance, a envoyé à Annecy un exemplaire de la troisième édition (in-12, pp. 660; non chiffrées, 24 et 12), portant cette inscription autographe de l'Auteur :

f « Fay Jésus ma douce vie « Que mon ame en toy ravie « N'ayt ni playsir ni support <i Qu'en ta triomphante mort.

« Lautheur donne ce livre a M. Loùyse de La Chambre, religieuse a « Baume, sa chère Nièce.

« Franc3. E. de Genève. »

Enfin, l'exemplaire de l'édition de 1616 (in-32, pp. 834; non chiffrées, 28 et 18) qui a fourni les variantes reproduites dans le présent volume, appartient à M. le Chanoine Brasier, actuellement Prévôt du Chapitre et Supérieur du premier Monastère de la Visitation d'Annecy.

lxiv Préface de l'Edition de 1893

sa préface, sur le texte inséré dans les Œuvres complètes de 1641 et 1663, sur l'édition du Louvre de 1641 et sur celle de Rouvelin, 1644 (O.

Les trois premières éditions sont presque identiques, et reproduisent , sauf de légères variantes , celle de 161 6. Cette dernière, comme on le sait déjà, tout en conservant certaines imperfections, est supérieure aux précédentes, l'une des améliorations les plus utiles qu'elle ait subies étant la suppression de certains membres de phrases superflus. (3) Il eût été plus avantageux à M. Crélier de se conformer exactement à ce texte, malgré ses défauts, plutôt que de prendre pour base celui de 1644 : <( Cette dernière édition, » dit la préface de l'éditeur, « nous a fourni plusieurs excellentes leçons et des corrections importantes ; » or, elle est une simple reproduction de la troisième, soit celle de 16 10, et n'offre d'intérêt qu'au point de vue typographique. Accordant une confiance absolue à cette leçon, et ne soupçonnant pas l'existence d'un texte définitivement fixé, M. Crélier réintègre dans son volume diverses phrases abandonnées par l'Auteur : en un mot, il annule les retouches successives apportées à ce chef-d'œuvre par le pinceau de l'Artiste incomparable qui l'a produit, et le travail du Saint est de la sorte arriéré de dix ans. De là, l'opportunité, pour ne pas dire l'indispensable nécessité, de la restitution du texte véritable.

Les Manuscrits appartenant au texte définitif de Y Introduction, et conservés au Monastère de la Visitation d'Annecy, peuvent être partagés en trois groupes, selon l'ordre de leur rédaction :

(1) Introduction à la Vie dévote. Par François de Sales, Evesque de Genève. Quatriesme édition, en laquelle tout a esté reveu, corrigé et augmenté par l'Autkeur. A Paris. De l'imprimerie des nouveaux caractères invente^ par Pierre Moreau, Me escrivain juré a Paris. Et se vend au Palais, en la salle Dauphiné, à l'enseigne de la Vérité, par F. Rouvelin. 1644.

Le livre est imprimé en caractères cursifs ; chaque page est tirée sur une planche burinée et forme ainsi une véritable gravure.

(2) Les principaux exemples de ces suppressions se trouvent pp. 9, ai, 109, 133, 213, 286, 358.

Préface de l'Edition de 1893 lxv

1. Dix-huit pages autographes, faisant partie du premier travail de l'Auteur pour sa seconde édition!1).

2. Cinquante-huit pages détachées, de diverses mains, mais corrigées par le Saint ; se rapportant en partie au même travail que les pages autographes, en partie à une recension postérieure.

3. Un volume de deux cent trente-deux pages, avec quatorze pages détachées, de la main de M. Michel Favre, aumônier de l'Evêque de Genève. Ces feuilles, également corrigées par le saint Prélat, représentent son dernier travail pour la seconde édition , et servirent peut-être pour l'impression!2).

Les Manuscrits de V Edition Princeps consistent principalement en un cahier de quatre-vingt-six pages, écrit par le secrétaire Thibaut (3) et conservé au Monastère de la Visitation d'Annecy ; deux pages entières, les titres des chapitres, et plusieurs passages plus courts sont de la main du Saint (4). Douze pages du même cahier, dont cinq autographes, se trouvent au Monastère

( 1 ) Ces pages autographes correspondent aux passages suivants de l'Edition actuelle : p. 2 , var. (a) ; p. 8, var. ( d ), (e); p. 139, var. (a ) jusqu'à p. 142 , ligne 4 de la var.; Partie III, chap. xvin, texte et variante ; chap. xxi, texte et variantes; pp. 215, 216, var. (f ); p. 235, p. 236, 11. 1-4; p. 251, ligne 7 jusqu'à la fin du chap.; pp. 263-267, var. ( a ); p. 287, var. (c) ; pp. 318-321, var. (f ).

(2) Les Mss. ne contiennent rien de la Préface, à l'exception des variantes reproduites p. 8. Certaines parties du texte y manquent également ; ces lacunes sont indiquées dans les notes, pp. 108, 216, 294, 337. Voici les principaux passages de la présente Edition qui existent en autographe dans les Mss. des groupes 2, 3. Page 20, lignes 8, 9; p. 62, dernière phrase du chap. xxi; p. 94, 11. 7-15; p. 99, 11. 8-12; p. 127, 11. 28-31; p. 133, sept premières lignes du chap. m ; p. 138, dernière phrase de ce même chapitre ; p. 144, var., 11. 9-1 1 et 19-22; p. 165, 11. 20-22; p. 199, 11. 11-16; p. 215, 11. 19-26; p. 271, 11. 9-14 et 27-32; p. 272, 11. 1-3; p. 275, 11. 19-21; p. 332, var., 11. 20-29.

(3) Voir plus haut, p. xvn ; cf. les lettres du 24 janvier et du 3 mars 1608, adressées par saint François de Sales à sainte Jeanne-Françoise de Chantai.

( 4 ) Les passages où le Ms. fait défaut ont été signalés dans les notes, pp. 67*, 80*, 118*, 141*, 166*. Quant aux principaux passages autographes de ce Ms., ils sont reproduits aux pages suivantes de l'Edition actuelle : page 69*, lignes 18-23; P- 7^*> ^* *j 2 ^u cnaP- x> et var. (a ), (b), (c); p. 77*, dernière phrase de la var. (h) ; p. 82*, 11. 12-19 ; p. 84*, 11. 1-4 ; p. 87*, 11. 9-14; p. 88*, dernière phrase du chap. xini; p. 92*, chap. xvn, 11. 2-9; p. 93*, var., 11. 14-19; p. 94*, var., 11. 1-20; p. 112*, 11. 8-16; p. 116*, 11. 1-3 ; p. 117*11. 3, 4 et 12-15; p. 145*, douze dernières lignes du chap.; p. 146*, premier alinéa; p. 155*, dernier alinéa du chap. lui; pp. 165*, 166*, var. (a), sauf les cinq premières lignes.

lxvi Préface de l'Edition de 1893

de la Visitation de Milan (0. Mgr Foschi, Evêque de Cervia , dans la province ecclésiastique de Ravenne , possède aussi deux pages autographes ( 3 ).

Pour se convaincre de l'importance de ces Manuscrits, le lecteur n'a qu'à comparer avec le texte les variantes fidèlement reproduites en regard. Il n'est pas jusqu'à certains mots biffés par le saint Auteur lui-même qui n'aient un grand intérêt, et que l'on ne se soit fait un devoir de faire figurer dans ces variantes, tout en les distinguant par des signes conventionnels. On peut voir entre autres, dans les pages 86*, 88*, quelques exemples des nuances dont les mots raturés , « mortellement , » « mortel, » « bien, » revêtent la pensée. Si l'on objectait qu'il est injurieux pour un écrivain de faire revivre des expressions qu'il a rejetées à un second examen, nous répondrions que ces réintégrations n'ont certainement pas pour but de revenir à la leçon abandonnée; elles sont présentées comme une curiosité littéraire , comme un

( 1 ) Le Ms. de Milan, découvert après l'impression du présent volume, correspond presque mot à mot avec les chapitres xxxv, xxxvi, xxxvn (premier alinéa), xxxx, xxxxi (jusqu'à p. 135*, ligne 2) delà deuxième Partie. Il faut donc modifier la remarque (a), p. 118*. Les chapitres xxxv-xxxvn et xxxx (trois premiers alinéas) sont de la main du Saint. Un seul passage s'y trouve en plus de ce qui est dans le texte imprimé : c'est la fin d'un chapitre qui, dans le Ms., précède immédiatement le chap. xxxx, De l'Inquiétude. Toutefois il ne se rapporte pas au chap. xxxix, mais principalement au chap. lui, Comme il faut fortifier son Cœur contre les Tentations, lequel, en effet, dans l'Edition définitive (Partie iv, chap. x) précède immédiatement le chapitre De l'Inquiétude. Ces lignes, que nous reproduisons ici intégralement, ont aussi des affinités avec le chap. vin, de la troisième Partie de l'Edition Princeps.

« cors par ses pas, elle » (l'âme) « fcheminej marche par ses désirs,

« et est plus ou ell'ayme que non pas ou ell'anime. Cherches la donq en ses « amours, en ses désirs, en ses affections; la vous la treuveres, et l'ayant « treuvee, reprenes la et Tla remettes J tenes en vos mains plus serrée que « jamais. Que si vous me croyes, affin qu'elle ne vous eschappe plus, vous « Tla lieresj l'attacheres a la Croix comm'un espervier a la perche ; et « quand vous sentires qu'elle se débattra par quelque passion et inquiétude, « accoures vistement affin qu'elle ne rompe ses longes, c'est a dire ces reso- « lutions, ses bons propos. Et pour ce faire, examines souvent vostr'ame, « si vous pouves bien dire ceste sacrée parole de l'Espouse : Mon Bienaymé « est mien et je suis sienne. Or, vous seres vrayement sienne, si vous « n'avés point d'affection que pour luy et qui ne se rapporte a luy, si vous « n'aves nul amour, ni a donner ni a recevoir, que pour luy et selon luy. » (2) Voir, dans la présente Edition, p. 182* (ligne 21) jusqu'à la fin.

Préface de l'Edition de 1893 lxvii

spécimen des élaborations successives que notre Docteur faisait subir à son style. A ce point de vue, il n'est pas d'esprit cultivé qui n'éprouve une véritable jouissance à les rencontrer. Ces ratures ont une importance spéciale dans les pages où les corrections seules sont autographes, car elles supposent un examen plus attentif encore. De plus, il est à remarquer que la substitution d'un mot à un autre n'implique jamais ou presque jamais une différence dans l'idée énoncée ; elle ne vise le plus souvent qu'à présenter cette idée avec plus d'exactitude, ou à restreindre une proposition qu'il peut être prudent de ne pas présenter sous une forme absolue.

Quant aux principes orthographiques suivis dans cet ouvrage, le lecteur n'a, pour les saisir, qu'à se rappeler ce qui a été dit à cet égard dans l'Introduction générale (0. Les Manuscrits de la seconde édition, datée de 1609, offrent quelques spécialités, peu nombreuses il est vrai , mais intéressantes, par lesquelles on voit en quels points l'orthographe de V Introduction à la Vie dévote, diffère de celle que le Saint emploie dans les Controverses et la Défense de VEstendart de la sainte Croix (2) ; elles sont soigneusement reproduites dans l'Edition actuelle, comme étant, sous ce rapport , la caractéristique définitive du livre qui nous occupe, puisqu'on ne trouve aucune trace de Manuscrits des éditions postérieures à celle de 1609.

L'emploi de Yy pour i est devenu moins fréquent sous la plume de notre Saint : par contre il s'introduit assez régulièrement dans certains temps des verbes croire, faire, voir, aller : je croy, je fay, je vay, je voy , nous fay sons. \J ou est habituellement remplacé par eu dans les verbes trouver, prouver, approuver. Donques fait plus souvent place à donq ; encores à encor. La formation du pluriel dans les substantifs et adjectifs dont la finale est f l, t, continue à se faire par ^, mais Vs apparaît souvent à la fin des mots terminés par c, p, u. L'adjectif démonstratif cest, ceste, prend

( 1 ) Tome I de l'Edition actuelle, pp. lxxvii et xcv-c.

(2) Ibid., Préface des Controverses, p. cxxxm; et tome II, Préface, p. xliv.

lxviii Préface de l'Edition de 1893

la forme moderne, cet, cette. Comme précédemment, les verbes font la seconde personne du pluriel avec s au lieu de %, mais l'accent est quelquefois indiqué : vous aymês, vous adorer es. Quant à la ponctuation, il y a peu de différence, si ce n'est que le point exclamatif est moins rare.

Le travail supplémentaire des éditeurs du présent volume consiste principalement dans les indications des divers passages de la Sainte Ecriture et des auteurs cités dans Y Introduction. Saint François de Sales n'avait pas cru devoir donner ces indications U) ; mais le motif qu'il allègue pour cette abstention n'a plus la même portée à notre époque, où Ton peut évaluer à un bien plus grand nombre, les lecteurs qui appartiennent à la classe intermédiaire entre « les doctes » qui « n'ont pas besoin » de telles « citations, » et « les autres » qui « ne s'en soucient pas. »

Soit pour les indications marginales, soit pour les notes bibliographiques, les éditeurs ont eu soin de citer les éditions dont saint François de Sales s'était vraisemblablement servi l2). Ainsi, par exemple, trois Vies de sainte Françoise Romaine existaient au moment de la rédaction de notre ouvrage ; mais les paroles précises citées par le saint Docteur (p. 99) ne se trouvent que dans la Vie écrite par Valladier (Paris, 1609) (3). Les sources des nombreuses citations des hagiographes ont été indiquées dans le cas seulement où les paroles

( 1 ) Voir les Avis au Lecteur, pp. 2, 3.

( 2 ) En ce qui concerne Louis de Grenade (p. 28), il eût été plus exact de citer le petit recueil intitulé : Traitté de la Confession et de la Communion, Lugduni, 1606, plutôt que le Mémorial en général. Après avoir indiqué le Spéculum vitœ, etc., comme source probable de la citation p. 345, nous voyons dans un Ms. du Traité de l'Amour de Dieu, récemment découvert, que notre Saint a puisé ce récit dans les Chroniques des Frères Mineurs, liv. VII, ch. xiv.

L'allusion relative au « grand homme de lettres » (p. 10) pourrait s'appliquer à Erasme {Adagia, Chilias I, cent, vi, § 30) ; le Saint attribue la même pensée à cet auteur dans VE pitre sur la Prédication, § 3. Toutefois, Erasme dit avoir tiré cet axiome de Cicéron et autres classiques, et il est assez probable que l'Auteur de V Introduction, ne voulant pas nommer un homme de réputation équivoque, ait recouru aux sources.

( 3 ) Cf. la lettre adressée par le Saint à sainte Jeanne-Françoise de Chantai, le 29 septembre 1608.

Préface de l'Edition de 1893 lxix

mêmes des Saints sont rapportées textuellement, ou encore lorsque ces citations se rattachent à quelque point important de doctrine!1).

Il faut enfin dire un mot des principes suivis pour les Glossaires placés à la fin de chaque volume. Les éditeurs se sont surtout proposé d'indiquer le sens des mots vieillis dont la signification n'était pas éclaircie par le contexte. Le Lexique complet doit nécessairement être réservé pour le dernier tome de la publication. En signalant quelques étymologies, on a eu pour but principal de remonter aux origines de l'orthographe personnelle de saint François de Sales. Son séjour en Italie, ses relations si fréquentes avec ce pays expliquent celle qu'il adopte pour beaucoup de mots. Par exemple, il a évidemment tiré de cette langue la manière dont il écrit le mot bataglie, pour bataille (2), dans les Controverses. Les meilleures autorités ont été suivies, mais toujours cependant en se rapportant au caractère spécial de notre travail (3). Le Dictionnaire étymologique de M. Brachet a une valeur particulière pour un écrivain savoyard. Il en est de même du Parallèle abrégé des Langues françoise et latine, dont l'auteur, le P. Monet , natif de Bonneville en Savoie, était l'ami personnel de l'Evêque de Genève.

En terminant cette préface, une conclusion pratique se présente instinctivement à l'esprit de nos lecteurs : VIntroduction demande à être étudiée avec un intérêt

(1) Pour les citations de Pline, les deux divisions, ancienne et moderne, sont indiquées simultanément.

(a) Comme exemples du même principe nous citerons encore les mots disbander et paron (pour patron), qui n'ont pas été mis dans le Glossaire des Controverses parce que le sens en était clair. Le premier provient sans doute du vieux mot disbandare (cf. disbandire). Le second, qui revient ailleurs sous la plume du saint Auteur, représente certainement la forme padouane paron (padrone). Voir Pappafava, Vocabolario Vene\iano e Padovano.

(3) Entre autres grands Dictionnaires, celui de MM. Hatzfeld, Darmesteter et Thomas a été soigneusement consulté, mais non cité, parce qu'il semblait inutile de renvoyer le lecteur à un ouvrage qui, à l'époque de l'apparition du premier tome de la présente Edition, n'avait pas atteint la lettre D, et, actuellement, n'a pas encore terminé la lettre E.

lxx Préface de l'Edition de 1893

particulier. Sans doute, il ne s'agit plus ici des Contro verses, nous nous trouvons en présence d'une œuvre bien connue ; toutefois, la déclaration du Doctorat de saint François de Sales a donné à tous ses écrits, et spécialement à celui-ci, une autorité qu'ils n'avaient pas encore. De plus, dans la présente Edition, ce livre revêt, en quelque sorte, de nouveaux traits et réclame une attention nouvelle. L'estime dont il jouit dès le premier jour, n'a-t-elle point mis obstacle à l'étude sérieuse et assidue qu'il mérite ? On croit en avoir pénétré le sens intime parce qu'on en connaît les grandes lignes et qu'on s'est familiarisé avec quelques beaux passages; mais il y a loin de cette appréciation superficielle à la véritable intelligence de la pensée de l'Auteur qui aimait à s'appliquer la parole de l'Apôtre : Je suis redevable aux sages et aux simples. C'est qu'en effet, dans le chef-d'œuvre du « Docteur de la dévotion, » comme dans tous les ouvrages d'une haute portée , il y a des trésors cachés sous une apparence ordinaire. Une première, une seconde lecture ne suffisent pas pour sonder les richesses (0 de ce livre dont, au dire de M. Olier, « les chapitres sont autant de miracles (3). » Il faut le relire et le méditer à l'exemple du grand Pape Alexandre VII, qui, pendant quarante ans, ne se sépara jamais de ce précieux volume, « le lisant jour et nuit et le ruminant à loisir, afin de le faire passer dans son sang et sa substance (3). »

On peut encore dire de ce manuel ascétique qu'il résume à lui seul les principaux enseignements de la vie spirituelle. Dom Innocent Le Masson , le grand mystique dont nous avons parlé plus haut (4), exprime parfaitement cette pensée : « Quand une bonne âme, » écrit-il, « est bien instruite des maximes de l'Evangile

( 1 ) Mihi omnium sanctorum minimo data est gratta hœc, in gentibus evangeli^are investigabiles divitias Chris ti. Ephes., in, 8. (Epître de la Messe propre de saint François de Sales.)

( 2 ) Panégyrique de saint François de Sales.

(3) Lettre à son neveu.

(4) Page xliii.

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et qu'elle les entend selon les droites et saintes explications que lui en ont faites le livre incomparable de Y Imitation et YIntroduction de saint François de Sales, elle doit s'en tenir là (*). » A son tour, le P. de Tournemine , « le prince des critiques, » dit en parlant de l'Évêque de Genève : « On a dans ses écrits, le suc, l'essence de la morale des Livres sacrés et des saints Pères réduits aux vrais principes et à la pratique (a). »

Cette parole s'adresse d'une manière spéciale à ceux qui ont pour mission de conduire les âmes dans les sentiers de la justice. L'étude des conseils donnés à Philothée et, en sa personne, à tous les aspirants à la Vie dévote, leur offre d'immenses avantages. Pour pouvoir communiquer la pensée du maître, ils devront l'approfondir, et en la communiquant ils s'en pénétreront mieux encore, faisant ainsi l'heureuse expérience de la vérité de l'axiome posé par notre grand Docteur : « la bonne façon d'apprendre c'est d'estudier... la très « bonne c'est d'enseigner (3). » En s'identifiant de la sorte avec l'esprit de saint François de Sales,- en s'appropriant son admirable doctrine, ils atteindront un double but, et, tout en procurant le salut des âmes qui leur sont confiées, ils assureront leur propre sanctification.

Dom B. MACKEY, O. S. B.

(1) Vie de Mgr Jean cTArenthon d'Alex, liv. III, chap. iv.

(2) Mémoires de Trévoux, juillet 1736.

(3) Préface de YIntroduction, pp. 10, n du présent volume.

AVIS AU LECTEUR

Deux textes de /'Introduction à la Vie dévote sont donnés dans ce volume : celui de l'édition définitive de iôiç et, en Appendice avec une nouvelle pagination, celui de /'Edition Princeps. Ce dernier est absolument littéral, même pour la ponctuation, sauf la correction de certaines fautes d'impression évidentes ; ces corrections mêmes étant indiquées dans la Table, p. 189*.

Les variantes reproduites en plus petits caractères au bas des pages sont tirées des éditions de 1609 (seconde), 16 10 et 16 16, désignées selon leur ordre de publication par les lettres A, B, C, et des Manuscrits dont la description détaillée est donnée dans la Préface, pp. Ixiv-lxvi. Le commencement de la variante est indiqué par la répétition, en italiques, des paroles qui la précèdent immédiatement, à moins que ce commencement ne corresponde à un alinéa du texte ou que la corrélation soit évidente ; la fin est régulièrement marquée par la lettre de renvoi. Cette lettre signale le commencement de la variante dans le seul cas où celle-ci embrasse plus d'une page.

La Préface donne (pp. Ixvi, Ixvij) les raisons qui ont fait reproduire certains passages raturés par le saint Docteur : ces passages sont renfermés entre des crochets brisés, r J . Quelques mots explicatifs ou qui ont dû être suppléés par les éditeurs, sont placés entre [ ] .

Les éditeurs étant seuls responsables des indications données en marge ou en note, il n'a pas été nécessaire d'établir de distinction à cet égard comme dans les volumes précédents.

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