‹ ŒuvresChapitre 100 sur 272 · QUELQUES AUTRES AD VIS SUR LE SUJET DES AMITIÉS · texte numérisé non relu

QUELQUES AUTRES AD VIS SUR LE SUJET DES AMITIÉS

(a) L'amitié requiert une grande communication entre les amans, autrement elle ne peut ni naistre ni subsister. C'est pourquoy il arrive souvent qu'avec la communication de l'amitié, plusieurs autres communications passent et se glissent insensiblement de cœur en cœur, par une mutuelle infusion et réciproque escoulement d'affections, d'inclinations et d'impressions. Mais sur tout, cela arrive quand nous estimons grandement celuy que nous aymons ; car alhors nous ouvrons tellement le cœur a son amitié, qu'avec icelle ses inclinations et impressions entrent aysement toutes entières, soit qu'elles soyent bonnes ou qu'elles soyent mauvaises. Certes, les abeilles qui amassent le miel d'Heraclee ne cherchent que le miel, mais avec le miel elles succent insensiblement les qualités vénéneuses de l'aconit sur lequel elles font leur cueillette. Or donq(b), Philothee, il faut bien prattiquer en ce sujet la parolle que le Sauveur de nos âmes souloit dire, ainsy que les

(a) J'ay encor un advertissement d'importance sur ce sujet (Ms.-A-B). Voir page 209, (a), et cf. la première phrase du chap. xx. ]

(b) leur cueillette. — O Dieu (Ms.-A-B)

214 Introduction a la Vie Dévote

Anciens nous ont appris : « Soyes bons changeurs » et monnoyeurs (x), c'est a dire, ne recevés pas la fause monnoye avec la bonne, ni le bas or avec le fin or ;

Jerem., xv, 19. séparés le pretieux d'avec le (c) chetif* : ouy, car il n'y a presque celuy qui n'ait quelque imperfection. Et quelle rayson y a-il de recevoir pesle mesle les tares et imperfections de l'ami avec son amitié ? Il le faut certes aymer nonobstant son imperfection, mais il ne faut ni aymer ni(d) recevoir son imperfection; car l'amitié requiert la communication du bien et non pas du mal. Comme donq ceux qui tirent le gravier du Tage en séparent l'or qu'ilz y treuvent pour l'emporter, et laissent le sable sur le rivage, de mesme ceux qui ont la communication de quelque bonne amitié doivent en séparer le sable des imperfections, et ne le point laisser entrer

Orat. xliii, § 77. en leur ame. Certes, saint Grégoire Nazianzene * tesmoigne que plusieurs, aymans et admirans saint Basile, s'estoient laissés porter a l'imiter, mesme en ses imperfections extérieures, en son parler lentement et avec un esprit abstrait et pensif, en la forme de sa barbe et en sa démarche. Et nous voyons des maris, des femmes, des enfans, des amis qui ayans en grande estime leurs amis, leurs pères, leurs maris et leurs femmes acquièrent , ou par condescendance ou par imitation , mille mauvaises petites humeurs au commerce de l'amitié qu'ilz ont ensemble. Or , cela ne se doit aucunement faire, car chacun a bien asses de ses mauvaises inclinations sans se surcharger de celles des autres ; et non seulement l'amitié ne requiert pas cela, mais au contraire, elle nous oblige a nous entr'a}^der pour nous affranchir réciproquement de toutes sortes d'imperfections. Il faut

(c) le — r^'/j (Ms.)

(d) ni — fparticiper a J (Ms.)

( 1 ) Ces paroles, qui ne se trouvent pas dans la Sainte Ecriture, sont rapportées par Origène, Clément d'Alexandrie, saint Ambroise, saint Jérôme et plusieurs autres Pères. Voir les passages cités par Alardus Gazaeus, dans ses Commentaires sur les Collationes Patrum (in lib. I, cap. xx) de Cassien.

lxvii {al.

Troisiesme Partie. Chapitre xxii. 215

sans doute supporter doucement l'ami en ses imperfections., mais non pas le porter en icelles, et beaucoup moins les transporter en nous.

Mays je ne parle que des imperfections ; car quant aux péchés il ne faut ni les porter ni les supporter en l'ami. C'est une amitié ou foible ou meschante de voir périr l'ami et ne le point secourir, de le voir mourir d'un aposteme et n'oser luy donner le coup du rasoir de la correction pour le sauver. La vraye et vivante amitié ne peut durer entre les péchés. On dit que la salemandre esteint le feu dans lequel elle se couche *, et le péché * p^in-» His ruine l'amitié en laquelle il se loge : si c'est un péché lxxxyi). passager, l'amitié luy donne soudain la fuite par la correction; mais (e) s'il séjourne et arreste, tout aussi tost l'amitié périt, car elle ne peut subsister que sur la vraye vertu ; combien moins donq doit on pécher pour l'amitié? L'ami est ennemi quand il nous veut conduire au péché, et mérite de perdre l'amitié quand il veut perdre et damner l'ami; (f) ains c'est l'une des plus asseurees marques d'une fause amitié que de la voir prattiquee envers une personne vicieuse, de quelle sorte de péché que ce soit. Si celuy que nous aymons est vicieux , sans doute nostre amitié est vicieuse ; car puysqu'elle ne peut regarder la vraye vertu il est force qu'elle considère quelque vertu folastre et quelque qualité sensuelle.

(e) la fuite — mais (Ms.)

(f) [Le Ms. donne ici, dans une triple ébauche, l'exposition d'une pensée qui ne se trouve pas dans le texte : elle est reproduite intégralement.]

fMais, ce me dires vous, l'amitié est elle pas éternelle? Ouy ce, Philothee, car S1 Ambroyse et S1 Augustin l'ont ainsy layssé par escrit, et S1 Hierosme, escrivant a Ruffin, a dit que « l'amitié qui peut finir ne fut jamais vraye amitié » : mais cela s'entend quand ell'est parfaitte, car alhors ell'est un

ruisseau de la vertu

Les Philosophes ont dit qu'elle pouvoit malaysement finir ; mais S1 Augin a dit qu'ell'estoit « éternelle », et S1 Hierosme escrit a Rufin que « l'amitié qui peut finir ne fut jamais vraye. » Cela s'entend de l'amitié parfaitte des Chrestiens, laquelle estant entée sur la charité prend la vraye nature de la charité, ains est un des plus excellens fleurons de la charité : or la charité ne decheoit jamais, ni donq par conséquent l'amitié parfaitte des Chrestiens.

216 Introduction a la Vie Dévote

(*) La société faitte pour le prouffit temporel entre les marchans n'a que l'image de la vraye amitié ; car elle se fait non pour l'amour des personnes mais pour l'amour du gain.

En fin, ces deux divines parolles sont deux grandes colomnes pour bien asseurer la vie chrestienne. L'une

* Eccii., vi, 17. est du Sage * : Qui craint Dieu aura pareillement

* Cap. iv, 4. une bonne amitié; l'autre est de saint Jacques* :

Uamitiê de ce monde est ennemie de Dieu.

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