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CHAPITRE XXIII

(a)DES EXERCICES DE LA MORTIFICATION EXTERIEURE

Ceux qui traittent des choses rustiques et champestres asseurent que si on escrit quelque mot sur une amande bien entière et qu'on la remette dans son noyau, le pliant et serrant bien proprement et le plantant ains3% tout le fruit de l'arbre qui en viendra se treuvera escrit * Paiiadius, De Re et gravé du mesme mot*. Pour moy, Philothee, je n'ay rusica, . , 1. jamajs peu appreuver la méthode de ceux qui pour reformer l'homme commencent par l'extérieur, par les

Mais si l'un des amis devient vicieux ? La charité ne laissera pas de l'aynier luy procurant la sainte pœnitence, mais sil ne s'amende l'amour d'amitié

ne le regardera plus. Et que deviendra donq J

luy défaille, ainsy la grande et parfaitte [amitié] est impérissable

et ne manque jamais que par le manquement de sa matière qui est la vraye vertu : or la vraye vertu est fondée réciproquement sur la charité. S1 Augustin r escrit en grosse lettre au milieu... J fait le centre de son traitté De l'Amitié par cette sentence : « L'amitié est œternelle ; » et S1 Hierosme, escrivant a Rufin, finit sa lettre par ces paroles : « L'amitié qui peut finir ne fut jamais vraye. »

(a) [A partir d'ici, il y a interruption dans le Ms. jusqu'au chapitre xxxvi, sauf pour certains fragments sur les chapitres xxvm et xxxm. ]

(1) Voir la remarque (b), p. 196.

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contenances, par les habitz, par les cheveux. Il me semble, au contraire, qu'il faut commencer par l'intérieur : Convertisses-vous a moy, dit Dieu, de tout vostre cœur*; Mon enfant, donne-moy ton cœur** :; ** prov^xxm', 26. car aussi, le cœur estant la source des actions, elles sont telles qu'il est. L'Espoux divin invitant l'ame *, * Cant., vin, 6. Met^-moy, dit-il, comme un cachet sur ton cœur, comme un cachet sur ton bras. Ouy vrayement, car quicomque a Jésus Christ en son cœur, il l'a bien tost après en toutes ses actions extérieures.

C'est pourquoy, chère Philothee, j'ay voulu avant toutes choses graver et inscrire sur vostre cœur ce mot saint et sacré : Vive Jésus, asseuré que je suis qu'après cela, vostre vie, laquelle vient de vostre cœur comme un amandier de son noyau , produira toutes ses actions qui sont ses fruitz, escrites et gravées du mesme mot de salut, et que comme ce doux Jésus vivra dedans vostre cœur, il vivra aussi en tous vos deportemens, et paroistra en vos 3reux, en vostre bouche, en vos mains, voyre mesme en vos cheveux ; et pourrés saintement dire, a l'imitation de saint Paul * : Je vis, mais non * Galat., n, 20. plus moy, ains Jésus Christ vit en moy. Bref, qui a gaigné le cœur de l'homme a gaigné tout l'homme. Mais ce cœur mesme par lequel nous voulons commencer, requiert qu'on l'instruise comme il doit former son train et maintien extérieur, affin que non seulement on y voye la sainte dévotion, mais aussi une grande sagesse et discrétion. Pour cela je vous vay briefvement donner plusieurs advis.

Si vous pouves supporter le jeusne, vous feres bien de jeusner quelques jours, outre les jeusnes que l'Eglise nous commande ; car outre l'effect ordinaire du jeusne, d'eslever l'esprit, reprimer la chair, prattiquer la vertu et acquérir plus grande recompense au Ciel, c'est un grand bien de se maintenir en la possession de gourmander la gourmandise mesme, et tenir l'appétit sensuel et le cors sujet a la loy de l'esprit ; et bien qu'on ne jeusne pas beaucoup, l'ennemi néanmoins nous craint davantage quand il connoist que nous sçavons jeusner.

218 Introduction a la Vie Dévote

Les mercredi, vendredi et samedi sont les jours esquelz les anciens Chrestiens s'exerçoient le plus a l'abstinence : prenes en donq de ceux la pour jeusner, autant que vostre dévotion et la discrétion de vostre directeur vous le conseilleront.

Je dirois volontier comme saint Hierosme dit a la

* Ep. cvn, § io. bonne dame Leta * : « Les jeusnes longs et immodérés

me desplaisent bien fort, sur tout en ceux qui sont en aage encor tendre. J'ay appris par expérience que le petit asnon estant las en chemin cherche de s'escarter ; » c'est a dire, les jeunes gens portés a des infirmités par l'excès des jeusnes, se convertissent aysement aux délicatesses. Les cerfz courent mal en deux tems : quand ilz sont trop chargés de venaison et quand ilz sont trop maigres. Nous sommes grandement exposés aux tentations quand nostre cors est trop nourri et quand il est trop abbattu ; car l'un le rend insolent en son ayse et l'autre le rend désespéré en son mesayse ; et comme nous ne le pouvons porter quand il est trop gras, aussi ne nous peut-il porter quand il est trop maigre. Le défaut de cette modération es jeusnes, disciplines, haires et aspretés rend inutiles au service de la charité les meilleures années de plusieurs, comme il fit mesme a saint Bernard qui se repentit d'avoir usé de trop d'aus-

* uw sup. (c. vm), terité * ; et d'autant (b) qu'ilz l'ont maltraitté au comp. 129. TL

mencement, ilz sont contrains de le flatter a la fin.

N'eussent-ilz pas mieux fait de luy faire un traittement égal, et proportionné aux offices et travaux ausquelz leurs conditions les obligeoyent ?

Le jeusne et le travail mattent et abbattent la chair. Si le travail que vous feres vous est nécessaire, ou fort utile a la gloire de Dieu, j'ayme mieux que vous souffries la peyne du travail que celle du jeusne : c'est le sentiment de l'Eglise, laquelle, pour les travaux utiles au service de Dieu et du prochain, descharge ceux qui les font du jeusne mesme commandé. L'un a de la peyne

(b) et — autant (A-B)

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a jeusner, l'autre en a a servir les malades, visiter les prisonniers, confesser, prescher, assister les désolés, prier et semblables exercices : cette peyne vaut mieux que celle la; car outre qu'elle matte également (c) , elle a des fruitz beaucoup plus désirables. Et partant, généralement, il est mieux de garder plus de forces corporelles qu'il n'est requis, que d'en ruiner plus qu'il ne faut; car on peut tous-jours les abbattre quand on veut, mays on ne les peut pas reparer tous-jours quand on veut.

Il me semble que nous devons avoir en grande révérence la parolle que nostre Sauveur et Rédempteur Jésus Christ dit (d) a ses Disciples* : Manges ce qui * Luc*, x, 8. sera mis devant vous. C'est, comme je crois, une plus grande vertu de manger sans choix ce qu'on vous présente et en mesme ordre qu'on le vous présente, ou qu'il soit a vostre goust ou qu'il ne le soit pas, que de choisir tous-jours le pire. Car encor que cette dernière façon de vivre semble plus austère, l'autre néanmoins a plus de résignation, car par icelle on ne renonce pas seulement a son goust, mais encor a son choix ; et si, ce n'est pas une petite austérité de tourner son goust a toute main et le tenir sujet aux rencontres, joint que cette sorte de mortification ne paroist point, n'incommode personne, et est uniquement propre pour la vie civile. Reculer une viande pour en prendre une autre, pincer et racler toutes choses, ne treuver jamais rien de bien appresté ni de bien net, faire des mystères a chaque morceau, cela ressent un cœur mol et attentif aux platz et aux escuelles. J'estime plus que saint Bernard beut de l'huyle pour de l'eau ou du vin, que s'il eust beu de l'eau d'absynthe avec attention ; car c'estoit signe qu'il ne pensoit pas a ce qu'il beuvoit. Et en cette nonchalance de ce qu'on doit manger et qu'on boit gist la perfection de la prattique de ce mot sacré : Manges ce

(c) également — le cors (A)

(d) nostre Sauveur — dit (A-B-C)

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qui vous sera mis devant. J'excepte néanmoins les viandes qui nuisent a la santé ou qui mesme incommodent l'esprit, comme font a plusieurs les viandes chaudes et espicees, fumeuses, venteuses ; et certaines occasions esquelles la nature a besoin d'estre recréée et aydee, pour pouvoir soustenir quelque travail a la gloire de Dieu. Une continuelle et modérée sobriété est meilleure que les abstinences violentes faittes a diverses reprises et entremeslees de grans relaschemens.

La discipline a une merveilleuse vertu pour resveiller l'appétit de la dévotion, estant prise modérément. La haire matte puissamment le cors ; mais son usage n'est pas pour l'ordinaire propre ni aux gens mariés, ni aux délicates complexions, ni a ceux qui ont a supporter d'autres grandes peynes. Il est vray qu'es jours plus signalés de la pénitence , on la peut employer avec l'advis du discret confesseur.

Il faut prendre de la nuit pour dormir, chacun selon sa complexion , autant qu'il est requis pour bien utilement veiller le jour. Et parce que l'Escriture Sainte, en cent façons, l'exemple des Saintz et les raysons naturelles nous recommandent grandement les matinées, comme les meilleures et plus fructueuses pièces de nos jours, et *Zach.,m,8; vi, 12. que Nostre Seigneur mesme est nommé Soleil levant* *Cant.,vi,9. et Nostre Dame, Aube du jour*, je pense que c'est un

soin vertueux de prendre son sommeil devers le soir a bonne heure, pour pouvoir prendre son resveil et faire son lever de bon matin. Certes, ce tems la est le plus gracieux, le plus doux et le moins embarrassé ; les oyseaux mesmes nous provoquent en iceluy au resveil et aux louanges de Dieu : si que le lever matin sert a la santé et a la sainteté.

*Num., xxii, 21-34. Balaam monté sur son asnesse alloit treuver Balac*; mais parce qu'il n'avoit pas droite intention , l'Ange l'attendit en chemin avec une espee en main pour le tuer. L'asnesse, qui voyoit l'Ange, s'arresta par trois diverses fois comme restive ; Balaam cependant la frappoit cruellement de son baston pour la faire avancer, jusques a la troisiesme fois qu'elle, estant couchée tout

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a fait sous Balaam, luy parla par un grand miracle, disant : Que t'ay-je fait? pourquoy tu m'as battue des-ja par trois fois ? Et tost après, les yeux de Balaam furent ouvertz, et il vit l'Ange qui luy dit : Pourquoy as-tu battit ton asnesse ? si elle ne se fus t destournee de devant moy je f eusse tué et l'eusse réservée. Lhors Balaam dit a l'Ange : Seigneur, j'ay péché, car je ne sçavois pas que tu te misses contre moy en la voye. Voyes-vous, Philothee, Balaam est la cause du mal, et il frappe et bat la pauvre asnesse qui n'en peut mais.

Il en prend ainsy bien souvent en nos affaires; car cette femme voit son mari ou son enfant malade, et soudain elle court au jeusne, a la haire, a la discipline, comme fit David pour un pareil sujet*. Helas, chère II Reg.,xn, 16. amie, vous battes le pauvre asne, vous affligés vostre cors, et il ne peut mais de vostre mal, ni dequoy Dieu a son espee desgainee sur vous ; corrigés vostre cœur qui est idolâtre de ce mari, et qui permettoit mille vices a l'enfant et le destinoit a l'orgueil, a la vanité et a l'ambition. Cet homme voit que souvent il tombe lourdement au péché de luxure : le reproche intérieur vient contre sa conscience avec l'espee au poing pour l'outrepercer d'une sainte crainte ; et soudain son cœur revenant a soy : ah, félonne chair, dit-il, ah, cors deskyyal, tu m'as trahi ; et le voyla incontinent a grans coups sur cette chair, a des jeusnes immodérés, a des disciplines démesurées, a des haires insupportables. O pauvre ame, si ta chair pouvoit parler comme l'asnesse de Balaam, elle te diroit : pourquoy me frappes-tu, misérable? c'est contre toy, o mon ame, que Dieu arme sa vengeance, c'est toy qui es la criminelle ; pourquoy me conduis-tu aux mauvaises conversations ? pourquoy appliques- tu mes yeux, mes mains, mes lèvres aux lascivetés ? pourquoy me troubles-tu par des mauvaises imaginations? Fay des bonnes pensées, et je n'auray pas de mauvais mouvemens ; hante les gens pudiques, et je ne seray point agitée de ma concupiscence. Helas, c'est toy qui me jettes dans le feu, et tu ne veux pas que je brusle ; tu me jettes la fumée aux yeux, et tu ne veux pas qu'ilz

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s'enflamment. Et Dieu sans doute vous dit en ces cas-la : Joël., ii, 13. Battes, rompes, fendes, froisses vos cœurs * principalement , car c'est contre eux que mon courroux est animé. Certes, pour guérir la démangeaison il n'est pas tant besoin de se laver et baigner, comme de purifier le sang et rafraischir le foye ; ainsy, pour nous guérir de nos vices il est voyrement bon de mortifier la chair, mais il est sur tout nécessaire de bien purifier nos affections et rafraischir nos cœurs.

Or (e), en tout et par tout, il ne faut nullement entreprendre des austérités corporelles qu'avec l'advis de nostre guide.

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